Poisse, impairs et manques

Publié: 5 février 2014 dans Histoire
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Il y a quelques temps, nous avions relaté quelques coups du sort particulièrement gratinés qui avaient frappé, de manière parfaitement injuste, des quidams comme vous et moi qui n’en méritaient pas tant. C’est à cette occasion que nous avions pris la pleine mesure de la révoltante cécité des aléas de la vie et la dimension dramatique des conséquences qu’avaient dû affronter leurs innocentes victimes.

Qu’est-ce qu’on avait ri !

La vie est aveugle, le destin n’existe pas, le hasard est l’unique metteur en scène de votre existence ; qui foule le sol de cette planète ferait bien d’en être conscient, car lorsque les moulins à vent de la Grande Poisse se dressent sur votre chemin, il n’est parfois d’autre solution que de sonner la charge. Vous subirez sans rien pouvoir faire contre, et plus tard quelqu’un relatera vos mésaventures sur Internet, comme ça, pour rire.

 Guillaume Le Gentil, XVII siècle

Guillaume Joseph Hyacinthe Jean-Baptiste Le Gentil de la Galaisière avait une idée fixe, qui, assez curieusement, n’était pas liée à la longueur de son nom : il voulait calculer la distance qui séparait la Terre du Soleil, grand défi d’astronomie de l’époque, et cela passait par une observation minutieuse de la trajectoire de Vénus. Parce que.

Comme on le verra, on n’obtient pas toujours ce qu’on veut. Ses parents, par exemple, avaient souhaité le voir intégrer les ordres. Il n’en fut rien. De même, son coiffeur avait voulu lui conférer un air austère et humble.

Si on devait se coiffer comme ça, moi aussi je voudrais changer de planète.

Si on devait se coiffer comme ça, moi aussi je voudrais changer de planète.

Le 6 juin 1761, Vénus passait près de la Terre et le monde de l’astronomie pointa vers elle tout ce qu’il comptait comme télescopes depuis tous les endroits du monde, dans le but de mettre ensuite les informations recueillies en corrélation. Le Gentil, pour sa part, fut envoyé à Pondychéry, dans le sud de l’Inde, pour le jour J.

Malheureusement pour lui, ce jour-là on avait prévu autre chose à Pondychéry, notamment de s’entretuer ; quelle que proche fut Vénus, c’était Mars qui avait le plus d’influence tandis que Français et Anglais s’éventraient joyeusement, s’étant rendus à l’autre bout du monde pour pratiquer exactement la même activité que chez eux (comme les touristes modernes).

En route vers un port plus tranquille, l’ami Guillaume passa le 6 juin en mer tandis que Vénus scintillait de mille feux dans un ciel cristallin, admirée de tous sauf lui.

Trop tard les vêtements ! Fallait y penser avant !

Trop tard les vêtements ! Fallait y penser avant !

Ce dernier tenta bien de prendre les mesures nécessaires malgré tout, mais ce genre de calcul, étonnamment, requiert une précision d’astronome, un sol stable et une solide certitude du lieu précis où l’on se trouve, autant de conditions que ne remplit certainement pas le pont d’un bateau dansant sur la houle.

Qu’à cela ne tienne, le vieux Guillaume décida de rester en Inde jusqu’au prochain passage de Vénus, soit huit ans plus tard. Oui oui : huit longues années, loin de sa maison, de sa femme et de ses proches. On ne peut que saluer sa pugnacité.

Et aussi déplorer le fait que le jour tant attendu s’avéra bêtement nuageux. Guillaume Joseph Hyacinthe Jean-Baptiste Le Gentil de la Galaisière rentra bredouille.

Au terme de cette aventure, il est probable que notre astronome avait envie d’un « nouveau départ » à son retour au pays ; en ce sens, il fut royalement servi puisqu’il avait été entre-temps déclaré mort. Il trouva ses biens distribués à gauche et à droite, son nom plus ou moins oublié, sa place à l’observatoire remise et son poste occupé par un autre, de même que sa maison, et sa femme.

Et comme il fut incapable de tirer une flèche à travers 12 anneaux, il fut jeté à la porte sous les quolibets de la foule et accusé d’avoir tué son vieux chien.

Et comme il fut incapable de tirer une flèche à travers 12 anneaux, il fut jeté à la porte sous les quolibets de la foule et accusé d’avoir tué son vieux chien.

Toutefois, sachez que l’histoire ne se termine pas si mal ; à terme, il épousa une autre femme et consacra la fin de sa vie à décrire ses voyages sur la mer des Indes. C’est certainement mieux que la vouer vainement à l’observation d’une planète qui fut nommée Vénus en raison de sa beauté et de sa luminosité, puis de se rendre compte qu’il s’agit en fin de compte d’un enfer de tempêtes et de radiations qui ressemble à ça :

Tout ça pour ça, mec. Tout ça pour ça.

Tout ça pour ça, mec. Tout ça pour ça.

Une Chinoise

Loin à l’est, au-delà des Balkans et leurs forêts sauvages, de l’Orient et ses mystères, de l’Inde et ses astronomes maudits, se dresse à perte de vue la gigantesque Chine. Mais si immense soit-elle, on remarque que dans quelques villes les bâtiments sont construits si proches les uns des autres qu’il n’est pas impossible de s’y retrouver coincé.

C’est ce qui est arrivé à une malheureuse, pas bien épaisse en plus, qui avait souhaité prendre un raccourcis pour rentrer chez elle de nuit, et qui contrairement à vous et moi s’était dit que s’engager seule dans un coupe-gorge sordide s’enfonçant dans l’ombre de deux bâtiments aveugles se touchant presque ne pouvait être qu’une bonne idée.

Alors que concrètement, ce sont des rues que je n’oserais même pas emprunter dans un GTA.

Alors que concrètement, ce sont des rues que je n’oserais même pas emprunter dans un GTA.

Il est connu de tous que lorsque l’on souhaite quelque chose très très fort et que notre âme est pure, notre désir s’en trouve exaucé ; on peut donc imaginer que la demoiselle s’est engagée dans cet étroit chemin en consacrant toutes ses pensées et son cœur à l’élargissement du passage, mais croyez-le ou non, ça n’a pas marché. Pourtant, une fois complètement bloquée, elle a disposé de pas moins de sept heures pour se concentrer.

Elle a bien sûr tenté d’appeler à l’aide, mais ces prières-là s’avérèrent aussi vaines, parce qu’elle fut prise pour un fantôme.

Vous noterez d’ailleurs que les fantômes sont très répandus dans notre culture, à tel point qu’ils ont fini par ressembler à tout et son contraire ; pourtant, l’une de rares caractéristiques qu’on veut bien leur reconnaître unanimement, c’est encore leur aptitude à traverser les murs.

Et si, sur l’échelle de la tuile cosmique, rester coincé sept heures entre deux immeubles ne vaut certainement pas huit ans en Inde, je trouve que se voir tout à la fois bloqué dans des murs ET pris pour un fantôme dans le même laps de temps relève d’une ironie tout à fait délectable.

Roy Sullivan

On ne peut probablement pas prétendre que Roy Sullivan soit l’homme le plus malchanceux de la planète, pourtant ces articles sur les poissards pourraient tout à fait s’appeler « la liste Sullivan ». Pourquoi ? Intéressons-nous si vous le voulez bien à quelques moments particuliers de la vie de ce rude garde-chasse américain officiant en Virginie.

Avril 1942 : orage. Roy s’abrite dans une tour destinée à surveiller les forêts avoisinantes pour prévenir les incendies ; logiquement bâti en hauteur, le fragile édifice est tant et tant frappé par la foudre qu’il prend feu en plusieurs endroits, poussant notre ranger à se ruer hors de la demeure, pour être foudroyé à son tour quelques pas plus loin ; l’éclair lui traverse la jambe droite et en sort par un orteil, laissant un joli trou dans sa chaussure et son pied.

Juillet 1969 : orage. Au volant de sa camionnette, Roy se fout de la tempête car il sait que la cage en métal du véhicule le protège en cas d’éclair. À moins bien sûr que ce dernier n’aille percuter une branche, s’en trouve dévié et vienne frapper Sullivan par la fenêtre ouverte du véhicule bien sûr. Au fait, vous connaissez l’histoire de Zapp le Park Ranger ? Atteint en pleine poire, Roy y laisse ses sourcils, une bonne partie de ses cheveux et perd conscience. Son véhicule poursuit sa route, et s’arrête juste devant une falaise. En voilà un qui a du bol !

1970 : orage. Boutiquant dans son jardin au lieu de se ruer dans une pièce en caoutchouc en hurlant de terreur, Roy encaisse un éclair à l’épaule après que le projectile céleste ait préalablement frappé un transformateur non-loin.

1972 : orage. Roy travaille à cet instant dans le bâtiment des gardes-chasses, ce qui devrait le mettre à l’abri mais on n’est plus à ça près. Après avoir été assourdi par le coup de tonnerre le plus violent qu’il ait jamais entendu, le malheureux constate que ses cheveux sont en feu. À partir de cet instant, Sullivan confesse qu’il commence à avoir peur de l’orage, se décrivant pourtant comme une personne « pas peureuse ». Faudrait savoir, Roy !

Août 1973 : orage. Surpris en pleine patrouille, Roy jure avoir vu un nuage le suivre de loin, se formant et se déformant ; on ne peut pas vraiment lui tenir rigueur de commencer gentiment à perdre la boule, au vu du nombre de fois qu’il s’est transformé en bobine Tesla. Et entre nous, je me demande si l’hypothèse d’une force cosmique le poursuivant de sa haine n’est pas finalement plus plausible qu’une telle succession de coïncidences.

« ROY, VA TE FAIRE FOUDRE !!! »

« ROY, VA TE FAIRE FOUDRE !!! »

Mais bref : le vieux Sullivan croit semer son fumeux poursuivant, mais à peine est-il sorti de sa camionnette que re-zap ! Dans la couenne ! L’éclair brûla à nouveau ses cheveux, descendit le long de son bras dans sa jambe gauche, puis son pied, en éjecta la chaussure qui fut retrouvée toujours nouée un peu plus loin, puis passa faire un coucou à la jambe droite avant de s’en aller, content. Toujours conscient, Roy rampe jusqu’à son véhicule, en saisit le jerrycan d’eau qu’il porte en permanence avec lui depuis son dernier accident, et se le vide dessus pour éteindre les flammes.

Juin 1976 : orage. Roy, inexplicablement anxieux, repère un nuage semblant, selon ses dires, en avoir après lui et… Oh mon dieu, il s’approche ! Roy ! Cours ! Plus vite ! Argh, trop tard. C’est rapide un éclair. Le vaillant ranger est touché à la cheville.

Juin 1977 : orage. Tranquillement en train de pêcher, Roy est frappé par un éclair à la poitrine. S’en retournant à sa voiture (je suppose pour prendre son jerrycan, la routine quoi), il repère un ours en train de voler ses truites et le chasse en le frappant avec un bâton. Le vaillant ranger affirme que c’est la vingt-deuxième fois de sa vie qu’il attaque un ours armé d’un bâton.

Et là vous allez me dire que lorsqu’une personne affirme s’être battue avec un ours à vingt-deux reprises, on peut légitimement remettre en question le fait qu’elle prétende aussi avoir encaissé sept fois la foudre, non ? Je vous invite à voir la chose autrement : si vous vous étiez pris sept fois la foudre, qui vous dit que vous ne soutiendriez pas, vous aussi, vous battre continuellement avec des ours ?

Quoi qu’il en soit, et si l’on excepte la fois où la foudre l’a raté de justesse (mais pas sa femme) et celle où elle aurait rebondi sur sa faux lorsque, enfant, il travaillait aux champs, les mésaventures décrites plus haut furent toutes confirmées par les médecins et ses collègues ; il est aussi dit que Roy, avec le temps, était de plus en plus évité par son entourage sitôt qu’un nuage se pointait dans le ciel, et qu’il le vivait mal.

Statistiquement, si l’on prend une moyenne planétaire, les chances d’encaisser sept fois la foudre durant une vie sont de 1 : 100 000 000 000 000 000 000 000 000 000, ce qui est un chiffre bien trop grand pour qu’on essaie de s’en faire une idée. Toutefois, la Virginie étant sujette à plus d’orages que la moyenne, ces chiffres ne s’appliquent pas à notre pote.

Ça explique tout.

Pour la petite histoire, sachez que le pauvre Roy mit un terme à ses jours à 72 ans, à cause d’un… chagrin d’amour.

Moralité : un cœur brisé peut faire plus mal que sept éclairs, beaucoup d’entre vous le savent. Quoi que tristement, notre ranger l’a démontré. Roy, paix à ton âme.

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