Bricolage & profanations

Publié: 13 décembre 2013 dans Histoire

En règle générale, nous avons développé une forme assez pointue de respect envers notre passé. Nous chérissons nos sites paléolithiques, nos châteaux médiévaux et nos ruines antiques un peu comme ces vieux jouets qui témoignent de nos enfances disparues. Nous voulons garder une trace de notre passé, je pense que c’est naturel.

Du coup, des objets anodins qui représentent un pan de notre passé acquièrent une valeur sentimentale très forte avec les années ; dès lors, s’il manque un bouton à votre chemise, il est peu probable que vous le remplaciez par celui qui sert d’œil à Assurbanipal, votre tout premier ours en peluche.

Dans le même ordre d’idée, si l’on a un besoin, même urgent, de pierres, on n’ira pas raser le machu-picchu pour s’en procurer.

Pourtant, l’histoire nous apprend de-ci de-là que tout le monde ne s’est pas posé de questions ; après tout, nous savons aussi nous adapter ou nous montrer pragmatiques. Besoin de briques ? Je crois qu’il y a tout un mur en Chine qui ne sert plus à rien. De tels raisonnements ont parfois été tenus, même si ça paraît difficile à croire, et ont mené aux exemples suivants :

Stonehenge

Stonehenge est l’une des plus anciennes créations « architecturales » humaines au monde, datant de grosso modo quatre à cinq mille ans, entre la fin de la préhistoire et le début de l’âge de bronze, ce qui ne nous rajeunit pas. C’est tellement vieux que nous ne sommes pas tout à fait sûrs de son but, encore qu’il paraisse généralement admis que la chose ait eu une vocation religieuse, ou alors servait à stocker les grosses pierres.

Nous ne sommes pas sûrs de savoir qui a monté ce machin, logiquement ça devrait être la civilisation qui a précédé les Celtes, dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’ils auraient bâti Stonehenge mais on commence à tourner en rond. Certains prétendent en revanche que le site aurait été mis en place par des extraterrestres, tant il parait peu vraisemblable que des hommes en soient à l’origine, contrairement à l’hypothèse d’une race cosmique se tapant une distance phénoménale pour arranger des pierres en rond.

Bref, Stonehenge continue encore aujourd’hui à fasciner et à soulever des questions. Parmi ces dernières, une en particulier semble ne pas avoir de réponse sensée : qu’ont-ils fait de l’autel central et des autres pierres que l’on sait manquer ? Qui s’est donné la peine de les déplacer et pourquoi ?

De même, ou est passé l’éclair ?

Questions rhétoriques mes bons amis : nous avons la réponse, même si elle ne va pas sans soulever d’autres questions. Certaines des pierres manquantes, dont deux pièces formant autrefois l’autel principal, ont été retrouvées dans un bled voisin, inclues dans un pont de l’ère victorienne. Il paraît qu’à cette époque, il était courant de venir ramasser en douce de la caillasse à Stonehenge lorsqu’un chantier était un peu à la bourre.

On sait que les ancêtres de nos potes anglais ont déjà construit des baraques avec des morceaux du mur d’Hadrien, mais il y a là une sorte de valeur symbolique (=fuck Hadrien) qu’on ne peut pas attribuer à Stonehenge, qui n’a jamais fait de mal à personne. Mis à part ceux qui y auraient été sacrifiés, bien sûr.

Les Momies

Vous l’ignorez sans doute, mais durant l’Egypte antique, on prenait la mort très au sérieux. Si. Maintenant je vous pose une question : qu’est-ce qu’une momie ? Ha ha ha ! Pas du tout, ça n’a rien à voir avec les pharaons : la momification était la façon standard de prendre soin d’un mort, même chez les pauvres. Certains de ces derniers passaient leur vie à économiser pour pouvoir s’offrir le rituel qui va bien, au détriment de biens terrestres de moindre valeur, comme les vêtements, les outils, le logement ou la nourriture.

Donc quand vous dites qu’une momie était un pharaon, c’est un peu comme si on vous demandait ce qu’est un président et que vous répondiez « c’est un type qu’on enterre dans un cercueil ».

Bigre, on a même retrouvé des vaches, des chiens et, surtout, vous l’imaginez, des chats momifiés. Des tonnes, des tonnes et des tonnes de chats momifiés.

Au chapitre des associations de mots que je n’aurais jamais pensé faire un jour : « des tonnes de chats momifiés ».

Dont certains sont encore en vie.

Notez d’ailleurs que ces minets ont été vendus pour quelques 18 dollars la tonne. Une bonne affaire !

Tout ça pour dire que des momies en Égypte, on en avait tellement à cette époque qu’on ne savait littéralement plus où les foutre. Je ne déconne pas : faute de place dans les caveaux, on finissait par les enterrer au bol dans le désert, dont le climat favorisait leur conservation.

Tout était donc funky jusqu’à ce que le climat égyptien se mette à changer, au tout début du 19ème siècle, et qu’il devint indispensable de se chauffer en hivers. Le problème, c’est qu’il y avait très, très peu d’arbres. Ça n’a jamais été le fort de l’Égypte ça, les arbres. Ils étaient carrément nuls en arbres. En fait, à l’époque, les momies étaient beaucoup, beaucoup plus courantes que les arbres. À en croire ce que j’ai lu, il n’était pas possible de faire deux pas sans buter sur une momie, il y en avait des millions.

Donc rapidement, on s’est mis à utiliser les morts comme combustible ; dans les chaumières, les familles se réunissaient, les enfants sur les genoux des aînés, biscuits, thé et café sur la table, devant les piles d’ossements et de crânes grimaçants d’ancêtres en flammes.

Le corps-de-chauffe : encore une invention à mettre au crédit des Égyptiens.

Le pays tout entier entra dans une sorte d’ère au cours de laquelle, au lieu d’employer des énergies fossiles, il fit usage d’énergies momies ; exit les trains à charbon, place aux trains à momies. Intéressés, les pays occidentaux se joignirent à la fête et achetèrent des corps dont ils firent des médicaments et des papiers d’emballage (ce n’est pas un gag). Des particuliers s’y mirent également, pour la frime. C’est toujours bien, une momie dans son salon.

En Europe toutefois, cette « fièvre de la momie » eut une répercussion inattendue, à savoir le retour du choléra, qui fit quelques victimes avant que l’on ne se rappelât que si l’on enterrait les morts, c’était pour de très bonnes raisons.

Bien entendu, on arriva assez vite à bout de combustible. C’est une ressource qui se restaure relativement lentement. Dans le même temps, l’opinion publique prit conscience de l’inestimable valeur des momies aux yeux de la science… et ce fut la ruée sur les dernières, parce que ça n’était pas si différent d’aujourd’hui. À terme, la mode passa complètement et l’on se chauffe depuis lors à l’aide d’autres combustibles que l’Histoire.

Le Parthénon

Vous n’êtes pas sans connaître dans les moindres détails la Guerre de Morée, qui a opposé l’Empire Ottoman à la République de Venise entre 1684 et 1699, dans le cadre de la Grande Guerre Turque, laquelle a opposé l’Empire Ottoman à pratiquement toute l’Europe sauf la France (et la Suisse !) entre 1683 et 1699. Les Ottomans n’avaient pas que des amis.

Donc en 1687, alors que Venise assiège Athènes – elle-même occupée par les Turques depuis deux siècles – les Ottomans agissent comme les Grecs mille ans plus tôt : ils fortifient l’Acropole, convertissent le Parthénon en entrepôt militaire et s’y collent comme des moules, inamovibles. Sauf que ce qui marchait un millénaire avant n’a plus forcément la cote aujourd’hui : il ne sert pas à grand-chose de s’abriter derrière des murs lorsqu’en face il y a des canons. C’est con qu’ils l’aient oublié, surtout qu’ils l’avaient très bien mis en pratique contre Byzance.

Donc très peu de temps après qu’ils eurent transformé ce temple vieux de deux-mille ans en cache de munitions pleine à craquer de poudre noire, une bombe vénitienne quelconque s’écrasa dans le coin et ne manqua pas de satelliser ce qui était alors le monument le plus connu et visité au monde.

Michael Bay aurait beaucoup apprécié

Antiquités de la Maison Blanche bradées à vil prix

Plus haut, nous évoquions la valeur sentimentale que pouvait acquérir à nos yeux un bête bout de chiffon pour peu qu’il ait marqué notre enfance, et il devient dès lors peu probable qu’on cherchât à s’en débarrasser, même si on nous en donne du pognon.

À l’inverse, une vieillerie dont on n’a rien à carrer risque fort de finir sur le trottoir ou dans une benne ; le mieux, bien sûr, c’est encore de réussir à la vendre. C’est dans cette optique que Dieu inventa le marché aux puces.

Mais autant il paraît absurde de faire payer une blinde un vieux souvenir pourri uniquement parce que vous y êtes attaché, autant il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et vendre pour trois fois rien une antiquité inestimable qui appartient à l’histoire d’un pays. Et si ça vous paraît logique, vous devriez peut-être le dire à Chester Arthur.

Vous ne savez pas qui c’est ? Ben bravo ! Si comme moi vous aviez été attentif pendant Die Hard 3 vous sauriez qu’il s’agit du vingt-et-unième président des Etats-Unis ; lorsque le bonhomme prit ses fonctions, il manifesta le désir de virer deux ou trois vieux meubles, mais façon « L’arrière grande tante dont personne n’avait rien à foutre a crevé et on va vendre toutes ses fripes vite fait, et ce qui ne part pas on le crame au fond du jardin ».

C’est ainsi que furent cédés pour des peanuts d’inestimables meubles anciens, du bazar au moins aussi vieux que la Maison Blanche elle-même et qui avait servi à John Adams, et même des vêtements qu’Abraham Lincoln aurait portés, autant d’objets dont la valeur serait aujourd’hui incalculable.

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commentaires
  1. […] si ce dernier point vous paraît bizarre, sachez qu’apparemment, ainsi qu’on en parlait dans un ancien billet, il fut un temps où les momies étaient un peu le truc branché à avoir chez soi, jusqu’à […]

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