Le crime odieux

Publié: 21 août 2008 dans Anciens billets

Le type qui a décidé le retrait de la plupart des postomat de Lausanne, on peut pas l’abattre quand-même ? Lorsqu’il a décrété cette chose abjecte, il n’avait forcément pas conscience qu’en d’autres temps, les gens comme lui étaient judicieusement jetés aux lions, et les gens comme nous assistaient au repas avec une délectation vengeresse confinant à l’hystérie ?

Reconnaissons-le, l’ère moderne à sacrifié à l’autel de la civilisation des pratiques qui justifiaient à l’époque l’amour aveugle – inimaginable aujourd’hui – qu’un peuple portait à son souverain.

Hélas ! Activée par les milliers de vies autonomes et d’entreprises régies par la loi du profit, la gigantesque roue de la société moderne tourne trop vite pour permettre à sa population de s’adapter à son rythme dément et notre appareil judiciaire est obsolète pour traiter avec discernement les plus odieuses de ses dérives.  Dès lors, les faits sont accablants. Et le spectacle d’une file d’attente s’étirant comme un vieux ver mourant sur le bitume devant les rares postomat encore actifs renferme une douleur presque intolérable. Quoi de plus misérable, en effet, que cette procession de pauvres ères prisonniers de leurs besoins pécuniers s’entassant misérablement les uns derrière les autres, attendant leur tour d’approcher enfin la sacro-sainte machine, les yeux emplis de détresse, s’abritant de la pluie ou du soleil de plomb sous les rares couverts offerts en ces lieux de tourment ?

Pire : pour le vaillant prolétaire qui, surgissant à midi de l’usine tel un lycaon affamé, constate avec horreur que son portefeuille est vide, l’épreuve qui l’attend s’annonce insurmontable ! Le malheureux a une heure pour trouver sa becquetance, tabernacle ! Le temps pour lui de se ruer vers le plus proche office de poste encore muni d’un distributeur, d’attendre sans craquer son tour derrière la multitude d’homo sapiens aussi affamés que lui, d’extorquer son bien à la machine démoniaque dont le flegme typiquement électronique confine à l’insolence, de bondir vers le premier endroit où l’on pourra lui délivrer sa pitance, de l’avaler sans s’étouffer – surtout s’il mange en chemin – et de réintégrer son banc de galère, il y a fort à parier que la sinistre sirène aura déjà retenti dans les lugubres locaux et qu’en se rendant à sa place de travail, le malheureux aura à faire face au visage violacé de rage de son supérieur hiérarchique.

Une société saine devrait voir ses administrés protégés face à de tels outrages ; l’appareil judiciaire serait bien inspiré d’étendre son éventail de peines en y intégrant des notions de recherche du Pardon directement auprès des victimes lésées. En l’occurrence, le coupable n’aurait pas démérité une franche condamnation à la peine de claques, durant laquelle le pénitent se présenterait aux files d’attentes des postomat, arborant l’habit et la coiffe d’infamie, et les enfants lui jetteraient des pierres et des choux. Et alors, justice absolue, chaque prisonnier de la longue file administrerait au coupable, tour à tour, une bonne et franche nasarde bien comme il faut, un vrai soufflet de chez nous, qui claque haut et fort pour s’élever dans l’air joyeux comme une fraîche et retentissante note d’espoir.

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commentaires
  1. Le singe dit :

    Pfiouuuuuu… Hé ben, la charge verbale de ton post est inversement proportionnelle à ce que tu t’es mis dans le bide ce jour là je suppose, hein?

    Et par le plus grand des hasards, aurais-tu encore le visage tuméfié par les coups de latte que ton chef t’as envoyé? Si oui post une photo. N’aie pas peur Labo, plus rien ne nous impressionne, on lit « Le Matin » tous les jours.

    Ah, décidément, la vie de rat de labo n’est pas facile. A quand un postomat directement dans la cage? A creuser (l’idée bien sûr, pas la litière…).

  2. Labo dit :

    > Le singe : en fait, la patience n’est pas forcément ma première qualité. Et en effet la course contre la montre pour décrocher sa pitance en passant par la case « poste » est inspirée de faits réels et d’expériences vécues dans la douleur. Certains quidam se souviennent sans doutes d’avoir un jour vu un Labo agoniser en haut du Petit-Chêne avec un morceau de kebab dans le poumon droit et un bout de tomate dans le gauche. Mais j’ai tenu le coup. Et j’ai pu aller bosser à l’heure, quelle chance !
    Quant au Matin, bin, à chacun sa croix. Je le lis aussi un peu note, c’est fou ce qu’on y trouve comme inspiration quand on cherche des conneries à écrire !

  3. Dr Zeb dit :

    Cher labo,
    Consternation et abattement sont les trois premiers mots qui me viennent à l’esprit quand je songe à votre prose.
    Grand défenseur de la société moderne et de ses bienfaits, je devrais m’indigner à la lecture de votre prétendue analyse. En réalité, vu mon grand âge et l’état de mes artères, j’écarte l’indignation et choisis plutôt la résignation, une réaction plus violente étant de plus contraire à ma philosophie, comme je vais tenter de vous l’expliquer.
    Votre vigoureuse diatribe quant au sujet du phénomène évoqué démontre votre totale incompréhension des subtils mécanismes mis en place par nos autorités.
    L’État, dans sa grande sagesse, a pris conscience depuis quelque temps de la lente dégradation mentale des masses populaires, perceptibles dans les nouveaux comportements sociaux : fréquentation assidue (et répétée) de macdonalds, navrants botellons, tags en tous genres, défense du cervelas, explosion de l’audimat lors de la diffusion de « qui veut gagner des millions » ou « l’île de la tentation », succès de « Couleur3 ».
    J’en passe et des meilleurs.
    Dès lors, nos autorités ont confié à un collège de sages (j’en fais partie) la mission de remettre l’église au milieu du village, de redonner consistance à la cervelle de nos contemporains.
    Pour ce faire, une seule méthode : offrir à chacun l’occasion de PENSER.
    Pour ce faire, un seul moyen : redonner du TEMPS.
    Au contraire d’une présentation télévisuelle météo, articulée à vitesse plus que V entre deux publicités, l’homme moderne doit pouvoir se retrouver – se resourcer – dans une situation où le recul (nécessaire et obligatoire) par rapport aux contingences lui permettra de se savoir en harmonie avec le monde, d’apprécier le gai pépillement des oiseaux, d’entendre la musique des sphères, de rechercher le beau en méprisant le superficiel, de mâcher convenablement son repas-cantine.
    La prise de conscience de notre impermanence est à ce prix, le bonheur au bout du chemin.
    C’est dans cette optique que nous autres sages (j’en cause plus haut) avons mis en place un système sophistiqué obligeant nos contemporains à ralentir, à déguster, à intérioriser, à digérer.
    Il n’est pas si loin de nous le temps où l’Homme – redevenu sapiens – profitera avec reconnaissance de toute occasion offerte à la réflexion, à la méditation.
    Nous œuvrons dans ce sens, donnons des consignes.
    Et soyons reconnaissants.
    Merci donc à la poste de supprimer presque tous les distributeurs. Merci à la Blécherette de nous faire délicieusement patienter avant notre tour au guichet. Merci aux impôts de nous offrir du précieux temps quand on attend un renseignement au téléphone. Merci au bon dentiste qui croyait nous priver du croissant matinal en nous convoquant à 08h15 alors même qu’à l’heure où on passe, c’est plutôt l’apéro qui nous file sous le nez. Merci surtout à toutes ces entreprises qui ont conçu de délicieuses salles de réception et nous offrent un ticket d’attente n° 725 alors que clignote le n° 584.
    Soyez-en convaincu, cher Labo : demain, grâce à ces nouvelles dispositions, nous vivrons une époque de bonheur, de joie, d’allégresse.
    Cordialités.
    Dr Zen

  4. Labo dit :

    Cher Dr Zen : je m’avoue étonné de la profondeur de l’idée. Le collège de sages n’a en effet pas chômé. Et si son idée est emplie d’une duplicité retorse qui n’étonnera personne, elle n’est pas non-plus dépourvue d’une ingéniosité qui n’est pas à la portée du premier cuistre venu. Et pourtant ! Bravo donc !

    Mais on pourrait aller plus loin : pourquoi en effet ne pas favoriser la pensée et la réflexion le temps d’une soirée en coupant tous les programmes TV ? C’est un grand nombre de citoyens qui trouveraient là un moyen inespéré de jeter un nouveau regard sur la vie, pour peu qu’ils puissent triompher de l’angoissante étreinte de la solitude et de l’impression d’avoir été abandonné par un être cher.

    Il convient toutefois de savoir fixer le jour et l’heure avec sagesse, pour ne pas pénaliser injustement les innocents ; évitons donc de tenter l’expérience un soir de Ligue des Champions ou de Tennis.

    Pour ce qui est d’internet, je ne pense pas que notre société soit par contre prête à s’en passer. Pour celles et ceux qui en doutent, un brillant exposé aborde la question de manière exemplaire ici :

    http://www.southpark-tv.com/episode.php?id=173

    Merci Docteur pour vos éclaircissements et continuez votre excellent travail !

  5. Le passant dit :

    Plutôt que châtier un éventuel coupable (qui s’est d’ailleurs sûrement déjà donné la mort suite au scandale des surprimes) ne feriez-vous pas mieu d’éduquer votre patron afin qu’il compatisse à vos problèmes de ravitaillement ? Ainsi vous laissera-t-il un congé extraordinaire lorsque vous oublierez vos sous.

    Bien sûre, cela vous ôterais une satisfaction immédiate, mais vous éviterez une mort certaine par étouffement au kebab.

    Je vous prie d’y réfléchir, car je me suis attaché à vos humeurs et je n’aimerais pas lire la prochaine dans la rubrique necrologique.

    Bien à vous,

    Un passant qui passe et qui ne veut pas vous voir trépasser.

  6. labo80 dit :

    Cher ami passant, votre manifeste propension à résoudre les problèmes par le dialogue vous honore.

    Toutefois, il est à déplorer que ce genre d’argument est souvent interprété par mon patron comme un tour de passe-passe pour passer à l’as une heure, ça passe mal et il me passe un savon dont je me passerais bien et dont je vous passe les détails. Donc pour le dialogue, on repassera.

    Je vous remercie néanmoins pour votre solicitude ! Repassez nous voir quand vous voulez !

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