Connaissez-vous la blague des 20’000 émeus ?

Publié: 24 octobre 2013 dans Histoire

Que savons-nous sur l’Australie ? Pas grand-chose hein ? J’ai cité de mémoire les Australiens célèbres que je connaissais, ça a donné Hugh Jackman, Lleyton Hewitt, Bernard Tomic, Cate Blanchett et c’est tout. Ah, et puis Rod Laver. En gros, merci Hollywood et l’Open d’Australie.

Une recherche google plus tard, on se rend compte qu’on en connaissait plein mais qu’on les croyait américains.

Ah, et puis il y a des Aborigènes qui jouent du Didgeridoo et des surfeurs.

Soyons honnêtes : une des premières choses que nous évoque l’Australie, ce sont les kangourous. Quoi pas vous ? … Moi non plus.

Surtout, il y a en Australie une ribambelle d’animaux tout à fait exceptionnels, invraisemblables, parfaitement mignons et/ou irrémédiablement mortels. Il y a des tarentules, des scorpions, des serpents, des frelons géants, des crocodiles marins, la Grande-Race de Yith, des hydres et des golems d’argile ; on y trouve des araignées minuscules en pleine ville dont la morsure peut s’avérer mortelle ; il y existe des « poissons-pierre » qui attendent immobiles que vous nagiez dans leur coin pour vos effleurer lâchement, vous paralyser et vous noyer. Il faudrait faire très attention à eux s’ils n’étaient pas invisibles.

Pays de merde.

On y trouve aussi de petites créatures cruelles extorquant de l’eau aux enfants innocents.

Et bien nous allons aujourd’hui nous pencher sur un épisode particulièrement sordide de l’histoire militaire australienne. On sait que les Australiens sont des types sympas et joyeux qui apprécient la vie, mais il y a une raison à cela : ils sont tout simplement beaucoup plus au clair que nous sur le prix de l’existence, la rigueur de la survie et la valeur incommensurable de la paix. Parce qu’ils ont connu une guerre épique.

Remontons le temps jusqu’en 1932. L’Australie affrontait une terrible sécheresse, comme chaque année depuis la dernière glaciation. Le crash de 29 se faisait ressentir, et une importance particulière fut octroyée aux récoltes, car il n’était pas exclu que le pays ait à se serrer la ceinture.

Au même moment, les émeus, une fois terminée la saison de reproduction, entamèrent une longue course vers les terres intérieures où ils comptaient passer l’été au soleil comme à leur habitude, mais tombèrent en chemin sur les nouveaux champs des cultivateurs ainsi que leurs abondantes réserves d’eau. Constatant qu’ils avaient là assez à béqueter pour tout le monde, ils interrompirent leur migration, s’installèrent dans le coin et, rapidement, se firent de plus en plus nombreux. Mais je veux dire nombreux : de vingt à vingt-cinq mille têtes. Des gros oiseaux donc, à peu près comme une autruche ou un casoar. Vingt mille.

Il a l'air stupide, mais je ne suis pas sûr que le mentionner n'amène grand chose.

Si vous vous demandez comment un oiseau se nourrissant surtout d’insectes peut atteindre cette taille, c’est que vous n’avez pas vu les insectes d’Australie.

À ce stade-là, les fermiers, regardant par les fenêtres des bâtisses qu’ils n’osaient plus quitter, voyaient des nuées démesurées d’oiseaux géants s’étendant à perte de vue, bouffant, pillant, saccageant l’intégralité de leurs récoltes et de leur eau dans la cacophonie omniprésente qu’on imagine. Mine de rien, tout ceci constituait un sale coup pour la nation. La famine était après tout envisageable, et laisser des milliers d’énormes oiseaux tout bouffer à leur convenance était irresponsable.

Décision fut donc prise de chasser la volaille ; après tout, l’Australie est assez grande pour tout le monde, mais les champs, ce ne sont pas les émeus qui les ont semés. Alors ouste.

Aujourd’hui, on demanderait à des chimistes de nous concocter quelque répulsif, mais souvenons-nous qu’en 1932 la technologie n’était pas la même. De fait, chasser vingt mille piafs géants posait carrément un énorme problème : comment qu’on fait ? Vous feriez quoi, vous ?

Vous enverriez le major Meredith à la tête du septième corps d’artillerie dites-vous ?

Ça par exemple ! C’est exactement ce qu’ils ont fait !

C’est ainsi que commença la Grande Guerre contre les émeus, le seul conflit recensé entre les humains et une autre espèce d’êtres vivants. Autant le dire, la chose n’était pas prise très au sérieux. Le moral des soldats était bon. Ils étaient relativement optimistes. Sans doute évoquait-on déjà une guerre fraîche et joyeuse, et les pioupious parlaient en riant de « repousser l’invasion émeu ».

Combien d’hommes ont été engagés je ne sais pas, mais il y en avait un paquet. En plus, ils étaient nettement mieux équipés que l’ennemi : fusils, véhicules, artillerie et mitrailleuses lourdes, le rapport de forces penchait clairement en leur faveur. Arrivés sur les lieux, ils mirent au point des embuscades, réfléchirent à un ou deux plans d’action, et commencèrent une sorte de Stalingrad au soleil, certes moins meurtrier, mais au résultat final comparable.

Jede sieben Sekunden stirbt ein Australianer Emeu.

Ce truc-là bouffe ses propres déjections. Vous ne lui faites pas peur.

Les soldats entrèrent en action le plus tôt possible ; suivant un plan bien huilé, ils pointèrent sur la pauvre volaille des milliers de canons et, sur ordre du major, déchaînèrent la totalité de leur fabuleuse puissance de feu. C’est là que ça a commencé à mal tourner.

Dans la seconde, la totalité des bestiaux s’évapora à une vitesse hallucinante, par petits groupes, dans tous les sens, dans tous les coins et dans toutes les directions, ne laissant sur le carreau qu’un nombre ridiculement bas de leurs infortunés congénères. Avant même que la poussière ne soit tout à fait soulevée, il ne restait plus un seul emplumé à portée de tir.

Le major Meredith ne se laissa pas démonter. Il se lança dans une stratégie d’embuscades, qui ne porta que peu de fruits. Je ne sais pas si vous avez déjà tiré avec une arme à feu, ou si vous avez déjà vu un émeu courir, ou encore si vous avez déjà fait feu sur un émeu en train de courir (les hasards de la vie), mais faire mouche sur le bestiau en pleine course n’est pas chose aisée. Ça bouge dans tous les sens, ça fait des bonds, ça trace à 55 km/h. Au fil des jours puis des semaines, les nouvelles embarrassantes de pertes ennemies infimes et de pertes en munitions extrêmes s’accumulèrent, jusqu’à imposer un sinistre constat : c’est la honte totale.

Que voulez-vous faire avec de l’artillerie contre des émeus, franchement ? Le pauvre major n’avait pas tiré le bon numéro et devenait peu à peu la risée nationale. Au fur et à mesure des échecs, le bonhomme montait de plus en plus dans les tours jusqu’à la crise de fureur finale, que j’imagine inévitable après plusieurs semaines à ce régime. Bondissant sur une mitrailleuse lourde fixée sur un véhicule, il donna l’ordre au pilote de foncer au train d’un troupeau important pendant qu’il défouraillait dans le tas. Cela ne fut bénéfique ni pour le matériel, ni pour ses nerfs ; vous l’imaginez sans doutes, le champ de bataille (ouais allez, on va l’appeler comme ça) était loin d’être un parking bétonné ou une vaste surface de linoléum ; lancé dessus plein gaz, le véhicule avançait certes vite, mais non sans secousses. Durant toute cette dantesque poursuite, le brave Meredith ne put se ménager la moindre ligne de tir, tout occupé qu’il était à s’agripper à son arme, secoué dans tous les sens, jusqu’au gaguesque crash final du véhicule, qui le planta, piéton, en pleine cambrousse avec son copain le pilote.

C’était pas ma guerre colonel ! Je l’ai jamais voulue moi, cette guerre !

Vous prenez « Un Taxi pour Tobrouk », vous remplacez Lino Ventura par vingt mille émeus, vous changez deux-trois petits trucs et vous y êtes.

Après un mois de lutte acharnée, c’est le cœur serré que le major déclara qu’il fallait cesser le combat. À bout de nerfs, de patience, de munitions et d’estime de soi, le septième corps d’artillerie rentra la tête basse, défait. Pour la première fois de l’histoire sans doute, une puissante armée abandonnait la lutte et se retirait vaincue d’un long combat sans avoir essuyé la moindre perte.

Cela reste à ce jour un cas unique autant que pathétique dans l’histoire humaine. Entre mille et deux mille émeus trouvèrent la mort sous les balles des militaires et l’on ne peut qu’éprouver un mélange de pitié, de honte, d’amusement et de malaise devant la déconfiture des soldats et cette agression sur ces pauvres bêtes. Et cela fait réfléchir, parce que les animaux, forcément, ne cherchaient qu’à fuir pour sauver leur peau… Mais imaginons un instant une riposte… Vous avez vu les griffes de ces machins ? Totalement en sous-nombre, les militaires se seraient faits botter le train, et les légions ennemies auraient eu le champ libre pour marcher sur Canberra.

Encore maintenant, on peut se demander ce qui est le plus lamentable : qu’on ait perdu cette guerre, ou qu’on l’ait déclenchée. Dès les années suivantes, le gouvernement opta pour un système de primes rémunérant les chasseurs – les fermiers étaient pour beaucoup des vétérans de la Grande Guerre –  et, à terme, des murs furent érigés. Ce qui est plus malin.

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