Si, comme je me plais à l’imaginer, vous êtes des personnes avenantes et pures pourvues d’un coeur d’or dont chaque battement porte l’espoir de voir un jour naître un monde meilleur autant pour vous que pour vos pairs, vous aurez ce vendredi une petite pensée pour votre serviteur et souhaiterez ardemment qu’une pluie diluvienne s’abatte sur les montagnes helvètes.
Parce que vendredi, c’est sortie de boîte, annulée uniquement en cas de mauvais temps.
Pour l’intérimaire moyen que je suis, une “journée verte” avec le boulot, c’est toujours un dilemme qui oppose deux parties distinctes de ma personnalité. D’une part, le côté “courtisan”, plus communément appelé “cire-pompes”, voit en cette triste contrainte une occasion de montrer que je ne suis pas aussi détestable et sinistre que le laisse supposer l’austère mine grisâtre, revêche, sournoise et méprisante que j’affiche à l’attention de mes collègues, ce qui peut s’avérer utile dans mon optique d’être un jour embauché pour un poste fixe. D’un autre côté, mon caractère plus naturel se demande pourquoi le collaborateur temporaire que je suis, payé au lance-pierres et destiné à être abandonné sur le bord de la chaussée lorsque le travail viendra à manquer, irait s’emm… à faire des courbettes et des ronds de jambe alors qu’officiellement, il ne fait même pas partie du staff.
Evidemment, comme il convient dans ce genre de situation de montrer qu’on est un individu affable et civilisé doublé d’un courtois gentleman au sourire désarmant, j’ai fini par accepter la sortie, la mort dans l’âme. Après tout, c’est avec beaucoup de gentillesse qu’il m’ont fait savoir par mail qu’ils trouveraient “sympathique que je me joigne au reste du département à l’occasion de la sortie annuelle du secteur des Finances de l’entreprise” et je me devais de répondre sur un ton à peu près similaire. De toutes façons, je suis échec et mat : ils avaient prévu deux dates, c’eut été peu crédible d’affirmer que j’étais pris aux deux. J’ai préféré avancer qu’une seule me convenait, en tablant sur le fait que la journée tomberait sur l’autre pour cause de pluie. Une sorte de pari risqué pour m’offrir une chance de me tirer à bon compte de cette épineuse situation sans avoir à passer pour un mufle. Bref.
Vendredi donc, je suis de sortie et ça finit à vingt-trois heures après un gros gueuleton. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : eut-ce été un simple apéro, je me serais joyeusement joint à la compagnie que j’aurais rapidement fui, genre “bonsoir, merci, volontiers un petit verre de rosé, c’est gentil, santé les gars, cul-sec, allez, bon week-end tout le monde et à lundi !” mais non. Pour bien couper tout espoir de retraite, ils ont choisi pour la sortie un endroit reculé cerné d’à-pic vertigineux, de fosses traîtresses et de gouffres béants, juché en haut d’une éminence rocheuse Valaisanne, répondant au nom de Champéry. On y trouve une fonderie de cloches et beaucoup de caillasse. Et des rudes montagnards Valaisans au regard torve. La route qui y mène est méconnue autant que sinueuse, les dangers guettent, le dahu rôde, le bouquetin chasse le chardon, le Roc y tient son nid et l’ennui règne sans partage.
C’est là que je glisse que bien que je ne m’y rende que rarement pour diverses mauvaises raisons, j’aime d’ordinaire beaucoup la montagne. Cet environnement intimidant de masse rocheuse titanesque mettant tout en oeuvre pour nous faire sentir minuscules et éphémères éveille en moi bien plus d’émotions et de plaisir que, par exemple, une plage de sable clair où s’entassent mollement des corps luisants de crème solaires avachis sur des serviettes de bains, pour reprendre la bonne vieille rivalité mer-montagne. Donc de base, une virée du côté de Champéry avait tout pour me plaire, c’est vrai. Sans doutes n’aurais-je même pas hésité à répondre présent si, pour mon malheur, je n’avais pas posé mes yeux sur le programme de la journée. Que je m’en vais vous résumer pour répondre à mon besoin de vous faire partager ma peine, d’extérioriser mon ressentiment, d’expliquer mon désarroi, d’évacuer mon chagrin, de confier ma détresse.
Vendredi matin : départ en bus à huit heures pour Champéry, que l’on rejoindra une bonne grosse plombe bien musclée plus tard. Une fois en montagne, le frisson nous attend avec la Via Ferrata, ou, en Français courant, la varappe. Or, je suis passablement sujet au vertige, ce qui rend la chose impossible. Activité annexe pour les chochottes comme moi et les vieux anciens personnes âgées vieux : visite de la fonderie de cloches précitée. Il faut savoir que parfois, lorsqu’on me demande mes projets d’avenir professionnel, je réponds “fondeur de cloches” pour botter la question en touche, afin d’éviter de lancer la conversation là-dessus (oui, parce que j’ai bien quelques idées, mais j’évite les donneurs de leçons. On ne choisit pas ses collègues, mais on peut influencer la conversation. C’est tout un art.). Bref, la fonderie de cloche évoque en moi la profession la plus improbable qui soit. Et c’est précisément sur ce métier que je vais m’instruire à coups de baillements toute une matinée durant. On appelle ça un retour de manivelle, après tout ça m’apprendra à me moquer des fondeurs de cloches, qui sont sûrement des gens très bien.
Vendredi après-midi : VTT. J’ai horreur du vélo. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un vélocipède éveille en moi une antipathie confinant à la haine vorace (je suis en train de donner une très bonne image de moi dans ce billet). C’est comme ça, j’ai déjà dit plus haut que j’étais un peu chochotte, on ne va pas revenir là-dessus. Mais je crois que si je devais choisir deux sports que je ne pratiquerais pas pour tout l’or du monde, je sélectionnerais le cyclisme et l’escalade, soit ceux que les organisateurs de la sortie du département, du haut de leur cruauté sans borne, ont sélectionné dans un cinglant éclat de rire spectral. Me voilà bien. Activité annexe ? La visite d’une ferme. Avec questionnaire théorique, rentrée des vaches à l’étable et traite de ces dernières à l’ancienne. Bottes, bâton et salopettes fournies. Sur ce coup, j’opte quand même pour le cyclisme, ça fera dix ans que je n’ai pas posé le poum sur une selle, j’en serai quitte pour marcher comme un cow-boy le week-end qui suivra – si je survis – mais la visite de la ferme, c’est trop. Surtout que je me serai déjà tapé la fonderie le matin. Mes grands parents étaient paysans, donc une ferme, je vois plus ou moins à quoi ça ressemble. Et puis une fonderie de cloches d’accord, on n’en voit pas tous les jours, y aura sûrement des trucs à apprendre, mais une étable…
Bref, vendredi sera une grande et belle journée. Ca sera peut-être la troisième fois de ma vie que je m’intéresserai de près à la météo ces prochains jours…

