Ceux qui nous inspirent

Publié: 20 mars 2014 dans Histoire, Sciences sociales
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Bon allez : assez d’horreurs. Pour l’instant. Sur ce blog, je parle souvent de choses qui me font rire, mais qui incluent régulièrement soit de la stupidité, soit des tragédies, soit une tragique stupidité.

Oh certes, tenir un blog relatant des faits généralement à la fois historiques et humoristiques sans trop verser dans le sarcasme représente un sacré défi, que je ne me sens pas de taille à relever, ce d’autant que ça ne m’intéresse pas plus que ça ; cela dit, à creuser les anecdotes du passé, on tombe parfois sur des actes extraordinaires, de ceux qui nous inspirent et nous rendent béats d’admiration.

Et ce sera notre sujet aujourd’hui. Dans la jungle humaine, on voit des gens bien, des moins bien, des salauds ou des héros, énormément de courage ou de lâcheté, et ce chez à peu près tout le monde. Ben oui, nous sommes des hommes et des femmes avec nos contradictions, nos succès et nos échecs, nous sommes humains ; être quelqu’un de bien ne veut pas forcément dire être toujours quelqu’un de bien.

Mais parfois, de la masse des petites gens dispensables comme vous et moi mais surtout vous surgit quelqu’un dont les actes nous laissent tout simplement pantois. Un être absolument exceptionnel, hors du commun, dont les actions doivent être pour nous autant de leçons de courage, d’humanité et de don de soi.

Ces gens-là, j’en suis sûr, sont très nombreux. Seulement, pour qu’on les remarque, il faut qu’ils aient été précisément là où on avait besoin d’eux ; ils se sont alors mis en danger, ont consacré parfois toute leur vie à une cause à laquelle ils croyaient dur comme fer. Et la moindre des choses que nous puissions faire pour leur témoigner notre admiration, c’est nous assurer que leurs actes ne soient jamais oubliés, pendant longtemps.

Alors je leur repasse une couche.

John Rabe

En 1937, le Japon lance ses troupes sur la Chine (encore) et s’empare de Nankin, alors la capitale. Ce qui débute pour les civils est un inconcevable massacre dont je vous passe les détails ; pour les soldats, les Chinois sont des sous-hommes sur lesquels ils ont tous les droits, et je vous rappelle que les Japonais de l’époque n’étaient pas des tendres.

Un comité de défense des droits des civils est alors mis en place par une poignée d’occidentaux – 22 en tout – restés sur les lieux ; obtenant un semblant de collaboration de l’état-major japonais, ils définissent une zone « sécurisée » dans laquelle les envahisseurs n’entreront pas tant que des troupes chinoises n’y sont pas déployées. Bien sûr, la coopération est relative ; les – vagues – promesses du commandement japonais – avec à sa tête l’un des fils de l’empereur – ne sont pas vraiment tenues par les soldats. Partout dans la ville, on ne parle que de meurtres et de viols, de torture et de jeux abominables perpétrés sur les civils, hommes, femmes, enfants.

Élu à la tête du comité de défense, John Rabe, initialement en Chine pour son employeur Siemens, ne tarit pas d’efforts pour appeler l’armée japonaise à respecter la vie des Chinois pris au piège à Nankin ; pour ces derniers, le défi consiste surtout à rejoindre la zone sécurisée. Presque chaque jour, John envoie des courriers à l’état-major, d’abord respectueux, puis de plus en plus vindicatifs, dénonçant les pratiques qui se déroulent sous ses yeux. Régulièrement, il intervient personnellement pour prévenir meurtres ou viols, ou porter secours aux victimes. En conséquence, il fait face plus qu’à son tour au canon d’un fusil. Sa seule protection : un brassard, arborant un symbole que vous connaissez bien, une croix bizarre, noire sur fond blanc, cerclée de rouge. John Rabe, de nationalité allemande, était membre d’un certain parti dont l’influence sur le Japon était très forte.

JohnRabe

Oui, je suis en train de vous dire qu’un membre du parti Nazi était à la tête d’un groupe d’hommes exceptionnels ayant affronté un danger immense pour sauver des centaines de milliers de vies. Sous son influence, d’innombrables Chinois gagnent la sécurité relative de la zone avant d’être évacués de la ville. On estime à 250’000 le nombre de vies sauvées par le comité. Sans surprises, John Rabe devient le grand espoir des habitants et la vénération qu’il en retire ne connaît pas de limite, rapidement surnommé « le Juste de Nankin » et « le Bouddha Vivant de Nankin ».

En 1938, il retourne en Allemagne et tient des conférences, films et photos à l’appui, pour dénoncer les abus de l’armée impériale. Il écrit même à Hitler, lui demandant d’user de son influence pour appeler le Japon à plus de retenue et de respect, en conséquence de quoi il est coffré par la Gestapo. Il sera libéré sur l’intervention de son employeur.

À la fin de la guerre, Rabe est arrêté par les Soviétiques puis transféré aux Britanniques en tant que membre du parti Nazi. Jugé, il est rapidement relâché mais a entre-temps perdu son travail et tombe dans une misère totale. Il la traverse cahin-caha grâce à des colis contenant vivres et argent, envoyés chaque mois à son attention par les survivants de Nankin.

Il décède en 1950 d’une crise cardiaque ; en 1997, à la demande du gouvernement chinois, son cercueil est amené à Nankin et enterré dans le domaine de son ancienne résidence, aujourd’hui convertie en mémorial.

Révérend Wade Watts, et aussi John Lee Clary

Durant la première moitié du siècle dernier, être noir n’était pas une garantie d’une vie juste et équitable aux États-Unis, et ailleurs non plus. C’est ce contexte profondément raciste qui a permis, si j’ose dire, l’éclosion de personnalités remarquables comme Martin Luther King, Rosa Parks ou Wade Watts.

Intéressons-nous quelque peu à ce dernier ; Wade Watts, né en 1919, intègre le NAACP, un mouvement de militants pour les droits des Noirs, à l’âge de 17 ans et s’y fait rapidement connaître pour sa patience et son esprit.

Il s’illustre en 1976 lors d’un débat radiophonique. Alors révérend, il rencontrait à cette occasion un dénommé John Lee Clary, 22 ans, occupant le titre envié de Grand Dragon du KKK. Ce dernier s’attend à voir entrer un Noir haineux vociférant insultes et menaces génériques à propos de sa mère et s’étonne tellement de voir arriver un homme en costume portant une bible qu’il n’a même pas le réflexe de refuser de lui serrer la main, ce qui constitue un crime pour le KKK. John tente bien de se ressaisir en déballant quelques vannes, mais le message – paraît-il novateur à l’époque – qu’il reçoit en retour est qu’il n’arrivera jamais à pousser Watts à le haïr. En réponse à quoi John lui déclare qu’il s’est un fait un ennemi intime.

Du coup, c’est la guerre : les troupes de Clary commencent par investir le jardin du révérend, en réponse à quoi Wade leur signale que ce n’est pas encore Halloween et leur demande de repasser en octobre avec leurs jolis costumes ; plus tard, ils y font flamber une croix, et se font vanner à propos de marshmallows et de barbecue. Plus tard encore, ils brûlent son église. Clary téléphone alors à l’Ennemi en masquant sa voix pour l’effrayer et négocier sa reddition, et trouve un Wade affable l’accueillant d’un « Hi, Johnny ! », ce à quoi j’imagine un John essayant de paraître imperturbable bafouiller un « We… we burned… your church… down… Ha… ? »

Ils tentent de porter le coup final lorsqu’ils investissent un restaurant dans lequel le révérend prend son repas. Ils l’encerclent à trente et lui signalent qu’ils lui feront subir le même sort qu’il infligera au poulet qui garnit son assiette. Lorsque Wade se met à embrasser son repas, John constate que tout le restaurant se fiche d’eux, et entend même des rires s’élever parmi ses propres hommes. Furieux, il fait sortir toute son équipe, qui se défend à coup de « tu dois admettre que c’était marrant ! », tandis que les rires et applaudissements des témoins redoublent. Pendant qu’il engueule ses hommes, Wade passe en voiture, klaxonne un coup et lâche un sobre « bye bye, Johnny ! » qui formera la fin des hostilités : plus personne n’a ni l’envie, ni les moyens d’emmerder ce gars-là.

Toutefois, dans la tête de John Lee Clary, quelque chose commence à changer. Quelques subtils indices l’inclinent à penser que, peut-être, les membres du KKK pourraient ne pas être les gentils de l’histoire. Par exemple, il avait remarqué quelques années plus tôt, sur une remarque du révérend Watts, qu’il n’arrivait pas à haïr les enfants Noirs. De même, les passages à tabac sont toujours initiés par les siens, et, aussi, il avait été berné par son amie, une infiltrée du FBI qui causa l’arrestation de plusieurs de ses petits camarades.

Finalement, suite à une violente dispute, il quitte le foutu Klan en 1981. C’est pour lui le début des difficultés, il s’avère incapable de trouver du travail et s’enfonce dans la picole, la misère et la solitude, allant jusqu’à envisager le suicide. Mais il repose son arme et décroche le téléphone, contacte le révérend Wade et a une conversation avec. Ce dernier lui propose de venir parler dans son église – « vous savez où c’est ! » – et tous deux devinrent de grands amis, travaillant énormément ensemble.

Depuis lors, John Lee Clary chapeaute des associations antiracistes, et tient régulièrement des conférences de par le monde. Un jour, il utilisa sa capuche pour cirer les chaussures d’un Noir à la télévision nationale, expliquant que c’était le meilleur usage qu’on pouvait en faire, acte considéré comme le « pire blasphème jamais proféré » par le Klan.

Le révérend Watts, grand ami de Martin Luther King, mourut en 1998, après avoir vu tout au long de sa vie les fruits de son patient combat commencer à poindre, petit à petit. Et s’il est vrai qu’il reste un long, looooong chemin à parcourir, il est permis de se montrer optimiste tant que des gens comme eux existeront.

Wade Watts

Docteur Hawa Abdi

La Somalie peut se targuer d’être reconnue comme étant le pays le plus défaillant et le plus corrompu au monde, ce qui fait toujours bien à l’office du tourisme. On y trouve une quantité foisonnante de jeunes Africains n’ayant connu que la guerre et l’anarchie, appliquant une doctrine mêlant misogynie primaire, force brute et inconscience de la valeur d’une vie humaine.

La vieille Kalache AK-47 y est si répandue qu’elle coûterait moins cher qu’un poulet ; selon par quel bout vous prenez certaines statistiques, vous en comptez sept pour chaque habitant capable de manier une arme, ce qui fait plus de fusils que de poulets d’ailleurs, comme quoi la loi du marché se porte bien, merci pour elle.

Et bien sûr, donc, ça se bat dans tous les coins. Le gouvernement actuellement en place applique la Charia, ou l’appliquerait s’il contrôlait plus qu’une poignée de rues à Mogadiscio. Le reste du pays est partagé entre divers clans de pillards qui n’attendent plus que de prendre le contrôle de la nation pour lui redonner sa splendeur d’antan.

C’est dans ce contexte qu’est née et a grandi Hawa Abdi, devenue la première doctoresse du pays après avoir suivi dans sa jeunesse une formation médicale en ex-URSS. Dès son retour au pays, elle ouvrit à partir de rien une antenne médicale sommaire et un pauvre petit camp de réfugiés.

Hawa Abdi

Aujourd’hui, ce même camp accueille, soigne et nourrit 90’000 Somaliens et s’étend autour d’un hôpital de grande envergure. Alimentée essentiellement par des fonds étrangers, la zone jouit d’une paix plutôt stable et accueille tous ceux qui parviennent à traverser les dangereuses terres alentour pour venir s’y établir ; dès lors, il est seulement demandé aux résidents de se joindre à l’effort commun et d’appliquer quelques règles parfois incongrues en Somalie, comme par exemple cette interdiction absurde de battre sa femme.

Et ça marche ! Les familles travaillent bien, appliquent les règles et vivent en paix, la mortalité infantile chute et la nourriture suit pour tout le monde. Et le tout est chapeauté par une femme. Donc assez logiquement, certaines milices somaliennes considérèrent que ça n’allait pas du tout et qu’une intervention était nécessaire.

Elle eut lieu le 5 mai 2010, lorsque des véhicules vrombissant firent irruption dans le camp, charriant 750 miliciens d’une quinzaine d’années armés jusqu’aux dents. Les négociations s’engagèrent, menées par le docteur Hawa Abdi discutant fermement avec une poignée d’ados lui pointant leurs fusils en hurlant tous à la fois, pendant que le reste de la clique vidait leurs chargeurs sur la totalité de l’équipement et du matériel de l’hôpital.

Concrètement, les miliciens reprochaient au docteur d’être une femme âgée, et que dès lors elle ne pouvait pas être une meneuse. Et ils avaient bien raison. Mais si, regardez :

Trente excellents arguments par chargeur.

Trente excellents arguments par chargeur.

C’est ainsi que le camp tout entier passa entre les mains de la milice, face à laquelle le docteur Hawa Abdi n’avait pas d’autres arguments que « vous êtes peut-être des jeunes hommes, mais vous n’avez rien fait pour votre pays. »

Est-ce que cela pouvait suffire ? Et bien…

Oui.

Aussi incroyable que cela peut paraître, Hawa parvint à convaincre les miliciens de quitter le camp en lui laissant les rennes cinq jours après l’assaut. Encore une fois, nous parlons de personnes dénuées d’éducation qui n’ont connu que la violence et la guerre, aussi la performance du docteur Abdi fut-elle remarquable, de même que la réaction des miliciens, même si la médiatisation de cet événement imposa à ces derniers une chose à laquelle ils n’étaient pas habitués : une forte pression internationale. La chose n’en demeura pas moins exceptionnelle, et personne ne fut assez téméraire pour pousser le bouchon encore plus loin.

Je plaisante. Hawa Abdi était carrément remontée : avant que la milice ne s’en aille toute penaude, elle exigea des excuses écrites de leur part, faute de quoi elle ne leur lâcherait pas l’oreille. Et là où l’on s’attendrait à une réponse formulée à coups de crosses, elle obtint une lettre disant en substance « nous demandons pardon à toute personne ayant souffert de notre attaque sur l’hôpital, nous demandons pardon à toute la Somalie. » Cela reste le seul cas dans l’histoire de ce pays que des excuses écrites sont formulées à la suite de violences.

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commentaires
  1. Impressionnants exemples, en effet.

    Personnellement, j’ai une tendresse particulière pour José Figueres Ferrer qui, en 1948, a mené un contre-coup d’état pour virer l’armée du pouvoir au Costa Rica et, devenu président, a carrément aboli l’armée dans son pays.

    Curieusement, il n’y a plus eu de coup d’état militaire au Costa Rica, depuis…

  2. labo80 dit :

    Je ne connaissais pas Ferrer, je note dans un coin de ma tête pour un futur billet sur ce sujet parce qu’en effet c’est la grande classe ! Merci pour le tuyau !

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