Dernièrement, au boulot, j’ai vécu une expérience des plus enrichissantes, pas du point de vue professionnel, loin s’en faut, mais plutôt sur le plan humain. Tout avait commencé par un coup de fil de ma cheffe : « salut ça va ? Tu peux passer au bureau, j’ai des documents pour toi, hihihi ! »
Et en effet, dans son antre m’attendent trois cartons énormes, limite obèses, dont le fond peine à supporter le poids incalculable des innombrables enveloppes qui y grouillent. Hop, deux pour bibi et le plus léger pour l’apprentie qui me suit péniblement. « Rhaaa-humpf ! » La trotte jusqu’au bâtiment voisin où j’ai mes quartiers vaut bien deux ou trois marathons. Nous y arrivons rouges comme des pivoines, le souffle court, les muscles à l’agonie, mais vivants.
Une fois remis de mes émotions, j’explique la chose à mes collègues :
« Alors voilà, ils ont envoyé un courrier récemment à toutes les associations avec qui ils ont travaillé, ce qui en fait des tas, mais comme leur liste d’adresse n’est plus à jour depuis la prise de Carthage ils ont tout ramassé en retour. C’est là qu’on intervient en réactualisant le fichier d’adresse, on en a pour un siècle et demi mais bon… »
Ramassant une enveloppe au hasard, je constate qu’effectivement, les adresses ne paraissent pas tout à fait correctes. Exemple (fictif) :
Association des amis du rire
Monsieur Béatrice Chautard Président
Rue de la Gare
Présidente
Rue de la Gare
1277 Les Bouses
Sur une autre enveloppe, il était écrit, en rouge et en très gros : « Pour la dernière fois, veuillez prendre note que mon mari M. Brunner est décédé depuis 4 ans !!! »
Au boulot donc. On va pas chômer, je n’ai jamais vu un fichier si pourri : la plupart des associations sont notées à double, voire davantage, les données sont enregistrées sous les mauvaises colonnes, tout est mélangé et constellé de fautes d’orthographe, bref, ce simple tableau Excel a muté en un foutoir qui défie l’imagination à force d’être consulté et modifié par des manches.
Evidemment, le propre des associations, c’est de changer constamment de membres, dans le meilleur des cas, voire de crever purement et simplement. Je vous passe donc la semaine de recherches épiques et acharnées durant laquelle, explorateurs du web, nous parcourûmes la Grande Toile à la recherche d’adresses actuelles et me rends directement au terme de notre travail, lorsque nous contemplions, émus, le fruit de notre labeur : un tableau jeune et sain, beau et clair, précis, simple et nettoyé de toute impureté. Nous sommes très fiers de nous. Si je n’étais pas si repoussant, je m’embrasserais !
Ah, gratifiante satisfaction du devoir accompli !
Hop, retour à l’expéditeur, ça tombe bien, ils devaient renvoyer un mailing. Le lendemain, d’innombrables lettres partaient, cette fois-ci aux bonnes adresses. Depuis, plus de nouvelles.
Jusqu’à la semaine passée. Téléphone, cheffe.
« Salut, tu peux passer au bureau, il y a des retours à venir chercher, hihihi ! »
C’était inévitable, mais au moins j’échapperai aux trois cartons et à l’hernie. Je m’y rends gaillardement… pour trouver, m’attendant sagement sur le bureau, trois cartons remplis à ras bord d’enveloppes aux adresses aussi foireuses que les précédentes.
« Mais… »
La cheffe ayant judicieusement déserté les lieux, je n’ai pas pu lui poser de questions ni la défenestrer. Je ne m’arrête pas à ça, je veux savoir ce qui s’est passé. L’inspecteur Labo mène l’enquête ! verdict : ma cheffe, une véritable maniaque, ne supporte pas avoir à s’en remettre aux autres pour quelque tâche que ce soit. Carriériste excentrique et hystérique, elle doit absolument contrôler tout ce qui se passe dans son service sans quoi elle ne dort pas la nuit. Seulement dans le cas présent, le contrôle était impossible, tant le boulot était énorme.
Elle a donc préféré s’en tenir à l’ancienne liste, avant modifications.
Et foutre la nôtre à la poubelle, tant qu’à faire.
Et aujourd’hui même, appel d’un autre service : il faut réactualiser le fichier d’adresse. Si possible avant la fin de la journée.
M’en fous : ils brûleront en enfer.






