Le jeu des deux différences et demie

Publié: 10 octobre 2008 dans Anciens billets

Tu n’es pas sans savoir, car tu es une personne raffinée et de bon goût, que « le Matin » a sorti une nouvelle formule qu’il se plait à définir comme « Le Matin haut et fort », là où moi je me serais plutôt inspiré de J.J. Goldman « Encore un matin, un matin pour rien », mais c’est personnel.

 

L’affiche est claire : « plus d’information, plus de débat » et ils auraient pu rajouter « plus rien » pour être totalement honnêtes. Le changement principal, outre une légère différence dans la mise en page, réside dans la direction puisque désormais, le canard sera chapeauté par Ariane Dayer, tout droit issue de la Maison Dayer à Yverdon et qui promet d’aider le lecteur, je cite sans rire, à « trouver des repères dans des journées saturées de nouvelles ». En gros, le Matin se propose de dire au lecteur ce qui est important et ce qui ne l’est pas pour pas qu’il ait trop à réfléchir, un peu comme des rires enregistrés d’une série télé indiquent au spectateur ce qui est drôle.

 

L’interrogation première est bien sûr de savoir si ce journal va enfin s’intéresser aux vraies questions existentielles ou demeurer fidèle à la culture people. Interrogée sur ce point, Ariane Dayer a au moins le mérite d’être claire dans sa réponse : « Mais je lis le people ! Mon intention n’est pas de rhabiller les femmes. Nous sommes toutes obsédées, aujourd’hui, par notre sphère intime. Le people nous permet de nous projeter : est-elle mieux foutue que moi ? »

 

Donc pour ceux qui avaient des doutes, Ariane est limpide : le people s’adresse aux femmes. Si j’en étais une, ça me ferait mal de lire ça. Et si j’étais un homme, ça me ferait bien ricaner. Mais là ça va. Ensuite, son argumentation mérite qu’on s’y étende la moindre : « mais je lis le people », s’exclame-t-elle avec véhémence, se posant donc directement en référence, mais c’est sûrement quelqu’un de très modeste. « Le people nous permet de nous projeter » ah bon ? Si jamais, la littérature aussi, même le cinéma ou les romans de gare. Mais c’est comme tout : faut essayer une fois. « Est-elle mieux foutue que moi ? » Question pertinente que mérite de soulever un organe d’information.

 

Bref, le ton est donné. Pour ce qui est du langage, des progrès ont été faits pour que les jeunes puissent bien comprendre tous les mots : fric, planquer, flics, hélico, hosto et j’en passe, tout est mis en oeuvre pour ne surtout rien apprendre à qui que ce soit. Sans compter que ce n’est pas toujours clair : quand ils disent « gagnez un abo gratuit », abo, c’est bien aborigène ?

 

Quant au prix, il est fixé à deux francs vingt, soit vingt centimes de trop pour ce journal à deux balles. Verdict personnel, la presse suisse se meurt et cherche des solutions du mauvais côté. Pour concurrencer les gratuits, elle s’abaisse à leur niveau et joue sur le même terrain, à savoir « l’information divertissante ».  Mais ça reste payant, et ça vaut pas un rond.

 

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commentaires
  1. Dr Zen dit :

    Cher Labo,
    Comment vous donner tort ?
    En route pour Montboucher (Limousin) où je suis invité à prononcer une conférence aux malades du centre de maintenance sur «le dodo, sa vie, son œuvre», avec diapositives en couleurs de mon voyage de noces à l’île Maurice, en 1956, je me suis emparé à Orly d’un exemplaire du «Matin bleu». Je comptais y découvrir peut-être un complément d’information sur mon sujet.
    Hélas, rien. Vous avez raison: le néant sidéral, le vide abyssal, la vacuité définitive.
    Mais restons optimistes, gardons espoir. Peut-être Madame Dayer se rendra-t-elle un jour dans un musée (probablement par erreur ou, comme la noce de «l’Assommoir», par jour de pluie), ou assistera-t-elle à l’une de mes conférences, ou encore lira-t-elle un livre ? et alors, miracle, le Matin bleu pourrait changer d’orientation, de niveau, de valeurs.
    Il en dirait par exemple un peu plus sur Le Clézio, prix Nobel de littérature (14 lignes, contre 15 sur l’interdiction des hommes-sandwichs à Madrid, page 9). Il élèverait le niveau de ses ambitions pédagogiques quand il se mêle de vocabulaire et donne une définition de «mouise» se terminant noblement par «se trouver dans la m…». Je me limiterai à ces deux exemples, ayant cessé ma lecture à ce moment-là, puisqu’on projetait dans mon bus un épisode d’«Alerte à Malibu» dont je ne me souvenais plus très bien.
    Donc, peut-être, jouira-t-on (enfin) d’un journal riche, réfléchi, et qui, comme Marcel Prout, nous en apprendra un peu sur nous-mêmes.
    Mais hélas, on ne trouvera plus la seule page pour laquelle je m’en saisis dans une cassette, la page des mots croisés.
    Je vous laisse, ayant encore à trouver une conclusion satisfaisante pour mon exposé. Auriez-vous une idée ?
    Bien à vous,
    Dr Zen

  2. Le singe dit :

    @Dr Zen : on trouve « Le Matin Bleu » à Orly??? Je dois dire que cela me surprend qu’une telle « bouse » franchisse la frontière et de plus aussi loin (à l’échelle de la Suisse bien sûr).

    Bon, vous me direz qu’on exporte bien nos déchets nucléaires alors pourquoi pas notre feuille de chou locale, effectivement.

    Cependant, Dr Zen, Labo parlait du « Matin Orange », le payant. Mme Dayer ne s’occupe pas de la rédaction du « Bleu ». Sa formule et toujours la même malheureusement…

    @Labo : je rejoins entièrement ton avis. Surtout le dernier paragraphe, c’est tellement vrai (malheureusement)…

  3. Dr Zen dit :

    Peste soit de mon incroyable distraction: j’ai confondu les couleurs. Mais je me pardonne, tant l’orange est aussi nul que le bleu, et j’approuve Labo quand il affirme que ce journal à 2 balles ne vaut pas un rond.
    Non, @singe, il est vrai qu’on ne trouve pas cette chose à Orly. Mais on en trouve d’autres (Métro, par exemple), tout aussi nuls.

  4. labo80 dit :

    De toutes façons, force est d’admettre que la principale différence entre le matin bleu et l’orange, en dehors du prix bien sûr, est la couleur. Comme le disait le poète « Mix&Remix », ils sont complémentaires : il n’y a pas les mêmes pubs.
    Pour ce qui est d’une éventuelle prise de conscience de Mme Dayer, une telle chose peut bien sûr arriver, mais cela ne passerait pas sans une remise en question psychologique dont la première conséquence serait son départ du Matin. Je pense que le journal lui-même est condamné.
    Quant à la fin de votre exposé sur le dodo, docteur, je miserais sur une formule classique, par exemple « il vécut heureux mais n’eut pas beaucoup d’enfants, ce qui est malheureux, car avec sa disparition périrent nos espoirs d’en connaître un jour le goût. »

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