Coupez-lui les zèles !

Publié: 22 avril 2009 dans Anciens billets

Je ne sais pas si j’ai déjà eu l’occasion de le relater, mais il se trouve que je n’ai pas énormément de travail à faire ces temps-ci ; j’expérimente en fait une sorte de chômage technique qui se transformera en authentique chômage pur pedigree dans moins de deux semaines, lorsque je serai livré à moi-même, abandonné lâchement au fond d’une ruelle sordide, laissé seul et sans espoir dans la nuit froide et que, soumis à la cinglante flagellation d’une pluie glaciale, je lèverai des yeux impuissants et larmoyants vers le Ciel qui m’a oublié.

 

Le seul défi que je puisse me lancer durant mes heures de travail, c’est de meubler au mieux mes journées pour ne pas trop m’ennuyer ; ah, il est loin le temps où on me jurait un « tsunami de travail » et des « océans de paperasse » alors que l’on m’engageait pour ma résistance au stress et ma faculté de travailler rapidement (et hop, un peu de pommade pour mézigue, voilà comment on glisse une petite note à l’attention d’éventuels DRH, n’oublions pas que j’ai envoyé plein de dossiers ces derniers jours). Pour me montrer concret, pour une fois, disons que si je m’active à fond les ballons, je liquide mon travail quotidien avant la pause café.

 

Inutile de dire qu’essayer d’étaler mes tâches sur toute une journée revient à répartir une de ces mini portions individuelles de confiture sur deux kilos de pain et que lorsque l’on reçoit au bureau un gros carton plein de boulot, on est plus excité encore que des gosses une nuit de Noël devant un paquet cadeau étiqueté à leurs noms qui les dépasse en taille. Pour revenir aux exemples concrets, à l’heure où j’écris cette ligne-là (11h27, si j’en crois mon ordinateur), il me reste une pile d’un centimètre de haut de feuilles A4 déjà traitées, n’attendant plus que d’êtres pliées en deux et rangées.

 

Mais ce matin, le destin a voulu qu’un rayon de soleil éclaire cette journée. C’est très aimable à lui, d’autant plus que ça avait plutôt mal débuté, avec un fourbe mal de plot qui m’est bassement tombé dessus au réveil. Je roulais donc des yeux surpris lorsque le facteur déposa lourdement deux grosses enveloppes bourrées de papiers divers qui, répartis entre ma collègue et moi, devrait nous occuper à peu près toute la matinée pour peu que l’on ne se rue pas dessus comme une marée de crapauds en rut.

 

Très bien donc, une nouvelle positive en ce début de mercredi. Dans l’immédiat je laisse tout ça de côté, je m’y attellerai en milieu de matinée. Là, mon mal de crâne me tue, chaque battement de cœur m’arrache une grimace (donc je grimace en permanence, sinon ça fait bizarre), j’appuie mes petits doigts contre ma boîte crânienne dans l’espoir de soulager la douleur, c’est affreux, vous voyez comme je souffre hein ! Mais je fais comme Rambo (encore un point commun) : j’ignore la douleur. Vexée, elle finit par passer et va chercher quelqu’un d’autre à embêter. Il est à peu près dix heures et demie, me voilà frais comme un gardon, au boulot donc !

 

Et là, stupeur : plus de papiers, plus de courrier, plus d’enveloppes, plus de boulot, plus rien ! Je tourne la tête dans tous les sens, incrédule, pour admettre à terme la triste vérité : ma collègue a tout bouclé. En moins de trois heures. Bigre, elle est rapide quand elle s’y met ! Et c’est vrai que j’aurais dû le sentir, alors que je luttais contre ces stupides nains qui s’amusaient à faire résonner des cloches depuis l’intérieur de mon crâne, je voyais bien qu’elle bossait à tout rompre, je devinais une agitation intense et fébrile, un empressement peu commun qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais je n’ai même pas raisonné jusque là, tout occupé que j’étais à faire ma sucrée.

 

Mon regard hébété se pose sur la coupable ; dans ses yeux, quelque chose n’est pas comme d’habitude : une sorte de calme, un apaisement, une paix physique et morale que je ne lui ai pratiquement jamais vue, traduisant sa satisfaction d’avoir répondu à son besoin presque addictif de travailler à fond. Je n’ignore pas le soin très particulier qu’elle met à bosser vite, tout le temps, sans la moindre pause, elle est une de ces employées rêvées par beaucoup, qui ne compte pas ses heures et place la vie professionnelle avant tout, même si elle déteste son boulot et ses supérieurs, même si elle se sent méprisée, ce qui est le cas ici. J’hésite entre stupeur et pitié. Et opte à terme pour le second.

 

Je vais plier une petite feuille, tiens !

 

Publicités
commentaires
  1. Agnès dit :

    Très sympa cette tranche de vie, très parlante aussi, un peu triste, mais qui plaque aussi un sourire complice et compréhensif en te lisant.

  2. labo80 dit :

    Merci beaucoup ! Son zèle est tout à son honneur mais est en effet un peu triste, comme beaucoup elle a énormément sacrifié pour son travail mais n’en a retiré aucune reconnaissance.

  3. Agnès dit :

    Je l’ai déjà écrit : la seule reconnaissance valable que tu peux attendre d’un travail se trouve tout en bas de ta feuille de paie. Le reste n’est que vaines flatteries qui ne paieront jamais ton loyer…
    Quant à sacrifier quoi que ce soit pour une activité où tu n’es jamais qu’une variable d’ajustement…

  4. labo80 dit :

    Effectivement, on est d’accord. Mais d’un point de vue utopique, si on se sent concerné par la marche de l’entreprise et estimé par ceux y travaillent, on est beaucoup plus enclin à faire des sacrifices.
    Mais je n’ai jamais vu ça.
    Lorsque je faisais des heures sup à mon ancien travail, ce n’était généralement pas par nécessité, mais parce que le chef le voulait, parce que ça le remplissait de fierté de pouvoir dire à ses collègues que ses collaborateurs travaillaient plus. Et il fallait se montrer passionné. Passionné par des feuilles de chiffres, des listes de noms d’assurés, des statistiques de fin de mois… En bref, on nous demandait de faire semblant, de simuler.

  5. La Guenaude dit :

    Et rien n’a changer rassure toi ! dire que je viens de fêter mes 10 ans de boîte… (quasiment avec le même chef de surcroît !)
    A toute pour l’apéro !

  6. labo80 dit :

    Je ne pense pas qu’un tel changement soit possible dans les assurances.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s