Torture, enlèvements et autres méthodes de motivation

Publié: 16 janvier 2014 dans Sciences sociales

Je ne souhaite pas me lancer dans une longue diatribe moralisatrice sur le monde du travail et le rapport qu’entretient l’individu lambda avec son emploi, sinon le patronat va encore culpabiliser et ça fera des histoires. Disons juste qu’au jour d’aujourd’hui, tout le monde n’occupe pas forcément le poste de ses rêves.

Nous sommes, en majorité, des gens bien ; nous aimerions voir les plaies de notre époque se refermer sous le patient exercice de notre apostolat, nous souhaiterions que notre quotidien profite au monde entier. Malheureusement la vie n’est pas si simple et nous devons parfois remettre nos idéaux à plus tard lorsque la réalité exige une concession. Alors on attend notre heure et, entretemps, on fait bouillir la marmite en gérant le transit intercontinental d’engrais agro-chimiques pour les plantations de palmiers à huile sur le territoire de l’ex-forêt amazonienne. Patience, planète, ton heure viendra !

Toutefois, durant ce bref laps de temps, il se présente un problème qui gagne en importance si d’aventure cette expérience pré-utopique se voit prolongée : l’enthousiasme n’est pas forcément au rendez-vous. Il est vrai que lorsque vous extorquez à une nonagénaire les économies qu’elle destinait à ses petits-enfants parce que vous avez profité de sa surdité partielle et de votre stature imposante pour lui vendre un set de pneus de course sur un malentendu, comme chaque semaine, on serait gonflé de vous demander d’en être fier. Même si on le fait quand même.

Dès lors, pour vos supérieurs, une question importante se pose : comment entretient-on votre motivation sur le long terme ? Parce qu’à l’heure actuelle, ils le savent, vous voyez cinq problèmes majeurs à votre situation : votre hiérarchie, votre travail, vos clients, vos collègues et le reste.

C’est trop pour un travail qu’on vous demande de prétendre exercer par vocation.

Et bien c’est là qu’entre en scène le séminaire de motivation !

Un séminaire de motivation, c’est une sorte de long colloque au cours duquel on va vous expliquer, avec une forme sophistiquée de condescendance ostentatoire, que contrairement à ce dont vous croyiez être pourtant relativement certain, vous adorez votre boulot.

Cela peut adopter à peu près toutes les formes, comme Satan. Dans la plupart des cas, il s’agira juste d’une sorte de « journée verte » au cours de laquelle vous pratiquerez quelque activité inhabituelle avec vos collègues, pour souder l’équipe. Personnellement, j’ai par exemple assisté à une conférence de Mike Horn sur sa traversée du Pôle Nord au terme de laquelle on nous encourageait à mettre dans notre gestion d’assurances la même passion que l’Explorateur Fou avait mise dans ses trois mois de nuit glaciale ; j’ai aussi construit un igloo, vous savez, pour apprendre à communiquer. Mais si ! Parce que si vous ne communiquez pas avec vos collègues Inuits-du-jour, vous ne pouvez rien construire du tout.

Tout ce qu’il manquait à la Mésopotamie, c’était une ou deux séances de Team Building.

Team Building : 1     Babylone : 0

Mais parfois, il arrive que l’on fasse montre de trop de créativité. Quelques exemples d’expériences un peu trop borderline nous apprennent de-ci de-là que le mot « trop » existe aussi dans le concept de l’esprit d’entreprise, quoi qu’on en dise. La prochaine fois que vous vous retrouvez à tendre un ballon de plage à un collègue en citant une de ses qualités qui commence par la même lettre que son prénom en expliquant pourquoi vous la trouvez importante, rappelez-vous qu’on peut toujours trouver plus malheureux.

Prosper Inc.

Prosper Inc. est une société spécialisée dans la motivation de personnel, un domaine d’activité à peu près aussi sexy que testeur de virus du cosmos, Einsatzgruppen, journaliste chez 20 Minutes ou laquais de Victoria Beckham.

C’est sûr que motiver un personnel lui-même spécialisé dans la motivation requiert des idées novatrices, mais vous pouvez compter sur vos employés pour être toujours ultra zélés lorsque vous leur proposez une nouvelle méthode : après tout, exagérer son enthousiasme jusqu’au ridicule est la grande force de ces gens.

Donc lorsque le boss, Joshua Christopherson, demanda un volontaire pour tester une nouvelle idée, c’est tout naturellement que Chad Hudgens, toutes brosses et boîtes de cirage dehors, se proposa spontanément. À la demande du chef, ses collègues l’immobilisèrent fermement au sol pendant que Joshua lui appliqua un linge sur la tronche et versa lentement dessus l’équivalent d’un gros bidon de flotte.

Oui, c’est de la torture. Très à la mode à Guantanamo. Ça s’appelle le waterboarding, un truc que les USA ont plus ou moins rendu légal pour faciliter leur guerre contre le terrorisme, qui consiste à simuler une noyade en maintenant un tissu inondé sur le visage de la victime inclinée vers l’arrière.

La morale de cette belle histoire, c’est que les employés de Prosper devaient mettre la même motivation dans leur travail que Chad avait mis à essayer de survivre.

C'est bon, je suis super motivée ! Le feu sacré ! J'atteindrai mes quotas ! Faites-moi sortir !

C’est bon, je suis super motivée ! Le feu sacré ! J’atteindrai mes quotas ! Faites-moi sortir !

Permettez-moi d’insister sur l’ironie : ces braves gens travaillent dans la motivation. Vous pouvez faire appel à eux pour votre propre entreprise. Le chef du service employait jusque-là des méthodes plus subtiles, comme dessiner des moustaches aux employés qui n’atteignaient pas leurs quotas où retirer leurs chaises lorsqu’ils s’asseyaient, c’était plus mature. Mais ce coup-ci, l’importante quantité d’eau versée sur l’enthousiaste mais néanmoins peu enclin à la torture Chad fit déborder le vase proverbial et plainte fut portée contre l’employeur.

Eagle Star

Vous aurez certainement noté que personne, dans l’exemple ci-dessus, ne s’est spontanément proposé pour prendre la place de Chad au terme de l’exercice ; cette regrettable réluctance aux nouvelles expériences n’est fort heureusement pas à déplorer chez Eagle Star, firme spécialisée dans la vente d’assurances.

Aussi, lorsque durant un exercice de motivation il fut demandé à dix stagiaires de marcher sur des charbons ardents – un vendeur qui craint le feu n’est pas un bon vendeur – chacun s’exécuta, poussant le mérite jusqu’à s’engager même lorsque leurs prédécesseurs se roulaient au sol en hurlant de douleur.

Ce d’autant plus que c’était facultatif ! Vous savez, du genre « exercice pour vous souder, faire de vous une équipe unie qui a pris de la bouteille côte à côte, mesurer votre motivation de bosser pour nous, mais totalement facultatif hein ! Aucune pression les gars ! Qui est partant ? »

Cela soulève certainement des questions sur l’appétence de certains à suivre les recommandations – ainsi que leur peur des conséquences en cas de refus – mais je crois qu’ils ont quand même droit à notre respect. C’était stupide, sans doute. Mais quel courage !

Notez que si vous en dispersez à la sortie des bureaux depuis cinq heures, on sera sans doute motivé à rester bosser un peu, au moins le temps que ça refroidisse.

Notez que si vous en dispersez à la sortie des bureaux depuis cinq heures, on sera sans doute motivé à rester bosser un peu, au moins le temps que ça refroidisse.

Sur les dix malheureux, sept furent envoyés à l’hôpital, dont deux pour des brûlures graves.

Alarm One

Vous avez déjà participé à une bataille rangée ?

Ça va, je demande ! C’est juste une question, et si elle vous paraît bizarre ou posée trois cents ans trop tard c’est parce que vous n’avez jamais bossé pour Alarm One.

Parce que chez ces mecs, la méthode la plus probante pour se motiver parmi revient à se foutre sur la gueule. Entre collègues. Oui.

D’ailleurs Tim, si tu nous écoutes, paix à ton âme.

J’aimerais que vous mettiez la même motivation au bouclement de l’exercice comptable que lorsque vous quittiez la tranchée envahie de gaz sarin.

Après, ne dramatisons pas, ce n’est quand même pas Battle Royale. Les employés devaient juste se maraver la figue à coups de panneaux comportant les logos d’entreprises rivales, et les perdants se voyaient affublés de surnoms humiliants, devaient porter des couches, leurs collègues les nourrissaient d’aliments pour bébés et avaient le droit de les fesser.

Tout ça, rappelons-le, pour motiver les troupes. Or, il y avait dans l’équipe de jeunes hommes pimpants ainsi que des dames plus âgées. Panneaux. Baston. Qui a gagné ?

En tous cas pas Janet Orlando, 53 ans, qui a porté plainte contre l’entreprise après avoir reçu son compte de fessées, de compotes, de lattes dans la gueule et d’humiliations diverses. Mais sachez qu’elle a perdu. Parce que voyez-vous, comme tout le personnel était soumis aux mêmes règles désopilantes, on ne peut pas parler de discrimination. Le tort de Janet, c’était surtout d’être moins bonne guerrière que les jeunes vendeurs dynamiques, ce qui lui a coûté sa place de travail et une solide dépression.

Employé du mois

Employé du mois

Alarm One, néanmoins, a dû abandonner ses enviables méthodes quelques années plus tard, lorsqu’une blessure sérieuse les eût remises en question.

Ericsson

Beaucoup de spécialistes en motivation vous diraient que la grande erreur d’Alarm One était d’opposer les membres de son personnel au lieu de les faire collaborer et communiquer. Ça pourrait difficilement être plus vrai, surtout quand on en arrive aux poings.

Ericsson l’a bien compris. S’il faut souder une équipe, est-il vraiment judicieux d’encourager les plus forts à fesser les plus faibles ? Pas forcément. Une meilleure solution consisterait peut-être à leur faire vivre une expérience mémorable pour les rapprocher et c’est dans cette direction qu’est parti le géant suédois des télécoms. Pied au plancher. Mais vraiment : à fond !

Quelle est votre idée personnelle d’une « expérience mémorable » ? On admettra que selon le point de vue, la chose peut adopter bien des visages. Sport extrême ? Voyage ? Rencontre inattendue ? Activité exotique ?

J’ai dit « peut-être »

Ou peut-être menaces, invectives et kidnapping ?

Ericsson a sa petite idée sur la question. Au cours d’un voyage en bus d’Athènes à Corinthe dans le cadre de conférences internationales, deux comédiens encagoulés forcèrent le véhicule à s’arrêter, y grimpèrent en brandissant des fusils à pompe, poussèrent quelques gueulantes et kidnappèrent une employée.

Précisons que cette dernière était au courant de la boutade, ainsi que le chauffeur, contrairement aux quelque vingt-cinq pelés qui composaient le reste de l’équipe pétrifiée.

Ajoutons également que parmi les personnes qui n’étaient pas prévenues figuraient tous les automobilistes du monde ainsi que l’intégralité du corps de police grecque. Vous voyez venir la suite ?

Alertée par un motard (« vous appelez avec votre portable ? En roulant ? »), la police se pointa sirènes hurlantes, armée jusqu’aux dents et de fort méchante humeur. Plus tôt dans l’année, les pauvres avaient déjà fait face à deux prises d’otages qui avaient causé trois morts.

Donc il va sans dire qu’ils surent apprécier la plaisanterie. Toute l’équipe finit au poste, avant d’être relâchée après un interrogatoire qui, souhaitons-le, aura su répondre à l’idée qu’ils se faisaient d’une expérience mémorable.

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