Red Planet Blues

Publié: 7 mars 2014 dans Physique
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À l’heure où mon accomplissement le plus notable consiste à publier des billets de blog sans dégommer toute ma mise en page à chaque fois que j’ajoute une photo, il y a une machine, développée par des gens comme vous et moi, qui roule sur la planète Mars, après s’y être rendue toute seule comme une grande. Il s’agit ni plus ni moins d’un laboratoire mobile ultra-moderne et automatique, alimenté à l’énergie nucléaire, qui procédera à de multiples analyses pendant encore plus d’une année.

Ceci bien sûr dans le but, à terme, d’envisager une colonisation de la planète rouge. Vous avez  entendu parler de ces dizaines de milliers de personnes qui se seraient portées volontaires pour partir y finir leurs jours. Mars, après tout, est un peu la Terre telle qu’elle sera dans quelques milliards d’années. Ou pas tout à fait, mais les similitudes sont suffisamment nombreuses pour éveiller notre curiosité. On y a trouvé des traces d’eau, de la glace s’étend sur les pôles et l’idée que la vie y ait un temps prospéré est, scientifiquement parlant, parfaitement plausible. Ah, et aussi c’est la seule planète que l’on puisse envisager de coloniser pour l’heure ; ça compte, aussi.

Donc nous avons toutes les raisons de vouloir y planter un drapeau ; le problème par contre, c’est que les difficultés que l’on va rencontrer ne vont pas se résoudre toutes seules, à l’heure actuelle elles sont même pratiquement insurmontables. Dans tous les cas, certains des plus brillants génies de notre temps vouent toute leur intelligence à rendre possible ce fantastique rêve et je vais vous expliquer, moi et mes connaissances sur-le-tas, pourquoi ils n’y arriveront pas.

Le financement

Facile : lorsqu’on vous demande le principal problème de n’importe-quoi, vous répondez l’argent. Soit il n’y en a pas assez et il en faut plus, soit il y en a bien assez et il en faut plus. Donc évidemment, coloniser une planète se situant à quelques centaines de millions de kilomètres de la Terre nécessitera une sacrée fichue blinde et la société Mars One, à la tête du projet, va devoir sérieusement se creuser le bonnet.

Plus sérieusement, je ne peux que respecter le courage des personnes prêtes à tout plaquer pour fouler le sol d'un autre monde.

Mais pas autant que vous, une fois sur place, lorsque vous vous poserez une simple question : pourquoi ?

Parce que le minimum dont elle a besoin pour vous envoyer promener sur Mars est de six milliards de dollars, et on a tous compris que, les couacs aidant, il en faudra certainement beaucoup plus. Or, Mars One a fait assez logiquement appel aux dons privés pour rentrer dans ses frais. Et actuellement, après un peu plus d’une année de récolte de fonds, le montant des aides reçues a tout juste franchi le cap des deux-cents mille dollars, soit quelque trente mille fois moins que le minimum requis.

Dernièrement, Mars One a émis quelques prévisions optimistes comme quoi les sponsors télévisés leur permettraient d’atteindre la somme recherchée, mais ce raisonnement se base sur l’immense intérêt du public pour l’aventure spatiale des colons, qu’ils pourraient suivre dans leur quotidien, à la manière d’une sorte de reality-show qui captiverait, selon les estimations, plus de quatre milliards de personnes. Mais comme vous vous en doutez, cette idée ne va pas sans plusieurs désavantages.

Mars est une planète morte, et les morts ont droit à notre respect.

Le premier étant que Mars ne mérite pas ça.

D’une part, les téléspectateurs ne se passionneront pas bien longtemps pour une poignée de scientifiques passant leurs journées à étudier et analyser de manière professionnelle des données à coups de microscope et qui se tomberont dans les bras en sanglotant « mon Dieu, as-tu vu le degré de porosité de cette pierre ? ». Pour garder l’intérêt du public, il faudrait qu’on envoie sur Mars des personnes à la croisée des chemins entre Nabila et Norbert, qu’on leur trouve des occupations et qu’on leur construise une piscine. Et autant je n’ai aucun problème avec l’idée d’envoyer ces gens-là sur une autre planète, autant je ne vois plus l’intérêt si c’est pour continuer à les écouter jacter. Enfin, entre les crises de larmes, les crêpages de chignon et le niveau général, il y en aura vite un ou deux pour s’oublier et sortir sans scaphandre, ou casser un carreau, et tout cela tournera bien vite au drame. Ou à la farce, selon le point de vue.

Ensuite, quatre milliards de téléspectateurs c’est la grande classe, mais c’est aussi certainement plus que le nombre de foyers équipés d’une TV dans le monde. Et je ne suis pas sûr que nous soyons tous captivés par une émission qui n’existe pas encore, mettant en scène des colons encore loin d’être partis, habitant une planète grâce à une technologie restant à découvrir.

Le trajet

L’espace, ce n’est pas comme la Terre, où un champ magnétique, une couche d’ozone et une atmosphère vous protègent de la haine du soleil. Dans l’espace, il n’y a rien pour vous maintenir en vie et oui, le soleil vous hait. Si vous saviez ce qu’il vous envoie dans la poire en cet instant même, vous le détesteriez comme tout un chacun.

En même temps, personne n’ira vous dire qu’il a l’air sympa.

En même temps, personne n’ira vous dire qu’il a l’air sympa.

Si vous vous retrouvez à poil dans l’espace, et je ne vous recommande pas l’expérience, vous allez tellement en chier (littéralement) que votre oxygène fusant hors de votre corps par tous vos orifices, entraînant votre mort, ne sera que l’un de vos nombreux problèmes. L’espace, c’est fou comme c’est pas sympa. On dit que c’est plein de vide, mais c’est faux : l’espace, c’est une incommensurable étendue de mort horrible.

Parce qu’il ne suffit pas de mettre des gens dans une boîte hermétique pour qu’ils puissent survivre longtemps dans l’espace ; certes, ça évite que vous vous dégonfliez comme une baudruche, que votre salive s’évapore, que les rayons solaires vous crament, que les particules de machin qui volent à des dizaines de kilomètres par seconde vous transpercent et que vos vaisseaux sanguins pètent de partout, c’est assurément un bon début, mais ça ne fait pas tout. 

Parce qu’il y a les radiations ! Disons-le, c’est le problème numéro un : tout au long du voyage, les astronautes vont encaisser d’énormes quantités de radiations émanant du Soleil et se baladant dans l’espace sans considération aucune pour les touristes. Chaque jour, les gus dans leur vaisseau encaisseront une dose de 30 REM par jour, là où sur Terre vous en assimilez une ou deux centaines en une année. Et l’on parle d’un trajet de six mois…

Pour résumer : sur Terre, REM donne des concerts et, dans l’espace, le cancer.

Pour résumer : sur Terre, REM donne des concerts et, dans l’espace, le cancer.

Il est bien sûr possible de protéger l’équipage à l’aide de couches additionnelles de blindage dans le fuselage de l’appareil, mais il en faudrait une quantité conséquente ; dès lors, le prix et l’énergie requise pour faire s’envoler tout ce bazar vers l’espace s’en trouverait conséquemment augmentés.

A lui-seul, le problème du blindage rend déjà le voyage pratiquement impossible ; mais au-delà de ça, il faut aussi compter les vivres, les ressources, les outils, le matériel de rechange, énormément d’eau et le piano à queue, autant de machins qui ne vont pas alléger l’appareil.

Finalement, la meilleure solution pour éviter de trop exposer l’équipage aux radiations consisterait à effectuer le trajet beaucoup plus vite. Mais on parle d’envoyer un objet habité d’un point bougeant très vite à un autre point bougeant très vite situé à une distance incalculable, influer de façon conséquente sur sa vitesse nécessitera probablement une technologie plus poussée que celle dont nous disposons actuellement.

Et puisqu’on parle du trajet, signalons aussi quelques problèmes plus bénins qui attendent l’équipage : fragilisation des os, atrophie musculaire, mal de l’espace, vertiges, problèmes oculaires, acclimatation à la vie en apesanteur, puis ré-acclimatation à la vie sur une planète, avec des conditions entièrement nouvelles à assimiler… Enfin, après « seulement » une année dans l’espace les astronautes peuvent ressentir des problèmes assez sérieux, tous dus à divers effets de la gravité sur le corps humain. Rien d’insurmontable, mais il est probable que passer sa vie hors de l’atmosphère terrestre posera à terme d’énormes problèmes. Pas nécessairement mortels, certes, mais suffisamment emmerdants pour, par exemple, compromettre définitivement la mission…

La Poussière

Au milieu de cet espace vide, mort, glacé, irradié et désert, c’est encore la poussière qui représentera l’un de nos pires obstacles. On dirait que c’est pour nous vanner. Selon certains médias, beaucoup de volontaires parmi les dizaines de milliers qui ont postulé pour la colonisation de la planète rouge pourraient changer d’avis lorsqu’ils prendront conscience des dangers de la poussière.

Rhôôôôô nooooon, laisse tomber y a d’la poussière !

C’est vrai qu’il y en a beaucoup. Mais vraiment : une chiée. Mars n’a jamais vu chiffon ni plumeau depuis très, très longtemps et  la poussière s’est accumulée au fil des éons. Or, la planète rouge étant sujette à des tempêtes récurrentes, ces énormes quantités de Mars en poudre sont régulièrement brassées au cours de cyclones plongeant la surface de la planète dans une obscurité insondable.

Voyez plutôt (image réelle).

Voyez plutôt (image réelle).

Et bien sûr, la poussière que l’on trouve là-bas est nuisible à l’homme ! Ce qui, du reste, explique peut-être pourquoi il n’y en a pas – plus ? – sur Mars : cette merde est une saloperie pour les poumons et la glande thyroïde, deux parties de votre corps qu’il serait souhaitable de conserver en bon état à plusieurs millions de kilomètres du plus proche hôpital.

Le corps humain ne serait en outre pas la seule victime potentielle de la poussière martienne : tout ce qui est vaguement mécanique risque méchamment de se voir grippé par le proverbial grain de sable, ce qui est déjà galère quand ça arrive sur Terre, alors imaginez un instant que ça coince le sas de dépressurisation, par exemple, voire la cafetière…

Le Soleil

Encore lui ? Encore lui.

Le Soleil est à la base de toute vie sur Terre, et de toute mort sur Mars. Ce type-là, il donne de la main droite et prend de la gauche. Ne vous fiez pas à son côté radieux. Un jour, dans très longtemps, il avalera notre planète comme un biscuit apéritif et nous on sera là, genre, t’sais, « oh mince ! ».

Un des problèmes avec Jean Rosset, c’est qu’il lui arrive souvent de piquer une crise qu’on appelle une « éruption solaire », au cours de laquelle il émet une quantité de radiation titanesque, infiniment plus élevées que la dose absolument mortelle à laquelle nous sommes soumis normalement. Un événement de ce genre peut potentiellement tuer l’équipage entier d’une navette en quelques minutes, et l’on parle bien entendu d’une mort horriblement douloureuse. Si on est moins pessimiste, on peut imaginer que des personnes s’en sortent avec quelques organes HS et une espérance de vie de lapin nain.

Et si l’on peut imaginer protéger l’équipage de radiations « normales » à l’aide de couches de plastique voire même avec de l’eau, une éruption solaire exigerait d’énormes couches de plomb derrière lesquelles nos vaillants astronautes se blottiraient en attendant que ça passe et en croisant les doigts ; et là encore, ça n’est pas tout léger à faire décoller.

Sérieusement, c’est déjà assez dur de planifier un trajet Terre – Mars avec un machin de ce genre sans lui rajouter littéralement du plomb dans l’aile.

Sérieusement, c’est déjà assez dur de planifier un trajet Terre – Mars avec un machin de ce genre sans lui rajouter littéralement du plomb dans l’aile.

Une fois sur Mars, la situation sera moins galère grâce à sa très légère atmosphère, mais il restera indispensable de prévoir des protections velues, notamment en enterrant les structures. Et honnêtement, s’il faut tout plaquer pour aller vivre sur Mars, la moindre des choses serait qu’on puisse au moins profiter du paysage. Donc pour moi, c’est hors de question.

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commentaires
  1. Olivier Barbeau dit :

    Bravo, excellent billet pour donner moins envie de partir en vacance sur Mars. Ça fera plus de place pour les fondus de mon espèce qui partiraient bien demain si c’était possible…

    On y arrivera pas? Tatata… Avec mon optimisme indécrottable et congénital, et ma foutue foi indicible en l’avenir radieux de l’humanité, je sais qu’on ira sur Mars, et qu’on s’y développera, et après ce sera au tour de Titan, puis (voir avant, avec toute l’eau qu’il y a) Europe, et après, après, ben l’univers est vaste et il y a tant d’exo-planètes à explorer. Ce serait quand même bête de rester planté comme des idiots sur une seule petite planète bleu où les ressources sont limitées et comptées…

    Donc, bref, on y arrivera. Pas tout de suite, mais on y arrivera, j’en suis sûr… Et d’ici là, une petite vidéo pour le plaisir:

    Encore bravo 🙂

  2. labo80 dit :

    C’est précisément l’une des vidéos qui m’a inspiré ce billet ! Bien sûr qu’on y arrivera, si tout nous pète pas au blair avant, je pense juste que ça prendra encore un bon moment. Est-ce que nous assisterons de notre vivant aux premiers pas de l’homme sur Mars ? J’aimerais, mais je n’en suis pas certain…
    Et je serais encore plus curieux d’assister à l’exploration d’Europa c’est vrai ! Mais c’est probablement encore plus lointain, quoi qu’il paraît qu’une sonde est en préparation en ce moment même.

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