Donc ce soir, si tu prévois de rester tranquille dans tes pantoufles à regarder un reportage sur les lémuriens, il te faudra compter avec en tous cas une visite de petits monstres qui te brailleront un truc pas très intelligible parce qu’ils parlent tous à la fois, certains en français, d’autres en imitation d’anglais, en agitant des sacs : pas de panique, c’est pas des vrais, va pas commencer à cramer tout ça c’est juste Halloween. Les monstres en question, c’est les gosses de l’immeuble (non, je veux dire des gosses qui habitent dans l’immeuble). Déguisés.
Mais si, regarde bien : le vampire avec l’appareil dentaire c’est le petiot du troisième, les deux sorcières qui se ressemblent, les frangines d’en dessous qui s’engueulent tout le temps, le fantôme avec des lunettes c’est l’hyperactif du dernier et le petit, euh, truc, là, avec la moustache, c’est le fils du concierge.
Là je parle pour toi parce qu’en ce qui me concerne, j’aurai sûrement une paix royale : je vis dans un immeuble comptant dix appartements avec des couples qui se foutent sur la gueule, des glandeurs comme moi, des fans de tuning, mais pas le moindre gosse. Et comme on y compte au minimum cinq molosses hideux, répugnants et nerveux, si des mômes s’aventurent dans la bâtisse, il y a peu de chances qu’ils arrivent entiers jusqu’à mon palier. Ou alors en criant à l’aide.
Ça vaut d’ailleurs mieux pour eux, parce que je suis toujours fauché et s’il s’en trouve des suffisamment courageux pour braver les dangers et les étages et venir sonner à ma porte, ils en seront pour leurs frais, parce que bibi il a pas grand-chose à leur filer, à part éventuellement du sucre brun, des oignons et un peu de levure. Alors à la rigueur je leur offre un verre de sirop, parce que quand même, quatre étages, mais après c’est marre hein ! Pis s’ils sont pas contents, y peuvent toujours brandir leurs baguettes à la con, ‘toutes façons elles sont en toc et moi j’y fous des mandales ! Trop fort !
Bref, bonne chance. Surtout qu’en général, ils peuvent pas s’arranger pour former un groupe complet, non, ils s’assemblent en plusieurs petites bandes qui passent tour à tour, alors au début tu t’écries « comme c’est mignon ! » et tu les fais crouler sous les branches de choc achetées exprès, ensuite tu fais « ah, encore ! » et tu leur lâches deux ou trois friandises et un paquet de biscuits qui te restait parce que tu as tout filé les bons trucs aux autres, tu t’attendais pas à une deuxième couche, puis à la troisième fois tu es un peu emprunté, pour bien faire tu leur files un bout de sauciflard ou un pot de cantadou mais bon, tu vas pas leur ouvrir une bouteille non plus, et du coup ils ont l’air tout malheureux. Et toi aussi.
Ceci dit, je me réjouis de voir que cette année, la fièvre Halloween a été plus que mesurée. D’ordinaire, il n’y avait pas une vitrine qui n’était pas envahie de citrouilles en plastique, de toiles d’araignées d’un blanc nacré hyper réalistes, de balais et de kitcheries vraiment beauf. Depuis une demi-douzaine d’années où l’on a décidé de fêter Halloween pour bien faire comme les ricains y disent, c’est peut-être la première fois qu’ils n’en font pas trop, et c’est une bouffée d’air frais !


