Mise à l’épreuve

Publié: 5 décembre 2008 dans Anciens billets

J’ai beau être un vrai, un dur, un tatoué, il m’est arrivé, du temps de mon enfance, de connaître la peur.

 

J’en ai honte, mais c’est ainsi, on ne peut changer le passé et encore moins le renier, sans quoi on se condamne à répéter encore et encore les mêmes erreurs.

 

Donc c’est ainsi, c’est avéré : enfant, j’étais arachnophobe. La simple vue d’une de ces pauvres bêtes à huit pattes faisait naître en moi des frissons d’horreur et des crises de tremblements allant de pair avec de grands cris paniqués voire des pleurs enfantins, jusqu’à ce que le chat, quand même vachement moins chochotte, vienne transformer ma terreur en stupeur dégoûtée en dévorant le monstre avant de venir ronronner vers moi tout fier.

 

Je repense parfois à ces temps révolus et ris au souvenir du petit être que j’étais, apeuré devant ces pauvres créatures du bon dieu. Evidemment, aujourd’hui, tout ceci est derrière moi et je sais garder un flegme impérial lorsque d’aventure mes pas croisent ceux d’une arachnoïde.

 

Et je l’ai prouvé tout dernièrement encore : en entrant dans ma cuisine en quête de pitance, mon regard est attiré par une tache sombre se détachant du mur blanc. Et là, devant mes yeux, parfaitement immobile, que vois-je ? Diantre ! Une monstruosité shub-nigurathienne, abomination des profondeurs de bien cinq centimètres, oui, cinq centimètres de diamètre ! Et je n’ai pas de chat !

 

Loin de m’en laisser compter, je reprends peu à peu le contrôle de mes membres glacés et ordonne à mon corps de se remettre à bouger. Je saisis d’une main presque pas tremblante un grand verre et cherche des yeux un carton rigide que je finis par aller prendre au salon. Revenant à la cuisine à pas de loup, je pénètre prudemment dans la tanière de la Bête, constatant avec soulagement que cette dernière n’a pas bougé. Je traverse la pièce sur la pointe de pieds et ouvre la fenêtre, non sans m’assurer que le rebord n’est pas envahi d’araignées poilues prêtes à se ruer à l’intérieur en sonnant la charge.

 

Et là, minute de vérité : après m’être assuré encore une fois que non, il n’y avait pas d’autre moyens de régler l’affaire, je m’approche de la chose immobile en recommandant mon âme à Dieu et, serrant les dents, entreprend d’enfermer l’intrus dans le verre, posant sur l’ouverture de ce dernier le carton susnommé. L’animal devait être un peu pompette, parce qu’il a vraiment mis un moment à comprendre ce qui lui arrivait.

 

Victoire, l’ennemi est maté ! Ha ha, regardez-le chercher une issue à sa prison de verre… J’ai quand même l’impression, à le fixer, d’en avoir plein de semblables sur moi, en train de courir dans mes cheveux et mes vêtements !

 

Opération fenêtre : chose, je n’ai jamais tué un de tes pairs – probablement par peur de représailles – mais tu vas voler. Avant peu, tu t’offriras quatre étages de vol plané par grand vent glacé et je te souhaite bien du plaisir !

 

HOP !

 

Vite, fermer la fenêtre ! Vérifier que le monstre n’a pas réintégré la pièce, qu’il a bien déserté le verre – que j’ai failli lâcher au passage – et qu’il n’est pas stupidement resté accroché au carton… Non, ça à l’air d’aller. Enfin seul !

 

En allant me coucher, je n’ai fait que deux fois le tour de ma chambre à la recherche d’une éventuelle araignée.

 

Publicités
commentaires
  1. Dr Zen dit :

    Cher Labo,
    J’ai bien connu vos malheureux parents.
    Bien sûr, ces dernières années, ils n’étaient plus que l’ombre de ce qu’ils furent lors de leur splendeur – je veux dire avant votre naissance -, mais ils n’en avaient pas moins conservé un optimisme, une joie de vivre, un souci constant du beau, du bon et du vrai d’autant plus remarquables que votre arrivée dans cette vallée de larmes coïncida rapidement avec une modification radicale des habitudes familiales. Dès votre plus jeune âge, vous collectionnâtes les monstres hideux, scolopendres à poil ras, varans des îles, chouettes chevêches blafardes, bêtes des ténèbres fétides gévaudaniennes, batraciens multiples et variés. Et même quelques ratons laveurs. Leur prolifération dans votre chambre d’enfant, puis dans toute la maison, contribua à un transfert malheureux et prématuré de vos géniteurs devenus débiles et hagards à l’EMS le plus proche, où ils durent disputer jusque dans leurs derniers jours leur maigre pitance à d’autres vieux victimes des mêmes circonstances inhumaines. C’est alors que vous vous retrouvâtes seul dans cette grande maison, subissant à votre tour les attaques malfaisantes des innommables hantant chacun de ses sinistres étages, connaissant la peur.
    Par ordre municipal, la maison finit par être détruite.
    Bien sûr, tout ceci disparut de votre conscient dès le début de votre scolarité, aux environs de 12 ans, et c’est de là que date votre arachnophobie, bientôt accompagnée de nombreux troubles de comportement. Je tairai vos années obscures, vos fréquentations douteuses, vos errances professionnelles, vos séjours dans des maisons spécialisées.
    Un rendez-vous dans mon cabinet vous aiderait grandement, ferait peu à peu disparaître vos blocages, vous libérerait de vos hantises, vous rendrait une sérénité que la vie de bureau, les trajets en transports d’autant plus en commun qu’ils n’ont rien d’originaux et la lecture quotidienne des gratuits ont sérieusement mis à mal.
    J’attends votre téléphone.
    Dr Zen
    P.S. Je me demande soudain si une certaine confusion dans mes dossiers ne m’a pas fait prendre un cas pour un autre.

    • labo80 dit :

      Cher Docteur Zen,
      Je crains qu’en effet vos dossiers n’aient été mélangés et que le mien fut classé entre ceux d’Arthur Gordon Pym et de Charles Dexter Ward.
      En fait, j’ai profité d’une enfance très heureuse auprès de ma douce mère, je la vois encore suspendre des orchidées et des lilas au dessus de mon berceau en chantant. Parfois, mon père ne rentrait pas trop tard et sa grosse voix rauque avait quelque chose de rassurant ; de même, son haleine de bière et de vin n’est sûrement pas étrangère au réconfort que je trouve encore aujourd’hui dans la boisson. Certes, tout n’a pas toujours été rose et le souvenir de son rire strident, lorsqu’il m’enfermait dans le petit cagibi du grenier la nuit durant pour s’amuser, m’est douloureux. Et peut-être que les abominables insectes rampants, les nids d’araignées et la profusion de gros vers qui régnaient en cet endroit ne sont pas étrangers à mon arachnophobie.
      Quoi qu’il en soit, soyez rassuré, je me porte bien.
      Mais je ne refuserai pas une consultation, pour peu que vous payiez les tournées.

  2. TT02 dit :

    Je vois que tout comme moi vous avez su garder votre âme d’enfant face aux arachnoïdes. Je crie toujours autant à en perdre la voix et le cerveau que je récupère quelques minutes plus tard en ricanant de ma bêtise. Mais toutefois sans jamais trouver le courage que vous avez eu ce jour funeste dans votre cuisine. Quand j’en vois une je lui laisse les clés de la maison, je lui donne toutes les consignes pour le gaz tout ça tout ça et je reviens plus tard, enfin avec un voisin.
    C’est vrai qu’on reste quand même sur sa faim (de chat) quant à savoir comment l’immonde bête a bien pu atterrir.

    (Ah os cours, elle rebondit, bouing, bouing !)

  3. labo80 dit :

    J’avoue que l’idée de quitter les lieux m’avait traversé l’esprit, mais une petite voix m’avertissait que ça ne ferait pas très responsable comme comportement, après on allait encore dire de moi que je fais ma sucrée ! (Y a des mauvaises langues, je vous dis !)
    C’est assez captivant de les observer se débattre au fond du verre, on se demande en frissonnant comment une si petite chose peut nous faire autant flipper.
    Quant à savoir comment elles sont arrivées là, je miserais sur l’intervention d’un esprit malveillant et vicelard !

  4. La Guenaude dit :

    Pourtant on dit que la ptite bête ne mange pas la grosse…
    Allez Caliméro, sois un homme que diable ! euh…

  5. labo80 dit :

    Et quand la grosse bête cherche la petite au Labo, c’est elle qui va s’en manger une !

  6. Mathilde Desonges dit :

    Sur votre conseil matinal je me suis absorbée dans la lecture de ce billet dont je n’avais pas encore eu le plaisir de me délecter.

    Ainsi, j’ai pris toute la mesure du sang froid dont vous avez fait preuve récemment pour ne pas vous enfuir comme une chochotte en poussant de grands hurlements stridents à la vue de ce magnifique « octo-pattes » de cinq centimètres de diamètre qui ornait vos murs ceci dans le but (complètement vain après lecture de ce qui précède) de me cacher votre profond effroi.

    Je dois bien vous avouer que votre virilité vient d’en prendre un sacré coup malgré les feintes dont vous avez usé. Ceci étant je loue et salue votre contenance pour épater la gent à laquelle j’appartiens.

    Soyez assuré que ma « fragile et douce » féminité sera à la disposition de votre « balourde » masculinité si d’aventure un splendide aranéide venait à recroiser votre chemin.

    Prenez soin de votre santé mentale et puisse le Dr Zen alléger vos souffrances paranoïaques.

  7. labo80 dit :

    C’est un fait reconnu que la vie nous soumet tôt ou tard à des épreuves faces auxquelles on se sent désarmé et dépassé. Il faut savoir être préparé à toute heure afin d’être en mesure de refouler ses peurs le jour venu. Aussi, lorsqu’une arachnide revendique pour sien les quartiers que j’occupe, je sais que j’ai été ratrapé par mon destin et que je dois répondre de manière superbe et altière, conscient que l’univers entier me regarde en ce moment précis. C’est pouquoi vous ne m’avez point vu trembler en ce jour fatidique, malgré mon envie de déménager sur l’heure.
    Mais sachez que je vous suis éternellement reconnaissant de vous être occupé pour moi de cette terrible épreuve !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s