Badass

Publié: 8 novembre 2013 dans Histoire

Ça nous a pris du temps, mais on a fini par admettre que ce qui se passe à la télé ou au cinoche ne reflète pas toujours la réalité. Le concept du héros burné au grand cœur qui sauve le monde, réconcilie les peuples et tue le méchant au cours d’un twist final improbable est sympa, mais enfin, on reste dans la fiction.

Notamment parce que généralement, cinq minutes avant que le bad guy ait rendu l’âme sur son panneau de voltage, personne n’aurait misé un kopeck sur le héros, lorsque celui-ci s’accrochait à un camion lancé à plein régime en direction du ravin pendant que le méchant et ses cinquante sbires lui défouraillaient dessus à dix mètres au fusil d’assaut.

Si j’avais une mitraillette, j’aurais aussi envie de faire des trous dedans.

De même, dans la réalité, aucun dur à cuir n’oserait porter un manteau aussi cloche.

Non. Dans la vraie vie, vous pouvez oublier ces schémas. Dans la vraie vie, l’ennemi et ses cinquante sbires ne pourraient que rêver d’une telle opportunité face aux vrais badass qui ont un temps foulés la Terre et auxquels nous allons consacrer cette mise à jour.

Albert Johnson, aka the Mad Trapper, Canada, 1931-1932

En 1931, un parfait inconnu à l’accent scandinave s’établit dans le nord du nord du nord du Canada, dans une cabane qu’il bâtit lui-même, après s’être laconiquement présenté sous le nom trop générique d’Albert Johnson.

Suite à des plaintes d’un trappeur des environs à qui l’on dérobait ses prises, deux hommes de la police montée eurent la grande joie de se taper la centaine de kilomètres nécessaires pour rencontrer l’oiseau en plein mois de décembre, l’informer de la nécessité de détenir une licence pour chasser dans le coin et l’interroger sur les larcins, mais en vain : le bonhomme ne quitta pas sa cabane, ignorant complètement la présence des deux hommes.

Cette tactique, qui s’est imposée au fil des siècles comme un incontournable absolu des cours de récréation, ne rencontra pas la même efficacité face à la justice canadienne : quelques jours après, les policiers revinrent avec des copains et un mandat.

L’un des Mounties entreprit d’entrer en force dans la cabane et se fit allumer par Johnson à travers la porte. Ses collègues, après l’avoir récupéré à terre et mis hors de danger, revinrent avec encore plus d’hommes, encerclèrent et dynamitèrent la foutue baraque, depuis les ruines de laquelle Albert poursuivit le combat durant 15 heures avant de profiter du blizzard pour s’évaporer, marquant le début d’une chasse à l’homme homérique.

Sans nourriture ni ressources, par une température pouvant descendre jusqu’à -40° et trimbalant son flingue, Albert Johnson parvint à rester longuement hors d’atteinte de ses poursuivants, laissant derrière lui nombre de leurres et de fausses pistes, avant d’être entièrement cerné après 15 jours. Il tua un Mountie d’une balle dans le cœur, laissant à cette occasion entendre le son de sa voix, par le biais de son rire, pour la seule fois de toute la poursuite. Puis il gravit un col abrupt de 2100 mètres en plein blizzard pour coiffer au poteau les agents qui couvraient toutes les issues et qui considéraient cette ascension comme impossible. La traque se poursuivit, mobilisant plusieurs dizaines d’hommes, 42 chiens et plusieurs experts pisteurs Inuits… En vain.

Inutile de narrer le désarroi des pauvres Canadiens lorsque, ayant enfin retrouvé sa trace, ils constatèrent qu’elle tournait en rond sur elle-même, sans paraître mener nulle-part ailleurs !

Désespérée, la police fit appel à Wilfred May, un pilote vétéran de la Grande Guerre, qui entra en scène le 5 février. Dix jours après, ce dernier comprit que le fugitif couvrait ses traces en marchant dans celles d’un troupeau de caribous, lequel avançait au milieu d’une rivière gelée comme à son habitude, pour mieux localiser les prédateurs. En outre, il profitait de ce terrain pour éviter d’avoir à porter ses encombrantes chaussures de neige et gagnait ainsi un temps considérable.

À nouveau pris à parti le 17 février, Johnson fut touché à une artère et en mourut presque instantanément, non sans avoir préalablement grièvement blessé un officier. Wilfred May posa son avion, équipé de skis, en catastrophe pour prendre en charge le malheureux, ce qui lui sauva la vie.

La poursuite dura un long mois, au cours duquel Albert Johnson parcourut plus de 240 kilomètres, dont 137 durant les trois premiers jours, pratiquement sans rien d’autre pour se nourrir que ce que la forêt hivernale voulait bien lui offrir. L’autopsie révéla que le trappeur fou souffrait en outre d’une malformation au bas de la colonne vertébrale ainsi que d’un pied plus court que l’autre, ce qui explique en partie pourquoi il lambinait comme ça. Plusieurs théories eurent cours quant à son identité, toutes infirmées lorsque la technologie permit de pratiquer des tests ADN, dont les derniers eurent lieu en 2007. À ce jour, l’identité du « Mad Trapper of the Rat River » comme on l’appelle demeure un mystère complet, de même que la matière cosmique dans laquelle étaient forgées ses gigantesques cou***es.

The Balarat Bandit, USA, 2003 – 2004

Vous savez sans doutes tous qu’en Californie se trouve un lieu sympa nommé la Vallée de la Mort. Lorsque même l’austère géographie mondiale prend ses allures de jeu vidéo de Blizzard pour évoquer un lieu, c’est qu’il y a vraiment quelque chose qui y cloche. En l’occurrence, c’est bien sûr la chaleur, puisque le mercure y monte comme nulle-part ailleurs à la surface de la planète, avec comme enviable record une température de 56.7° atteinte le 13 juillet 1913.

Tout ça pour dire que l’on ne s’attend pas forcément à y rencontrer en piéton au milieu de nulle part.

Quelle ne fut donc pas la surprise d’une bande de jeunes traversant le désert en voiture lorsqu’ils y repérèrent un piéton au milieu de nulle-part ! S’arrêtant pour demander si, par hasard, le bonhomme avait besoin d’aide ou préférait crever tout seul, les jeunes eurent un petit aperçu de la vie au sein de la police montée canadienne lorsque le bonhomme les ignora royalement et poursuivit son chemin, s’éloignant de la route pour disparaître dans le désert.

Peu après, une série de vols et de cambriolages débutait dans la région. Rien qu’en janvier, une trentaine déjà avait été déclarés. Prenant vite l’affaire au sérieux, la police a déployé des moyens conséquents, donnant lieu à une traque impressionnante. Il s’avéra que le bandit disposait de plusieurs planques dans les environs, soigneusement cachées et emplies de cartes et de plans pour son gagne-pain. Il fut découvert dans l’une d’entre elles et immédiatement pris en chasse à travers le désert. Sa fuite aurait pu être facile, mais parmi les rangers qu’il avait au train se trouvait l’un des plus grands athlètes de Californie, capable de sprinter à plein régime sur plus de quatre cents mètres sous le soleil de la Vallée de la Mort. Ce qu’il fit.

Mais sa fuite fut quand même facile, puisque le bonhomme sprinta d’un trait sur plus de deux putains de kilomètres. Plus tard, il fut sur le point d’être coincé, dos à une montagne infranchissable qui lui barrait toute retraite, sauf que non : il gravit la paroi sous le soleil ardent, ce qui lui laissa juste assez d’énergie pour se taper encore une centaine de bornes en deux jours.

Il convient de rappeler que tout ceci se passait entre 2002 et 2003, ce qui eut une conséquence logique : quoi que n’étant « que » responsable de vols, le bandit fut déclaré menace nationale et terroriste potentiel, et les forces déployées pour le coincer furent comparables à celles qui évoluaient au même moment en Afghanistan. Finalement cerné, le fugitif mit fin à ses jours, au désespoir des rangers qui l’avaient pistés dans le désert, dont le chef déclara qu’en dépit des vols dont il s’était rendu coupable, lui et ses hommes auraient aimé lui serrer la main et lui témoigner leur admiration. Rappelons qu’après tout, personne n’avait été blessé ni mis en danger.

Son identité demeura un mystère pendant un an et demi, mais son identification fut loin de répondre à toutes les questions : il s’agissait d’un fermier canadien du nom de George Robert Johnston, marié et père de quatre filles, un peu bizarre mais certainement pas un criminel. Et c’est là que l’histoire devient triste : un jour, sa femme contracta une leucémie, y perdant l’appétit et le sommeil. Remarquant que la marijuana soulageait ses douleurs et lui permettait de dormir, George commença à en faire pousser puis, avec le temps, à en vendre. Condamné à sept ans de prison pour trafic de drogues, il y aurait aggravé ses troubles mentaux et, à sa sortie, déclara qu’il voulait se faire soigner aux USA avant de disparaître. Son épouse ne comprit jamais ce qui se passa ensuite, son mari n’ayant jamais rien volé de sa vie avant cet épisode, et encore moins pourquoi il préféra la mort à la capture.

Notez que si un jour une personne à qui j’adresse la parole m’ignore en retour, je lui foutrai la paix. C’est vraiment un nid à emmerdes.

Jandamarra, Australie, 19e siècle

Bon, vu qu’on en est aux histoires tristes, penchons-nous sur celle de Jandamarra, aborigène australien du dix-neuvième siècle, et avant cela commençons par parler un peu de nous, les blancs. (Je dis « nous », parce que je pars du principe que vous êtes blanc aussi, sans quoi vous n’auriez pas le temps de lire ce blog, tout occupé que vous seriez à planifier soigneusement la guerre du ventre musulmane, le vol de nos emplois, l’abus de notre système social, le deal de drogue et le viol de nos femmes. Rien avoir avec quelque idée raciste.)

Notre grande force à nous les blancs est d’avoir été prédominants aux bons moments dans l’histoire humaine. Grâce à cela, nous avons étendu au monde entier notre amour de la paix, notre culture, notre religion, notre architecture et notre philosophie à coups de talons sur la nuque. Heureuses d’être enfin délivrées de l’ignorance et de gagner l’accès à la vie éternelle et à Wall Street, les autres civilisations ont payé de bon gré quelques concessions territoriales, économiques, culturelles, politiques, sexuelles, morales et matérielles pour gagner eux aussi une petite place sous la table du banquet. Aujourd’hui encore, nous répandons jusqu’aux pays barbares la beauté de la démocratie en y construisant nos night-clubs en face de leurs paillottes et en donnant du travail aux autochtones, notamment dans la prostitution et la drogue. La lumière de la civilisation occidentale rejaillira bientôt sur le monde entier. Bref.

Revenons-en à notre ami Jandamarra ; cet homme a vécu la douce période au cours de laquelle occidentaux et aborigènes apprenaient à se connaître. Contrairement à nombre de ses compatriotes qui limitaient leur expérience du partage à des activités telles que « se faire tuer par un blanc » ou « se faire violer par un blanc », Jandamarra eut, lui, l’intelligence de chercher le dialogue et travaillait alors comme pisteur pour la justice locale (est-ce que vous pourriez relire le mot « justice » en y mettant un peu plus de fierté s’il vous plaît ?). Selon le mythe, il aurait été en bons termes avec son supérieur, lequel aurait même fermé les yeux un jour où il refusa de procéder à l’arrestation d’un chef d’une tribu locale (alors ne dites pas qu’on ne fait pas d’efforts).

Toutefois, vous savez comme on a tendance à nous prendre le bras quand on tend la main : au fil du temps, ledit chef local persista à être un aborigène, ce qui mena un jour les supérieurs de Jandamarra à mettre ce dernier au pied du mur pour qu’il arrêtât le coupable.

L’aborigène tua alors son chef et prit la tangente, rassemblant quelques hommes et se volatilisant avec eux. Très rapidement catapulté ennemi public numéro 1, Jandamarra paraissait complètement invisible et menait une guérilla d’une efficacité telle que la colonisation des terres des aborigènes, alors en pleine expansion, stoppa complètement. Un jour, le réseau de cavernes qu’il occupait fut intégralement cerné et chaque coin fouillé méthodiquement. Les autorités pouvaient presque déjà crier victoire, mais non seulement il parvint à s’échapper on ne sait pas comment, mais en plus il profita de la lenteur méticuleuse des recherches de la police pour se rendre dans leur propre station afin de la piller et d’y libérer des aborigènes captifs.

Le bonhomme fit perdre la boule à la police australienne pendant trois longues années, avant l’inévitable et tragique dénouement qui vit un indigène d’une autre tribu le localiser et l’abattre. Rapidement oublié, Jandamarra a été rappelé au bon souvenir du pays par quelques historiens ; il est depuis perçu comme le symbole des victimes des exactions des blancs en Australie et son histoire est enseignée à l’école.

Sheriff Elfego Baca, USA, 19e siècle

En s’intéressant un peu à l’histoire d’Elfego Baca, on se rend compte que le bonhomme accumule les expériences caricaturales propres au far west. Baston avec des truands, baston avec des indiens, baston avec des cow-boys… Rien d’étonnant à ce que, devenu sheriff à Soccoro County, New Mexico, Elfego Baca ne fut pas du genre à se laisser intimider par les gangs locaux.

Or, au vu de la prolifération de ces derniers dans son patelin, il était évident que Baca ne ferait pas de vieux os, surtout que le gus avait les coudées franches ; par exemple, il avait procédé un jour à l’arrestation de Charlie McCarthy, alors qu’il tirait aux pieds de passants pour les faire danser (quand je vous disais qu’on revisitait les clichés…), bien qu’il était notoirement reconnu comme étant un membre important d’un gang redouté, sous les ordres d’un dénommé Tom Slaughter. Oui oui : Slaughter.

Quand on a un nom comme ça et qu’on est chef de gang, il est important de ne pas se laisser souffler dans les naseaux. Trois de ses hommes furent donc envoyés pour intimider Baca et lui sommer de libérer Charlie. Le Sheriff refusa et, sous la menace, fit feu sur le trio ; un cow-boy mourut sous son cheval, un autre fut salement blessé et le troisième s’en tira avec un mauvais souvenir, un futal trempé et une bonne blague à raconter à son chef.

Ce dernier ne rit pas. Excédé, il envoya huitante hommes régler son compte au sheriff. Huitante. 80. LXXX. À titre comparatif, ça fait deux fois les quarante voleurs, onze fois les sept mercenaires ou cinq fois les All Blacks. Totalement encerclé, Elfego Baca passa 33 heures dans une petite cabane qui fut bien vite transformée en égouttoir par les quelque quatre mille balles qui furent tirées ainsi qu’un bâton de dynamite. Ne me demandez pas comment, mais pas un seul projectile ne toucha le sheriff, ou alors, plus probable, il s’agissait de Wolverine ou de Superman et il essayait de ne pas griller sa couverture. Durant le siège, il tua quatre de ses ennemis et en blessa une dizaine, avant que des renforts venus des bleds voisins ne poussent la bande à se retirer, probablement consciente de s’être mise un extra-terrestre à dos.

Dès lors, la réputation de Baca atteint un niveau stratosphérique, bien aidée par le penchant des gens de cette époque pour la superstition. Dans les années qui suivirent, car oui, il vécut longtemps, il rendit une justice ferme et exemplaire, à tel point que rapidement, sa méthode d’arrestation se limita à faire parvenir aux criminels recherchés et localisés dans son district la lettre suivante :

« J’ai ici un mandat d’arrêt contre vous. Merci de bien vouloir vous rendre. Dans le cas contraire, je saurai que vous projetez de résister à votre arrestation, et je considérerai justifiable de vous tirer à vue lorsque je viendrai pour vous. Bien à vous, Sheriff Elfego Baca. »

À ma connaissance, cela s’avérait toujours amplement suffisant.

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