La politique de Joseph Curwen

Publié: 27 mai 2009 dans Anciens billets

(Une mousse à celui qui comprend le pourquoi de ce titre incompréhensible)

La fin du mois de mai est toujours un moment intense pour les amateurs de sensations : on établit des pronostics en vue de la finale de la Ligue des Champions, on s’avachit des heures durant devant Roland Garros, on contemple avec extase diverses icônes bling bling se pavaner dans leurs costumes de luxe au Festival de Cannes et les organisateurs du Grand Prix on fait le plein de mousseux en vue de ventiler tout ça depuis le podium. Bref, l’été arrive, le soleil, le ciel bleu, les horizons dégagés, la lumière chaleureuse et intense, tous ces signes longtemps attendus nous annoncent une saison idyllique propice aux grandes compétitions sportives et aux rassemblements divers qu’on ne manquera pas de suivre avec délectation depuis notre salon. En baissant les stores, quand même, parce que le reflet du soleil est fichu de nous gâcher le spectacle. Et en fermant les fenêtres aussi, histoire de ne pas être importuné par ces maudits hurlements d’oiseaux. On est fin prêt, tout est réglé comme sur du papier à musique. Y a des bières au frigo, les pizzas s’entassent dans le bac à glaçons du frigidaire, les chips sont disposées sur la table. Mais qu’on est bien ! Cigarette ?

Toutefois, tous ces évènements majeurs ne sont rien cette année comparés à l’amplitude qu’atteint la rude course à l’idée fantasque qui se déroule en ce moment aux quatre coins du globe ; en France, on instaure des lois de bourrins contre les téléchargements illégaux. En Italie, on botte en touche les questions embarrassantes posées à un petit vieux local concernant certaine jeunette. En Suisse, on parle d’enseigner la self-défense aux écoliers et d’acheter des n’avions de guerre, et j’en passe ! Une compétition d’excellent cru, une épreuve acharnée que se disputent les grands professionnels de notre temps. Et dans le peloton de tête, là où l’on joue des coudes et où l’on redouble d’inventivité pour s’arroger la victoire, une percée exceptionnelle d’un coureur a attiré nombres d’exclamations de surprise : Frédéric Lefebvre, député français, a proposé de mettre en place une loi visant à « permettre aux employés de continuer à travailler durant certaines périodes de congés », à savoir en cas de maladies, d’accidents ou, pourquoi pas, de maternité. Et de renforcer du coup son statut d’un des favoris de la compétition.

Une petite précision, pour cerner plus concrètement le sujet : l’employeur ne pourra pas s’opposer à cette demande (sic). Lefebvre fait fort et frappe là où ça fait mal : dans l’orgueil des patrons, qui ne pourront que se soumettre aux velléités de leurs employés zélés.

–         « Boss, j’ai une nécropneumonie, je file à l’hosto. Au fait, j’embarque le dossier Radiguet, je plancherai entre deux op’. »

–         « Ah mais non ! Reposez-vous bon sang ! »

–         « Tututu, on me la fait pas à moi ! J’emporte le boulot, point barre ! »

–         « God damn it ! »

L’idée a cependant été fraîchement reçue. Lefebvre est un chevalier moderne, qui se bat pour des causes nobles et incomprises. Il s’explique pourtant clairement : « Il y a des salariés qui subissent un arrêt maladie, qui sont immobilisés chez eux deux mois, mais qui ont les facultés intellectuelles pour travailler. » C’est vrai, les pauvres, ils ont une jambe cassée en trois, la grippe okapienne ou pire, un enfant, et ils n’auraient pas le droit d’avancer un peu le boulot ? Et quoi, on ne va pas dire qu’ils n’ont pas le temps de passer un petit coup de fil ou de mettre à jour des statistiques entre deux quintes de toux, si ? Quelques petits spasmes douloureux de temps à autres n’influenceront, à terme, en aucune façon le résultat d’une étude de marché, pas vrai ? Et ce n’est pas une malheureuse rotule cassée qui empêche de pianoter gaiement sur un clavier !

Le texte a été repoussé en commission, mais le député ne baisse pas les bras. Il n’oublie pas qu’avant lui, Anaxagore, philosophe grec, avait été condamné à mort puis gracié pour avoir avancé que le soleil était une masse incandescente et non le chariot d’Hélios. Son idée lui attire la colère de la foule et l’ire des salariés, mais Émile Zola, lui aussi incompris, avait de même déclenché le courroux des mineurs à la sortie de « Germinal », avec Renaud et Gérard Depardieu. Sûr de son droit, beau dans sa peine, blessé par les critiques de ceux à qui il tend la main mais ivre de liberté malgré tout, il promet de défendre son texte et portera sa croix jusqu’au sommet.

Sarkozy sera fier de lui. Il accouche dans la douleur d’un concept nouveau (quoi que…), qui offre à un salarié un droit qui profite à son employeur ; voilà qui donnera lieu à de jolies scènes de chantage. Et il est vrai que dans la situation actuelle du monde du travail, il est primordial de décourager l’octroi d’emplois temporaires à des chômeurs en manque d’expérience. Toutefois, on notera que la Suisse et la France, avec respectivement leurs politiques de la santé et du travail, arrivent à une idée de base identique : quand on est malade, on assume jusqu’au bout.

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commentaires
  1. La Ronce de Lausanne dit :

    Pour le titre, je dirais qu’il vient du fait que le sieur Joseph Curwen aurait continué à travailler même après avoir atteint la phase finale de la maladie du trépas, ce qui en ferait tout de même un cas exceptionnel même si la loi Lefebvre devait passer (quoi que les politiques français arrivent bien a faire voter les morts, alors les faire bosser…).

    Quoi qu’il en soit, même si je devais ne pas gagner ma mousse (et que tu devais faire une malheureuse et sans aucun rapport chute qui te briserait une rotule) je reste toutefois admiratif devant le jusqu’au-boutisme de certain député français de l’UMP (pour faire une telle proposition sous le règne de Sarko, il doit en être). En effet, il me semble que l’un d’entre eux (le même ?) avait déjà proposé il y a quelques mois que les femmes qui le désirent puissent raccourcir leur congé maternité, proposition qui avait été accueillie plutôt froidement (genre lapidation en place publique avec des grêlons de la taille de balle de tennis).

    Donc qu’un projet allant encore plus loin soit proposé, cela a un petit côté onirique fort rafraichissant en ces temps de morose économico-socialo-politique. Quel dommage que certains grincheux et autres alarmistes ne voyant pas plus loin que l’extrémité de leur appendice nasal y voient immédiatement une porte ouverte pour de vilains patrons de faire du chantage à leurs employés, plutôt que d’y voir une chance magnifique pour les employés de travaillé plus pour (faire) gagner plus. Que c’est petit…

    Il y a quelques mois, cette peur aurait encore put être excusable. Mais avec le capitalisme nouveau, éthique et foncièrement honnête qui a évincé le méchant capitalisme égoïste et archaïque, tout cela n’est que vieux réflexes communistes incontrôlés et d’une particulière mauvaise foi.

  2. labo80 dit :

    Ce n’était pas exactement mon idée, mais c’est pas mal, ça te fera quand même une bibine !

  3. La Guenaude dit :

    Pourquoi ce titre ? la réponse est évidente : parce que t’es juste frappé mon pauvre !

  4. La Ronce de Lausanne dit :

    YYYEEEPPPIIIEEE !!!

    Mais alors, si ma déduction n’est pas la bonne, c’est y quoi donc la raison pour ce titre, autre que la proposition de la Guenaude qui, si elle n’est pas totalement fausse, me paraît tout de même un peu réductrice ?

  5. labo80 dit :

    Il commence à y avoir association de commentateurs ici ! C’est quoi ces racourcis ? Non, je ne me cogne pas TOUS les jours, non plus !

    Joseph Curwen, je le précise à l’attention des rares personnes qui ne seraient pas des lecteurs de Lovecraft, est, dans l’une de ses nouvelles, un sorcier malfaisant qui rappelle les morts à la vie pour leur arracher leurs secrets sous la torture. Et je me dis que si certains connaissaient les mots impies de ses formules maudites, ils seraient tout contents de faire bosser les morts.

    Oui, bon, j’ai jamais dit que c’était évident non plus… Mais quelqu’un en France avait dit « si ça continue on fera bientôt travailler les morts » et ça m’a mis la puce à l’oreille.

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