La peur au ventre

Publié: 30 novembre 2009 dans Anciens billets

Au lendemain des votations où encore une fois les Suisses s’illustrèrent en affichant sans honte leur ignorance et leur manque abyssal d’ouverture, l’idée la plus généralement répandue quant à nous autres Helvètes est bien sûr que nous sommes de gros racistes, et on ne l’a pas volée. Amateur de causes perdues, je me ferai aujourd’hui l’avocat du Diable en essayant d’expliquer pourquoi ce n’est pas vrai.

Dans leur majorité, les Suisses ne sont pas racistes ; ce sont de gros benêts effarouchés qui ont vécu trop longtemps sans crainte de guerre ni de répression et qui ignorent par conséquent le prix de leurs privilèges qu’ils estiment acquis. Pire : ces privilèges, ils ont encore la prétention de croire qu’ils les méritent, qu’ils les ont remportés de haute lutte. Le racisme est un sentiment presque trop subtil, trop sophistiqué pour le Suisse. C’est un peu comme la peur du noir (sans chercher à faire de mauvais jeu de mot), un enfant peut l’éprouver, pour autant qu’il ait déjà vu de ses yeux la tombée de la nuit ; dans le cas d’un gosse gâté qui s’est toujours endormi à la lueur des veilleuses et au chant des berceuses de papa-maman, on comprendra qu’il ne peut pas craindre l’obscurité pour ignorer jusqu’à son existence. Le Suisse, c’est un gosse bourgeois engoncé dans un gros lit douillet qui non seulement n’a jamais connu les ténèbres, mais qui affiche encore la prétention de les avoir affrontées et vaincues.

Or donc, hier dimanche, les Suisses ont du se prononcer sur un sujet dérisoire : donne-t-on le droit aux musulmans pratiquants établis dans notre pays d’ériger des minarets sur le flanc de leurs mosquées ? Réaction logique : bien sûr, tant qu’ils nous pètent pas les oreilles avec un muezzin, qu’est-ce que ça peut nous foutre ? Qui, à part un gros réac appartenant au passé, pourrait prendre ombrage du fait qu’en un lieu nommé on construise un tour de faible taille ?

Seulement voilà, le Suisse à peur. Et il croit voir loin, ce qui est un comble. Gavé dès sa naissance aux idées préconçues fertilisées à la paix qu’il a la chance de connaître sans l’avoir méritée, il estime que si il tend la main, il se fera bouffer le bras ; qu’en autorisant quelques musulmans à dépenser des ronds dans l’édification d’un minaret pour symboliser leur foi, ils finiront peu après par se faire emmerder cinq fois par jour par un muezzin s’époumonant à appeler à la prière d’innombrables barbus fanatiques. Il voit déjà la burqa passée à ses filles et ses fils égorgés pour pratiquer la mauvaise religion. Et le Suisse, très porté sur l’esprit de clan et de la famille, déteste que ses enfants aient à affronter, dans un futur improbable, les dangers chimériques de son imagination limitée.

En gros, le Suisse refuserait un carré de chocolat à un môme de peur qu’à cause de cela il finisse par se goinfrer tous les jours au Mac‘do.

Et puis le Suisse est une personne de principes. Quand on évoque les sujets sensibles, il écoute et avance parfois avec courage un argument poussé par la crainte ou la méconnaissance. Lorsqu’on essaie de le faire relativiser ses peurs, il écoute et prend note. Mais le jour du vote, il se range parmi la majorité silencieuse, celle qui a honte de ses idées, ne les assume pas, mais a plus peur encore de l’inconnu, à tel point que, sans le dire à personne, il glissera dans l’urne le fruit de ses doutes et de son ignorance.

Hier, comme tant d’autres, je demeurais atterré devant le résultat du vote. Planté devant ma télé comme frappé par un coup en traître. Comme tant d’autres, je croyais vraiment que cette fois, les Suisses ne se laisseraient pas berner par les sirènes alarmistes de la droite dure. Je pensais que le marketing politique de l’UDC avait fait son temps, un peu comme une vieille pub désuète au message obsolète sombrant logiquement dans le has-been.

Non, donc. A une idée sortie du néant, les Suisses affichent la dominance qu’a dans leurs esprits  la peur sur la volonté de raisonner. Non, la Suisse demeurera un rempart sûr face à l’Islamisation Rampante inventée par la droite extrémiste. Non, les musulmans ne bâtiront pas de minarets sur nos terres durement acquises. Parce que attention, si on va chez eux, ils ne nous laisseront pas ériger d’églises. On s’en contrefout, personne n’aurait l’idée d’aller construire une église chez eux, mais baste. Œil pour œil, dent pour dent. Plutôt que faire un pas, aussi minime et souhaité soit-il, dans la bonne direction, à savoir celle qui nous mènera à l’utopique entente entre les peuples, le Suisse, poussé par la peur, préfère reculer. Ce n’est pas qu’il ne veuille pas aller dans le bon sens, au contraire ; seulement, ce petit pas, il préfère laisser à quelqu’un d’autre le soin de le faire, des fois que ça coûterait quelque chose.

Voilà pourquoi le Suisse n’est pas raciste, mais juste un lâche couard dénué de tripes et de bon sens. Il souhaite comme chacun l’égalité des peuples et des hommes, mais il est prêt à ne se laisser aucune chance de la voir de ses propres yeux plutôt que de laisser ses privilèges se faire menacer par un péril inexistant. Voilà pourquoi le Suisse n’est pas raciste, mais simplement un gros plouc arriéré qui restera dans le cul de ses vaches jusqu’à la douce délivrance de la mort qui l’arrachera enfin à sa peur de tout.

Voilà comment triomphe le racisme en Suisse : pas par méchanceté ni par élitisme, mais par peur, simplement. Et cette peur trouve facilement un écho favorable dans l’esprit creux et naïf des Suisses primitifs et craintifs qui n’ont pas encore compris que l’avenir leur a déjà échappé. Et que tout ce qu’il nous reste à faire, c’est préparer au mieux les générations futures et inévitablement pluriculturelles à coexister pacifiquement.

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commentaires
  1. Solitaire dit :

    Très pertinent, d’autant plus que « oeil pour oeil et dent pour dent » est une citation de notre Saint Livre de Paix à nous.

    Mais tu as peut-être oublié un point: l’appui incontestable des opposants à l’initiative: par leur faible activité d’une part, et surtout par la censure des affiches, mal acceptée dans une démocratie…

  2. labo80 dit :

    Bien d’accord, l’opposition était catastrophique. Mais j’aurais aimé me dire qu’il n’est pas besoin de remuer ciel et terre pour combattre une idée aussi ridicule, un peu de sens commun aurait dû suffire !

  3. La Ronce de Lausanne dit :

    Perso, ce qui m’étonne le plus n’est pas que l’initiative soit passée, la Suisse n’étant plus à une démonstration prêt d’à quel point elle pense pouvoir vivre à l’écart du reste du monde, mais plutôt que dans la pluspart des cas, quand je demandais pourquoi à une personne qui avait voté pour, les raisons données n’ont aucun rapport avec les minarets.

    Mis à part l’argument architectural, qui lui est complétement faussé par le fait que certains ont réussit à faire croire que sans cette loi on verrait bientôt les minarets poussé comme des champignons, alors que la loi sur les construction permettait déjà de gérer ça.

    Pour ce qui est des autres réponses, elles témoignent d’inquiétudes vis-a-vis de l’Islam (extrémisme, place des femmes, demande de dérogation à certaines de nos règles de sociétés, etc) auxquelles il nous faudra réfléchir et trouver des solutions (pour autant qu’il y en ai). Mais comment diable quelqu’un peut-il croire qu’interdire les minarets apportera ne serait-ce qu’un début de réponse ? A part donner des arguments aux fanatiques de tout poil arguant que l’occident est l’ennemi de l’Islam, ça sert à rien.

    Certains disent qu’il fallait stopper les demandes des musulmans parce que sinon ils s’arréteront jamais. Quant bien même ce serait vrai, il aurait fallut mettre le veto sur une demande qui dépasse effectivement les bords, qui pourrais être expliquée et comprise par les musulmans modérés. Quelque chose qu’on refuserait à n’importe qui, quel que soit sa religion ou nationnalité, non quelque chose oû on interdit aux seuls musulmans ce qu’on autorise aux autres.

    Finalement, même si peu veule bien l’admettre, l’un des arguments ayant grandement fait pencher la balance est l’affaire Kadhafi. Mais que les Suisses, excédés par le comportement d’un dictateur tout ce qu’il y a de plus méprisable, se venge en discriminant toute une minorité, c’est vraiment pas plus glorieux que les frasques de l’autre enturbanné.

  4. labo80 dit :

    Le gros argument N°1 qui tue, c’est qu’eux ne nous laissent pas construire d’églises chez eux. Tout le monde s’en fout, mais là soudainement ça devient important à une certaine majorité de couards. Pourtant, il n’est pas difficile de comprendre que culturellement, un minaret dans une démocratie laïque qui veut faire croire qu’elle est ouverte et tolérante n’a pas la même portée aux yeux du peuple qu’une église dans une théocratie. Et qu’en tant que démocratie, justement, on devrait essayer de montrer un semblant d’exemple.

  5. Loggy dit :

    Comment s’étonner d’un résultat où, une fois de plus, il n’y a pas eu de débats de fond?
    Le parti agrarien mène la danse depuis plusieurs années à coup d’affiches chocs et de propos déplacés, monopolisant ainsi la scène publique. Que l’on mette déjà de l’ordre dans les moyens à disposition des partis pour faire campagne. Un coup de « poutze », c’est tellement… suisse.

  6. labo80 dit :

    C’est sûr qu’entre une droite vide d’idées pleine aux as et une gauche vide d’idées et fauchée, on ne se demande pas qui a l’avantage ! Ce qui est triste, c’est que le résultat ne change pas quand bien même tout le monde a compris le jeu auquel joue la droite dure. Quant au coup de « putz », je crains que ça soit bien le but visé, mais plus au niveau de la population que des idées…

  7. Loggy dit :

    fauchée, fauchée, faut le dire vite. Les moyens engagés sont peut-être un peu plus onéreux mais le droit de réponse existe. Et quand l’un de nos édiles l’ouvre, il trouve toujours une feuille de chou pour relayer l’info (bon ok ça peut finir dans une toute petite colonne après les sports et la rubrique « people »). Les opposants à ce projet n’ont pas été muselé non plus… je crois qu’il est juste difficile de passer à côté des provocations d’en face et de prendre le risque d’un débat que de se limiter à dénoncer celles-ci.

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