Utopia

Publié: 4 septembre 2013 dans Histoire

On sait tous ce qui merde dans notre société pour qu’elle soit devenue ce répugnant cloaque d’ignorance dans lequel on se vautre. Ou plutôt, on a chacun sa petite idée. La télé, la musique, les jeux vidéo, les jeunes, les banques, Ève, l’intolérance, la guerre, les étrangers, les autres religions, et, bien sûr, l’homme (et aussi, la femme). Avec tout ça, c’est un miracle que tout ne nous ait pas encore pété au blair.

Pourtant, ce ne sont pas les bonnes volontés qui manquent. Plus d’une personne a tenté, au cours de l’histoire, de créer son propre modèle de communauté.

Le site Cracked.com, que je vous invite à parcourir si vous êtes anglophones parce qu’il est très bien, a récemment recensé certaines de ces sociétés fondées sur quelque espoir utopique et nous allons nous intéresser à quelques-unes d’entre elles.

Minerva

Petite île du Pacifique ainsi nommée en 1854 par des naufragés en référence à un baleinier échoué trente ans plus tôt non loin, ainsi qu’à une déesse d’une civilisation éteinte, Minerva se présentait, comme on s’en rend compte, sous les meilleurs auspices. Donc, à la suite d’une assez longue et monotone histoire de naufrages successifs, voilà qu’un 1972 un entrepreneur immobilier millionnaire de Las Vegas se dit que l’endroit paraît idéal pour créer une civilisation libre des entraves de la société moderne, celle-là même qui l’a conduit à la fortune, et joint l’acte à la parole.

Précisons que l’île, d’environ 6 kilomètres sur 5, se trouve à quelques centaines de bornes des îles Fidji et Tonga ainsi que de la Nouvelle Zélande. L’avantage d’y fonder votre nouvelle civilisation est que vos futurs administrés viendront s’y installer à condition d’avoir un bateau, ce qui est un filtre à pauvres plutôt convaincant. À coups de millions, le fondateur bâtit les bases de sa future société, achemine des tonnes de sable et entreprend divers travaux tandis que les premiers pèlerins arrivent en yacht. Un président est élu, un drapeau élaboré, une monnaie frappée et une déclaration d’indépendance s’ensuit en janvier 1972.

Mais voilà, le principal problème de Minerva, c’est que tous ces braves gens sont venus s’installer sans rien demander sur cette île certes inoccupée – jusqu’au prochain naufrage – mais pas libre pour autant. L’ère des nouveaux mondes est hélas révolue, c’est bon de s’en rappeler aujourd’hui lorsqu’on entreprend de fonder un empire. Peu après la froidement reçue déclaration d’indépendance, Le Royaume des Tonga a revendiqué la propriété des lieux et a envoyé une expédition prendre pied sur le rocher, virer toute la clique et jeter à bas le drapeau hérétique (acte attribué au roi lui-même, si l’on en croit les ménestrels).

Bilan : Anarchie : 0       Marine Tongienne : 1

Arcosanti

Fondé par un architecte Italien sur la base de l’Arcologie (je ne connaissais pas non plus), une science mêlant architecture et écologie, Arcosanti se dresse au centre de l’Arizona depuis 1970. L’idée d’Arcosanti est de prouver que la vie communautaire n’est pas incompatible avec l’écologie, bien au contraire, initiative que nous ne pouvons que saluer.

En plus, ça a de la gueule : Hein dis ?

Et la bonne nouvelle, c’est que le site existe toujours et que ses habitants continuent de déambuler au milieu de ses dômes et colonnes, en totale symbiose avec dame nature ; initialement prévu pour 5000 habitants, avec largement la place pour s’étendre en cas de besoin, Arcosanti voit donc encore grandir en son sein ses enfants. Environ un petite centaine.

Oui, parce qu’on l’a bien dit plus haut : le site se trouve quelque part dans l’Arizona, et quand on dit « quelque part », on pourrait tout aussi bien dire « nulle part » : le bled est paumé ! Mais absolument paumé, comptez au moins quarante bornes pour rejoindre le plus proche patelin, et on parle d’un petit bled de l’Arizona hein ! Or, quarante ans de solitude sous une chaleur accablante auraient sans doutes raison de bien des utopies.

Bilan : Anarchie : 0       Ennui total : 1

Harmony Society

Derrière ce nom qui claque comme un coup de tonnerre se dresse une communauté religieuse fondée en 1805 par un prophète autoproclamé du nom de George Rapp, en Pennsylvanie. Convaincue que la seconde venue du Christ aurait lieu durant leur vie (bon sang, les intégristes, pourquoi croyez-vous toujours que Dieu va choisir le temps de votre brève existence pour tirer le rideau ?), la bande à George a vécu ensemble, dans la paix et le respect des écritures, jusqu’en 1851, sans faire la moindre vague. Pour autant qu’on sache, Jésus Christ n’est pas revenu du temps de leur vie ; mais ce n’est pas cela qui eut raison de leur fraternité, car leur foi était sincère et aurait perduré sans doutes bien longtemps. Qu’est-ce qui s’est passé alors ?

Et bien voyez-vous, appliquer à la lettre les plus strictes notions que nous dicte la pratique assidue d’une religion ne va pas sans un certain nombre d’inconvénients. Par exemple le célibat ; le respect absolu de cette doctrine me paraît plus ou moins le meilleur moyen de condamner une culture à assez court terme. En l’occurrence, la communauté s’est naturellement dissoute, parce que tout le monde était mort.

Bilan : Anarchie : 0       La Grande Faucheuse : 1

Brook Farm

C’est dans le Massachussetts que fut établie en 1841 la congrégation Brook Farm, basée sur le principe de travail communautaire où chacun exerce ses tâches 300 jours par an en échange du couvert, d’un toit, bref, d’une place dans la cambuse. Jouissant d’une plutôt bonne réputation, Brook Farm a attiré de nombreuses personnes venues s’y établir ou simplement visiter. En dépit de problèmes financiers constants, le patelin a connu une relative stabilité basée sur un système traditionnel qui voulait que l’autorité échoie aux plus âgés.

Tout cela paraît acceptable, mais il faut savoir que 300 jours de taf par an revient à grosso-modo six jours par semaine et que mis à part la popote et la chambre, on touchait peau de balle chez Brook. Or, du pognon, on en a toujours eu besoin, même en 1841. L’autre truc, c’est que comme précisé plus haut, l’autorité revenait aux plus âgés, ce qui signifie que plus vous étiez jeunes à Brook Farm, plus vous vous tapiez les Corvées de l’Horreur.

A terme donc, plus aucun jeune ne voulait mettre les pieds à Brook Farm, ce qui, comme on l’a vu plus haut, n’est pas la meilleure garantie d’avenir. En outre, les problèmes financiers, sérieusement aggravés par un incendie qui coûta bonbon, limitaient drastiquement la becquetance. Ajoutez à tout cela une bonne variole bien sympa et vous obtenez un échec final retentissant, une frêle utopie largement tabassée à un contre quatre par le vieillissement, la misère, la famine et la maladie. Les quatre cavaliers de l’apocalypse, c’est trop pour une seule ferme.

Bilan : Anarchie : 0       Cavaliers de l’Apocalypse : 1

Fruitlands

En dépit de son nom ridicule, Fruitlands se veut une initiative très sérieuse basée sur le modèle de Brook Farm, qui comme on l’a vu était infaillible. Aussi situé dans le Massachussetts pour des raisons qui sont très probablement liées au fait que personne ne veut vivre dans un état doté d’un nom aussi cloche, Fruitlands est fondé en 1843 et tiendra bon jusqu’en 1844. Précisons qu’à la différence de Variolbourg, Fruitlands était entièrement végétarien, allant jusqu’à interdire totalement l’exploitation d’animaux, que ce soit pour tirer la moindre des charrues ou pour générer la plus petite pelletée de fumier. Rien. Du coup je ne sais même pas s’ils en avaient, des animaux, dans leur foutue ferme. Même planter des patates ou des carottes était interdit, pour ne pas piquer de l’espace aux gentils vers de terre.

En clair, une sorte de bon gros vegan avant l’heure. Et vous vous êtes déjà demandés ce que donnerait une communauté entièrement vegan de nos jours ?

Et bien croyez-le ou non, mais ni leur incompétence dans le métier, ni les limites qu’ils s’imposaient niveau outils ne furent compensés par leur amour béat de la nature. Les salades ne poussent pas mieux si on les aime. Après une récolte calamiteuse, Fruitlands se vida comme une chope à l’Oktoberfest et les vers de terre finirent d’acquérir les pleins pouvoirs.

Bilan : Anarchie : 0       Amère réalité : 1

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commentaires
  1. Olivier Barbeau dit :

    « On sait tous ce qui merde dans notre société pour qu’elle soit devenue ce répugnant cloaque d’ignorance dans lequel on se vautre »

    Et là, je suis obligé de dire « heu… Bein non?! »

    Ce n’est pas le fait qu’il y ait « tous ce qui merde dans notre société » qui me dérange, mais plutôt le choix du verbe devenir qui suit, tel un corollaire irréfutable…

    « Pour qu’elle soit devenue » dites vous? intéressant…. Si je comprends bien, il y a donc une période antérieur à maintenant où les choses étaient merveilleuses, un temps révolu où cela « merdait » moins… Hmmmm…. Comment dire… Je suis perplexe… Comment va votre taux de sérotonine et d’endorphine en ce moment?

  2. labo80 dit :

    Vous savez, lorsque j’affirme péremptoirement un fait aussi caricatural en citant autant de clichés en exemple, c’est qu’il y a de fortes chances que je ne pense pas ce que j’écris. D’une manière générale, il ne faut pas prendre trop au sérieux ce que je raconte ici. C’est avant tout du second degré.

  3. Le singe dit :

    Certaines personnes aiment la masturbation intellectuelle (réf. au commentaire de O. Barbeau). Commentaire stérile à souhait ne servant qu’à déservir son besoin de reconnaissance par des pairs sur son hypothétique supériorité cérébrale. Ce monsieur a visiblement des carrences au niveau du second degré. Il devrait d’ailleurs faire contrôler son taux le plus rapidement possible. Cela peut être mortel à ce stade.

    Pour en revenir à des choses plus basiques : arcologie ça me rappelle un certain SimCity 2000! Et bravo pour ce post. Très intéressant et fouillé.

  4. Le singe dit :

    Oups : « desservir » et non « déservir »!

  5. Le singe dit :

    Et puisque je suis d’humeur taquine ce soir j’ajouterai que oui, il fut un temps où ce monde était meilleur. Pourquoi? Tout simplement car il était une fois où l’humanité n’existait pas. Et durant cette période, cela merdait certainement moins qu’aujourd’hui. On peut l’affirmer avec certitude.

    C’était mieux avant, tout le monde le sait.

    • labo80 dit :

      Oui mais tu jettes le bébé avec l’eau du bain là, on a fait des trucs plus chouettes que les dinosaures ou la stromatolite ! C’est qui qu’a peint la Joconde ? C’est nous ! Qui qu’a écrit les Misérables ? C’est nous ! Le Bombardier B52 ? Encore nous !

      Et puis il faut garder à l’esprit que l’homme reste le seul être sur Terre à posséder le potentiel pour agir face au bordel qu’il a foutu.

  6. Le singe dit :

    Tout le problème réside dans la nature même de l’être humain. Ce qui l’a amené à créer est également ce qui le détruit : vouloir toujours plus et ne jamais sesatisfaire de ce qu’il possède.

    Donc oui je jette le bébé avec l’eau du bain mais soit on accepte l’homme tel qu’il est en espérant qu’il puisse réagir avant sa propre fin soit on part dans la science-fiction.

    Le génie et la folie sont intimement liés. Ils ont besoin de l’un et de l’autre pour exister. On ne peut pas s’extasier sur nos créations et croire qu’elles auraient pu exister sans notre côté obscur et destructeur. Les sociétés utopistes ne peuvent exister car elles ne veulent que le bon côté des choses et cassent cet équilibre aussi malsain soit il.

    C’est pour cela que je dis que c’était mieux avant l’humanité. Le jour où elle a commencé à exister a été le début de ses déboires. Mais peut être qu’un jour on trouvera un juste équilibre permettant de vivre en se contentant de peu tout en s’épanouissant. Ce jour risque malheureusement d’être celui où l’on aura anéanti toutes les ressources de notre planète et que l’on sera au pied du mur.

  7. labo80 dit :

    Ah mais tu as entièrement raison, c’est certain qu’on ne vas pas vers le beau, et je doute qu’on mettra un jour sur pied une société qui ne laisse personne sur le carreau ou qui ne nuise pas à l’environnement.

    Mais d’un tout autre point de vue, je laisse un crédit à l’homme : c’est le seul qui puisse comprendre le monde qui l’entoure. Alors je prends tout de go le génie et la folie, tant pis s’ils viennent dans le même paquet. L’histoire est plus complète comme ça.

    • Olivier Barbeau dit :

      Et bien il est tard les enfants, mais je suis content de voir que ma petite prose à déclenché un débat… C’était le but, sans prétention, ni volonté de dénigrer qui que ce soit. Ce blog est de grande qualité et j’ai appris plein de choses passionnantes en le parcourant. Le second degré n’est pas toujours évident, mais c’est sans doute mon manque de perspicacité, ou mes limites intellectuelles qui sont en cause… Cela dit, votre blog est une belle découverte que je vais recommander autour de moi.

      Oui, je prends le génie et la folie et les hommes qui vont avec. Et les rêves, et la poésie, l’optimisme, et l’envie de se dépasser.

      Ça fait 200 000 ans que l’homo sapiens se bat dans un environnement hostile pour s’en sortir. On ne va pas s’arrêter maintenant. Si il y a un mur qui arrive, j’ai confiance en la folie ou le génie pour trouver une solution et passer par dessus…

  8. labo80 dit :

    Merci pour cette précision et vos compliments ! Comme vous dites, le second degré ne saute pas forcément aux yeux, mais c’est un peu le genre de la maison. Ce blog n’a pas d’autre prétention que de divertir.

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