Quelques tyrans timbrés

Publié: 14 mars 2014 dans Histoire
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L’être humain reconnaît le principe de la hiérarchie depuis des temps immémoriaux, essentiellement parce qu’il n’a pas vraiment le choix ; quelques anarchistes ou punks auraient certainement des solutions alternatives à proposer, infaillibles selon leurs dires, mais qui ferait confiance à des gens qui écoutent Trust ou les Béruriers Noirs ?

Du coup, des boss, on en a dans tous les coins, partout, tout le temps. Ça ne va pas sans inconvénients, parce que finalement la hiérarchie, au sens large, c’est un peu comme la pluie : c’est plus ou moins indispensable, mais ça emmerde pas mal de monde.

Et on aime bien la regarder tomber par la fenêtre.

Et on aime bien la regarder tomber par la fenêtre.

Toutefois, en règle générale, les dirigeants d’aujourd’hui ont un pouvoir nettement moindre par rapport à certaines époques ; certes, les abus restent légion, mais enfin, nous ne sommes pas prêts de leur ériger des mausolées, par exemple. Au hasard.

Et si ça paraît logique, il peut être utile de se rappeler qu’à certaines époques – et encore aujourd’hui dans certains pays – les monarques jouissaient d’un pouvoir absurdement élevé, leur octroyant le droit de céder à des caprices aberrants, comme par exemple le roi perse Xerxès qui aurait fait fouetter la mer qui ralentissait ses bateaux. On reconnaîtra d’ailleurs que tout irrationnels qu’ils étaient, ils avaient quand même autrement plus de classe qu’un « tyran moderne », dont les décisions reviennent surtout à s’enrichir sur le dos d’autrui, mais qui sont loin d’avoir le culot et l’esprit de soumettre le dieu de la mer au fouet.

Sultan Ibrahim 1er, Empire Ottoman

Né en l’an 1615, Ibrahim, fils du sultan Ahmed 1er, passe les 23 premières années de sa vie dans un bâtiment sans fenêtre tandis que ses frères-pas-sultan sont assassinés les uns après les autres par son frère-sultan, Murad IV, qui craint pour son job. Au cours de cette enfance épanouissante, il développe on ne sait pourquoi une terrible peur de la mort.

Ibrahim, notoirement reconnu comme n’ayant pas la lumière dans toutes les pièces, fut néanmoins épargné. Selon les sources, Murad IV, sur son lit de mort, aurait ordonné son exécution mais leur mère, Kösem, s’y serait opposée, tandis qu’une autre version avance qu’il aurait laissé à dessein l’Empire Ottoman sous la férule d’un débile léger parce que ça l’amusait. Dans tous les cas, Murad IV était probablement un solide connard et à sa mort Ibrahim devint l’unique prétendant au trône.

C’est ainsi qu’une délégation se rendit au domicile-prison d’Ibrahim avec une bien bonne nouvelle, mais qu’elle trouva une porte barricadée par un futur sultan hébété de terreur, persuadé qu’on ne le faisait sortir de la bâtisse que pour le mener à l’échafaud. Il fallut qu’on amenât la dépouille de son frère pour qu’enfin il consente à quitter les lieux.

Au sortir de 23 ans de solitude, Ibrahim se tamponnait pas bien mal du pays mais entreprit au plus vite de rattraper le temps perdu, s’abandonnant à une véritable débauche orgiaque. Trop heureuse de régner à sa place, sa mère prit bien soin d’alimenter fiston d’un stock infini de vierges et d’aphrodisiaques ; rapidement, Ibrahim développa un goût immodéré pour les femmes obèses – je ne juge pas – et s’exila aux États-Unis fonda un harem de plus de 280 compagnes.

Entre ses décisions, sa débauche et les combines de Kösem, l’Empire Ottoman passa très, très près de l’effondrement. Il donna par exemple la régence de Damascus, une ville de grande importance, à sa femme favorite, pourtant totalement étrangère à la politique. Plus tard, suite à des rumeurs d’infidélité dans son harem colportée par cette même épouse, il fit jeter toutes ses femmes sauf deux au Bosphore après les avoir enfermées dans des sacs. Une seule fut sauvée, grâce à un miracle et un bateau français.

« T’imagines ? Je sauve une véritable princesse d’Orient de la noyade et paf ! Une grosse ! »

« T’imagines ? Je sauve une véritable princesse d’Orient de la noyade et pan ! Une grosse ! »

Ah, et sans trop entrer dans les détails, ajoutons juste qu’il préférait les femmes en mesure de se refuser à lui, par goût du jeu ; or, il s’éprit un jour de la fille du Grand Mufti, principale autorité religieuse du pays, qui lui refusa sa main sur conseil de son père. Furieux, le Sultan la fit kidnapper et la rendit à son père, un peu moins vierge, quelques jours plus tard.

Et bien sûr, pendant ce temps, le peuple avait faim et était surtaxé. En 1648, des émeutes éclatèrent durant lesquelles le Vizir trouva la mort. Le Grand Mufti, qui n’avait pas oublié l’humiliation infligée à sa fille, ne laissa pas passer l’opportunité et c’est ainsi qu’Ibrahim fut renversé la même année, puis reconduit dans sa cage dorée où il finit de perdre la raison.

Il était étranglé moins d’une semaine après.

Néron, Empire Romain

Rome, c’est la classe ; c’est la Légion, Virgile, les routes, les aqueducs, le Colisée etc. Mais c’était aussi des fumiers, qui ont détruit Carthage, brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, violé les filles de Boadicée (j’aimerais vous promettre d’arrêter de parler de viols, mais je vous rappelle que c’est un billet sur des despotes fous) et, euh… Ah oui : ils ont aussi crucifié le Christ.

Rien à voir, mais lorsque les romains construisaient le Colisée, la pyramide de Khéops était encore plus ancienne pour eux que le Colisée l’est pour nous aujourd’hui. C’est long, l’antiquité.

Rien à voir, mais lorsque les romains construisaient le Colisée, la pyramide de Khéops était encore plus ancienne pour eux que le Colisée l’est pour nous aujourd’hui. C’est long, l’antiquité.

Néron représente assez bien cette espèce de dualité : il est connu comme ayant été l’un des pires empereurs de Rome (et ce n’est pas peu dire), succédant à Claude, qui fut l’un des plus justes ; et Néron lui-même montrait deux visages, alternant sagesse et folie, à tel point que sa santé mentale reste débattue à ce jour.

Sa mère, Agrippine, vous la connaissez tous pour l’avoir vue cent fois à la télé : toutes les femmes de pouvoir calculatrices et ambitieuses qui foisonnent dans les séries et films traitant d’époque ancienne en sont la caricature pure et simple. Elle épousa Claude et s’arrangea pour que son fils, Néron, soit préféré au fils naturel de l’Empereur, Britannicus, pour sa succession, en lui faisant épouser sa demi-sœur Octavie. Et plus d’une rumeur attribuent à Agrippine la mort de Claude, probablement empoisonné.

Le jeune Néron reçoit une éducation de qualité mais, au début de son règne, se fout un peu de ses responsabilités ; doux rêveur, il s’intéresse surtout à l’art et la poésie et laisse la charge de l’Empire à sa mère qui, croyez-le ou non, s’en accommode tout à fait. Tout le monde y gagne : les cinq premières années de son règne voient Rome prospérer comme rarement.

Toutefois, avec le temps, le jeune homme prend peu à peu conscience de son pouvoir et entre dans la danse du complot et du couteau. Il fait assassiner son demi-frère, qui n’a décidément pas eu de bol, puis Agrippine (qui demanda à ses assassins de la frapper à la matrice) quatre ans plus tard.

Là même année, Néron chasse sa femme Octavie pour épouser sa maîtresse, Popée…

Désolé...

Désolé…

qu’il tuera à coups de pieds quelques années plus tard. Ça commence à sentir le sapin pour beaucoup de monde. Les assassinats s’enchaînent, applaudis par un Sénat servile et craintif. Néron, pour se détendre, monte régulièrement sur les planches pour réciter de la poésie durant des heures et des heures ; et comme il n’est pas recommandé de quitter l’amphithéâtre au milieu du récital d’un empereur fou, on raconte que des citoyens allaient jusqu’à simuler leur propre mort pour se faire évacuer.

En 64 eut lieu le fameux incendie de Rome, longtemps attribué à Néron qui, d’après plusieurs témoignages, jouait de la lyre au milieu des flammes, riant aux éclats, pendant que tout cramait. Il n’empêche que la responsabilité de l’empereur dans cette tragédie demeure très contestée par quelques récentes découvertes, car Néron y aurait perdu des biens qui lui étaient très précieux et, de surcroît, aurait été absent le jour où l’incendie éclata. Un jeu de mots des plus connus de notre société est en danger :

Quoi que vous disiez, il y a toujours un historien quelque part dans le monde prêt à péter l’ambiance.

Quoi que vous disiez, il y a toujours un historien quelque part dans le monde prêt à péter l’ambiance.

Entre l’incendie, les meurtres – dont celui de sa mère, qui avait très mal passé – les traitements et humiliations infligés à sa pourtant populaire femme/sœur (qui fut poussée au suicide à l’âge de 22 ans) et ses excentricités en général, Néron commença à soulever des questions et trouva le bouc-émissaire idéal : les chrétiens. Par la suite, la vie ne sera pas rose pour ces derniers, jetés aux lions sous les vivats de la foule, brûlés, pendus, torturés ou empalés, c’était pour eux une sale période, ce d’autant que jamais un chrétien ne s’autoriserait à brûler ou torturer qui que ce soit.

Enfin, il profita de l’incendie pour faire construire un palais démesuré en lieu et places des habitations en cendres, posant un problème conséquent pour reloger les nombreux romains restés sur le carreau.

Bref, au vu de tout cela, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’un beau jour, le bruit des sandales des prétoriens résonna sur son perron. C’était en l’an 68, il avait 31 ans et il mit fin à ses jours en s’exclamant « quel artiste meurt avec moi ! ».

Les Romains, ils n’étaient pas toujours sympas, mais quand il s’agissait de mourir ils avaient le sens du spectacle, et toujours une bonne citation sous le coude.

Qin Shi Huang

Si vous ne connaissez pas l’histoire de la Chine antique, en voici un résumé complètement caricatural mais plus ou moins valable : des dirigeants de diverses provinces se tapent dessus jusqu’à ce qu’il y ait un vainqueur. Là, celui-ci devient empereur, unifie le pays et lance des séries de constructions tellement immenses et coûteuses en vies humaines qu’au bout de quelques années le pays se révolte. Après quelques années de guerre civile, un nouveau seigneur l’emporte et devient empereur à son tour, ensuite de quoi il fait exactement la même chose que son prédécesseur, du coup re-révolte, et la boucle est bouclée. Vous relisez ce paragraphe plusieurs fois et vous avez couvert une assez vaste période de l’histoire Chinoise.

L’empereur Qin (prononcez « tchin », comme à l’apéro, les Chinois sont sympas) fut le premier véritable unificateur de la Chine antique et certainement l’un des monarques les plus emblématiques de l’histoire. Si vous prenez tous les clichés des faits qu’on lui attribue, vous avez largement de quoi remplir toute une trilogie de films hollywoodiens, voire peut-être même une brève vidéo sur Youtube.

Donc vers les deux siècles avant Jésus Christ, la Chine est unifiée par Qin Shi Huang dont le discours pacifiste était soutenu par la plus grosse armée. Sitôt assis sur le trône, le premier empereur impose une monnaie, une écriture et un système métrique unique, entreprend de grands travaux, lance des réformes et pose les fondations d’un empire devant durer des millénaires, et qui tiendra trois ans après sa mort.

Il ne se fait pas que des copains lorsqu’il organise des autodafés qui visent à anéantir toute doctrine autre que la sienne, ou qu’il ordonne aux armées de ses rivaux de fondre armes et armures pour en faire d’immenses statues. Pour défendre le pays, il fait joindre des bouts de murs épars construits de-ci de-là dans le Nord, ce qui deviendra la Grande Muraille, restant à ce jour la plus grande construction humaine en matière d’envergure et de masse. Il est difficile de savoir combien d’ouvriers sont morts durant la construction, mais le chiffre est astronomique. Qin, vous le verrez, avait plutôt les coudées franches lorsqu’il s’agissait de tuer l’homme à la tâche.

Quoi qu’il en soit, la paix régna dans le pays toute sa vie durant, mais de nombreuses tentatives d’assassinat (dont une que vous avez peut-être vue, quelque peu romancée, dans le film « Hero ») lui insufflèrent une immense peur de la mort, qui le fit basculer dans la folie avec l’âge. Ses médecins se virent alors chargés de la modeste tâche de développer pour lui un élixir d’immortalité, tâche à laquelle ils échoueront, non sans lui avoir préalablement prescrit des pilules de mercure qui causeront sa mort.

Au cours de ces recherches, l’empereur entendit parler d’un peuple d’immortels vivant sur une montagne ; afin d’attirer leurs faveurs, il fit relier ladite montagne au palais par une route, puis construire un escalier de 36’000 marches menant à son sommet, mais ses demande du secret de l’immortalité demeurèrent vaines ; vexé, il fit d’abord peindre la montagne en rouge, puis ordonna qu’on la rase – et je suppose qu’il eut été mal avisé de demander pourquoi il avait fallu préalablement la peindre. On raconte que 700’000 ouvriers trouvèrent la mort durant les travaux. Si ça vous paraît beaucoup, dites-vous qu’on estime que l’édification de la Grande Muraille – sur toute son histoire, car elle ne s’est pas faite en une fois – a coûté la vie à dix millions d’âmes, soit plus que le nombre de soldats tombés durant la première guerre mondiale.

Plus tard, on lui rapporta l’existence d’un autre peuple d’immortels vivant au large de la mer de Chine ; il fit alors construire un navire de deux-cents mètres de long pour les ramener au pays, mais le bateau, pas fou, ne revint jamais.

« Bon, les gars, franchement : vous êtes sûrs de vouloir rentrer ? »

« Bon, les gars, franchement : vous êtes sûrs de vouloir rentrer ? »

Un jour, on trouva une pierre tombée des étoiles sur laquelle était gravé « à la mort de Shi Huang, le territoire se divisera ». L’empereur, superstitieux comme on peut l’attendre de la part d’une personne cherchant l’immortalité, prit la nouvelle très au sérieux et, incapable de retrouver l’auteur de la boutade, fit exécuter toute la population résidant dans les environs.

La mort venant, Qin Shi Huang ne voulut pas partir seul et ordonna la construction de l’armée de terre cuite, forte de plus de huit mille statues de soldats et cavaliers, chacune différente des autres, qui demeure l’une des œuvres humaines les plus saisissantes et irrationnelles jamais conçues.

Dans l'os, Games Workshop !

Dans l’os, Games Workshop !

Bien sûr, rien de tout cela ne l’empêcha à terme de s’agenouiller devant la grande faucheuse. Son fils aîné aurait dû prendre sa succession mais les conseillers directs de son père ne le portaient pas du tout dans leur cœur, ce qui était réciproque. Dès lors, une fois l’empereur mort, ils imitèrent sa signature pour exiger que le futur monarque, déjà exilé au nord suite aux combines des ministres, se suicidât pour mauvaise conduite, ce qui fut fait.

Ainsi arriva à terme la dynastie Qin, supposée durer dix mille ans. La nation rentra en guerre civile pendant quelques petites années avant l’avènement de la dynastie Han. Pour un pays si puissant, il aura fallu finalement bien peu pour le mettre à genoux : quelques millions d’ouvriers morts, des famines, des guerres, un empereur perdant les pédales, un successeur un peu naïf et des ministres pourris jusqu’à l’os. Ce qui forme pourtant presque une base indispensable à toute grande nation moderne.

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commentaires
  1. Henriette dit :

    Et dire que j’ignorais jusqu’au passage, dans la cohorte des vivants, de Qin Shi Huang et d’Ibrahim Ier.
    Finalement, le destin de mortels, la fuite du temps qui ne suspend même pas son vol, l’infinie fragilité de la vie humaine, les impitoyables Parques, c’est aussi bien comme ça. Ne changeons rien. On ne parle pas assez de la perte de ceux qu’on n’aime pas.

  2. labo80 dit :

    Alors j’avoue que je ne connaissais pas tellement Ibrahim 1er non plus avant de lancer des recherches sur ce sujet. Qui peut se targuer d’être un cador de l’histoire de l’empire Ottoman ?

    Qin Shi Huang par contre, je pense qu’on en avait tous entendu parler sans savoir qu’il s’appelait comme ça… Le père de la Chine telle qu’on la connaît, de la grande muraille et de l’armée de terre cuite, le premier à rechercher activement l’immortalité (après la légende de Gilgamesh, certes), je trouve que c’est ça qui interpelle avec lui : on ne le connaît pas forcément, mais il n’est pas non plus totalement inconnu.

  3. labo80 dit :

    On pourrait être tenté de dire qu’il vit encore dans la mémoire des gens et l’esprit des trésors architecturaux qu’il a laissé, mais soyons réalistes : il est complètement crevé. L’idée avait eu du mal à faire son chemin par contre, parce que ses conseillers avaient cherché à cacher la nouvelle et masquaient l’odeur à l’aide d’une charrette de poissons morts. Ca donne à réfléchir quant aux palais impériaux de l’époque.

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