Le Recueil des Grandes Idées

Publié: 30 janvier 2014 dans Géo
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Vous savez, il faut arrêter de brandir les bannières et sonner du cor lorsqu’on parle de l’impact de l’homme sur son environnement. L’Humain, cet être suprême, intelligent, brillant, qui sent si bon, est trop capable, trop présent sur Terre pour filer complètement droit.

Nous influons sur l’équilibre naturel des choses ? Certes, mais l’âne, qui broute respectueusement dans son pré, est-ce qu’il se dit « c’est chouette, je suis en symbiose avec la nature » ? Non. L’âne broute sans penser à rien parce qu’il est con. Gentil, mais con.

Cela ne serait arrivé à aucun d'entre vous, et à n'importe quel âne.

Tsssss…

Nous, nous devons composer avec une intelligence nous donnant des moyens qui sont autrement plus complexes à gérer que ceux dont dispose Bourriquet. Mais quelle que soit la béchamel qu’on prépare aux générations futures, il y a un truc qu’on ne pourra pas nous reprocher : c’est d’avoir fait exprès.

Je ne crois pas que ça soit une excuse valable par contre ; lorsque nos petits-enfants nous adresseront leurs reproches, nous serons bien empruntés pour trouver quelque chose à leur répondre. Alors on fera semblant de ne pas avoir compris, à cause du masque à gaz.

Dans les faits, il faut bien admettre que la Terre devient tellement dégueulasse qu’elle va bientôt se mettre à polluer l’espace qui l’entoure ; pourtant, concrètement, nous ne sommes, vous et moi, pas tant à blâmer que ça. Nous sommes des gens honnêtes, rendus sensibles à l’écologie par l’information, le sens des responsabilités et la taxe au sac.

Alors, où est-ce que ça coince ? Et bien voyez-vous, pour chaque bouteille en PET, boîte de conserve ou morceau d’alu que vous et moi recyclons, il y a, quelque part dans le monde, un ou plusieurs types qui consacrent toute l’énergie possible à trouver LE truc qui soit à la fois complètement absurde et écologiquement catastrophique.

La Grande Barrière de Pneus Morts

En 1950, quelque chose d’inexplicable se passa dans la tête d’Ed Filbin : il devint intimement convaincu qu’avant peu, les pneus acquerraient une valeur incalculable.

Où est-il allé chercher cette conviction ? Personne n’en a ne serait-ce qu’une vague idée. Toujours est-il que le bonhomme posa patiemment les galons de sa future fortune en procédant à une impressionnante récolte de pneus qu’il entassa sur un terrain à lui en Californie ; en résulta la montagne de pneus de Westley, que personnellement j’aurais plutôt nommée le Mont Saint-Michelin :

Un pneu, beaucoup...

Un pneu, beaucoup…

Filbin, qui qu’il fut, était homme à aller au fond des choses, à tel point qu’en 1955 son terrain comptait déjà quelques 42 millions de pneus qui n’attendaient plus que d’être changés en or. Pour Ed, tout était prêt ; ne manquait plus que le petit détail qui allait en faire l’homme le plus riche du monde en précipitant l’Ère du Pneu.

Tout est en place ; plus qu’un miracle et c’est la fortune.

Tout est en place ; plus qu’un miracle et c’est la fortune.

Trente ans plus tard, rien n’avait vraiment changé mais je suppose que cette information était dispensable. Peu à peu gagnées par le sens commun, les autorités sanitaires du coin commencèrent dès les années 80-90 à s’intéresser au phénomène Filbin et plusieurs recommandations furent adressées à ce dernier, qu’on pouvait traduire par « get rid of that gigantic pile of shit ». Ce fut le début des difficultés pour l’ami Eddy qui dut commencer à vendre sa précieuse manne à perte, faisant les affaires d’un incinérateur établi juste à côté.

Au fil du temps et des emmerdes, les rêves ouatés de succes-story de Filbin tournaient peu à peu à la lourde somnolence d’un malade en pleine fièvre délirante, mais personne n’ira le plaindre tant il est vrai qu’on n’imagine que difficilement comment l’œuvre d’une seule vie pourrait s’avérer plus nuisible et cradingue que la sienne. Et bien entendu, vous vous doutez que l’histoire ne s’arrête pas là ; une vérité fondamentale de l’existence est que « ce qui doit arriver arrive », surtout lorsque les décennies s’enchaînent.

« Qu’est-ce qu’on parie que j’arrive à toucher le Dunlop slick du milieu ? »

« Qu’est-ce qu’on parie que j’arrive à toucher le Dunlop slick du milieu ? »

En 1999, la Montagne de Caoutchouc Glauque fut frappée par un éclair et s’enflamma comme une torche, parce que figurez-vous que Filbin n’avait pas respecté les consignes de prévention d’incendie ; lui qui avait gardé la foi pendant des dizaines d’années, poursuivant son rêve en dépit des obstacles et du bon sens, il se retrouvait soudainement avec pour toute récompense le plus sinistre des Mont Sinaï jamais imaginé, ainsi qu’un certain nombre de commandements enfreints, tel un malheureux Job dans sa version « l’idiot du village », qui n’aurait besoin de personne pour brûler sa ferme et ses biens.

Buisson ardent

Buisson ardent

Complètement dépassées, les forces des pompiers s’avouèrent rapidement incapables de maîtriser le sinistre et il fut décidé de le laisser s’éteindre tout seul, parce que pas le choix. Devant l’ampleur de la guigne, on se doutait bien que le feu ferait rage durant des jours.

Il dura plus d’un mois.

La voiture au premier plan est immobile car elle a crevé.

La voiture au premier plan est immobile car elle a crevé.

La Porte de l’Enfer

J’irais bien à la Porte de l’Enfer, mais c’est au Turkménistan.

J’irais bien à la Porte de l’Enfer, mais c’est au Turkménistan.

Loin à l’est, au-delà du Désert des Crânes et des Montagnes Noires, derrière le Gouffre de Khâl-Zoltor, se dresse la Porte de l’Enfer. C’est quelque part au Turkménistan, entre le Pendantoustan et le Papourlinstan. On pourrait croire à un phénomène naturel, mais il n’en est rien : la nature s’est juste contentée de fournir les éléments bruts que les hommes employèrent avec brio pour déchaîner plusieurs décennies de cirque pyrotechnique.

En 1971, les Russes parcouraient le désert de Karakoum à la recherche de pétrole et, parce que la vie est pleine de surprises, y trouvèrent du gaz naturel, qu’ils décidèrent d’exploiter. À la mode Soviétique. C’est-à-dire en collant une pompe vite bricolée sur une poche en croisant les doigts pour que ça ne leur pète pas à la figure.

Ça n’a pas pété, mais par contre tout a déguillé parce qu’ils n’avaient pas préalablement vérifié si, par hasard, une grotte naturelle ne s’étendrait pas juste sous la structure. C’est ainsi que vit le jour un vaste cratère de quelques soixante mètres de diamètre sur vingt de profondeur, dont s’échappait continuellement de grandes quantités de gaz par de multiples ouvertures.

Pour prévenir les éventuels risques que ces émanations pouvaient faire peser sur les populations avoisinantes, les Russes boutèrent le feu à tout le bazar et s’éloignèrent à la cool, au ralenti, sans regarder l’explosion ; l’idée était d’épuiser les réserves de gaz naturelles, ce qui devait prendre, selon leurs estimations, quelques semaines.

Une semaine paisible à Karakoum.

Aujourd’hui, soit plus de quarante ans après, on compte toujours les semaines. À la fin de l’ère communiste, Sapramurat Niyazov fit raser les villages voisins et les lieux sont depuis lors complètement déserts.

En vous basant sur cette statue en or de Sapramurat Niyazov, essayez de deviner qui était cet homme : A) un vétérinaire de campagne. B) un copain à Gepetto. C) un dictateur tyrannique et mégalomane.

En vous basant sur cette statue en or de Sapramurat Niyazov, essayez de deviner qui était cet homme : A) un vétérinaire de campagne. B) un copain à Gepetto. C) un dictateur tyrannique et mégalomane.

Pripyat

Vous connaissez tous Pripyat. Mais si : Tchernobyl, ça vous dit quelque chose ? Oui ? Alors voilà : Tchernobyl, c’était à Pripyat.

C’est parce que la fameuse centrale de Tchernobyl était en réalité beaucoup plus proche de Pripyat, cité-dortoir de ses ouvriers, que de Tchernobyl elle-même. Les Russes, y sont pas trop copains avec la logique.

Mais niveau images saisissantes, ils assurent carrément !

Mais niveau images saisissantes, ils assurent carrément !

Après la catastrophe de 1986, le monde entier avait les yeux rivés sur Tchernobyl et, par conséquent, se foutait royalement de Pripyat, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Et les Soviétiques réagirent en conséquence : Tchernobyl fut littéralement prise d’assaut par tout ce qui portait une éponge et des gants ; nombre de citoyens russes furent dépêchés sur les lieux, où ils enterrèrent tout ce qui pouvait être enterré, jusqu’à la terre elle-même.

À la fin des opérations, une pléthore de véhicules, pour une valeur totale astronomique, se vit abandonnée sur les lieux ; les plus dangereusement touchés par les radiations furent enfouis sous terre comme le reste, tandis que des montagnes d’autres, moins irradiés mais tout de même inutilisables, se virent plantés sur d’énormes parkings improvisés. Aujourd’hui encore, ils s’étendent sur les vastes  territoires sacrifiés d’Ukraine, si immenses que vous pouvez les observer sur Google Map.

Je ne sais pas ce qu'ils ont fait des clés, mais si vous n'avez pas peur vous pouvez sûrement vous servir.

Je ne sais pas ce qu’ils ont fait des clés, mais si vous n’avez pas peur vous pouvez sûrement vous servir.

Peu après la catastrophe, la ville de Pripyat se vit évacuée dans une telle hâte que tout y fut laissé en plan ; il est dit que dans les maisons désertes, meubles, livres et même nourriture témoignent de la vie qui s’y déroulait, brutalement interrompue d’une minute à l’autre. S’agissant d’une cité ouvrière, on y trouvait quelques structures initialement destinées aux familles, comme la maternité ou le parc d’attraction, sans lesquelles une ville fantôme ne serait pas une ville fantôme.

Pripyat se voulait une sorte de vitrine de la prospérité communiste ; le symbole aura duré au-delà des espérances.

Pripyat se voulait une sorte de vitrine de la prospérité communiste ; le symbole aura duré au-delà des espérances.

Aujourd’hui toujours hautement dangereuse, Pripyat, à l’inverse de Tchernobyl, reste entièrement déserte si l’on excepte les excursions touristiques qui commencent à y être organisées, et dont vous reviendrez avec un bien beau souvenir et tous les tics possibles. Par contre, les lieux ont été réinvestis par la vie sauvage et, ironiquement, on y repère maintenant tout ce que la région compte comme espèces menacées.

Je vous laisse le soin de décider si vous trouvez cette nouvelle bonne ou triste.

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