Connaissez-vous la blague de l’USS William D. Porter ?

Publié: 9 avril 2014 dans Histoire
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Entre le cinéma et les jeux vidéo, nous avons tous appris que l’armée américaine est prête à faire face à tout ; que la menace nous vienne des grottes du Talibstan, des années 40 ou du fin fond du cosmos, elle va se faire botter le train, indépendamment de sa technologie ou de sa haine de la liberté. Voilà.

Tout est déjà planifié

Tout est déjà planifié

Photo : cracked.com

Et pourtant, cette confiance que leur voue la planète entière fait injustice à la première qualité de ces bidasses : leur humanité. Car ils sont humains. C’est-à-dire qu’ils sont capables de pédaler dans la choucroute comme vous et moi, chose qu’ils ne manquent pas de rappeler de temps à autres ; entre 1943 et 1945 par exemple, plusieurs incidents éclatèrent dans la marine américaine, causant d’importants dégâts matériels, endommageant plusieurs de leurs propres navires, abattant leurs avions, déclenchant des tirs d’obus sur leurs bases à terre et manquant de peu de tuer le président Roosevelt.

Deux fois.

En quelques jours.

Oh, et si je vous dis que tous les couacs cités ci-dessus furent l’œuvre d’un seul et même destroyer, vous êtes d’accord que ça mérite un petit billet ?

Aussi, Mesdames et Messieurs, je vous donne l’USS William D. Porter, affectueusement surnommé le « Willie Dee ».

Je ne sais pas trop qui était William D. Porter, mais il se consolera en se rappelant que les Britanniques avaient développé un char baptisé « le Churchill », qui s’avéra consternant de nullité.

Je ne sais pas trop qui était William D. Porter, mais il se consolera en se rappelant que les Britanniques avaient développé un char baptisé « le Churchill », qui s’avéra consternant de nullité.

Lorsque l’on est promis à un destin aussi exceptionnel, il est important de s’illustrer dès les premiers instants. En novembre 1943, le destroyer quitta son port pour se joindre à une importante mission d’escorte du croiseur IOWA, transportant dans le plus grand secret le président Franklin Delano Roosevelt – ainsi que presque tout l’état-major américain – à un important meeting des Alliés à Téhéran. Aussi le Porter leva-t-il l’ancre, mais seulement au figuré : le truc de l’ancre en lui-même fut zappé et, en sortant du port, le lourd, très lourd objet s’accrocha au navire situé à côté du destroyer auquel in provoqua d’importants dégâts.

Vingt-quatre heures plus tard, le W.D. Porter avait rejoint le reste de la flotte et faisait route vers son objectif. Le trajet devait durer huit jours, au cours desquels les U-Boot représenteraient une grave menace, en conséquence de quoi la priorité fut mise sur deux points : la discrétion et la vitesse. Aussi, lorsqu’une assourdissante explosion, à une distance particulièrement proche du navire amiral, secoua l’océan, il fut instantanément admis que l’Allemand était non seulement au courant de la position de la flotte, mais aussi et surtout de la présence de Roosevelt à son bord ; persuadés que les eaux environnantes grouillaient de sous-marins boches, les bateaux entamèrent instantanément des manœuvres d’évitement et de contre-attaque, jusqu’à ce que le capitaine Walker, l’heureux commandant du Willie Dee, admette tout penaud que son équipage avait accidentellement laissé tomber une mine armée à la mer, tout près du navire présidentiel.

Rapidement après, le Porter, probablement conçu sur un cimetière indien, connut une série impressionnante d’incidents techniques qui coûta même la vie à un membre de l’équipage (qui ne fut jamais retrouvé). Cela aurait pu attirer l’attention du commandement sur le fait que la providence essayait de leur dire quelque chose, mais il n’en fut rien. Bien au contraire : lorsque le chef de la marine américaine, présent sur l’IOWA, en eut marre de recevoir un rapport d’incident par heure en provenance du Willie Dee, il saisit personnellement le micro et passa un savon à Walker, dont on admettra ce n’était pas la journée. L’infortuné capitaine jura d’augmenter leur performance. Sa promesse fut tenue bien au-delà de ses espérances.

La traversée continua et, au matin ensoleillé du 14 novembre, le président et sa suite assistèrent à un exercice anti-aérien de l’IOWA : des ballons météo furent lâchés dans les airs, et abattus par la DCA du croiseur.

Désireux de faire amende honorable auprès des huiles présentes sur le croiseur, – il venait après tout de commettre la plus grosse gaffe possible en présence de tout l’état-major américain – Walker envoya ses hommes à leurs postes de tir et fit ouvrir le feu sur les ballons qui, ayant échappé à l’IOWA, arrivaient à portée de tir du Porter. Un peu plus bas, au niveau des lance-torpilles, on prit également part à l’exercice en simulant un assaut sur l’imposant croiseur. Ce genre d’exercices était relativement courant, l’essentiel étant bien sûr de ne pas oublier de remplacer préalablement les torpilles armées par des projectiles d’exercices et…

« "Woooosh"… ? Comment ça " woooosh" » ?

« « Woooosh »… ? Comment ça  » woooosh » » ?

Il y a ces fois où, en commettant une bourde, on a l’impression qu’elle était gravée dans le marbre de notre Karma et que rien ni personne ne pouvait nous l’épargner. C’est probablement la sensation que dut ressentir Walker en regardant le sillage laissé dans l’eau par la redoutable torpille qui fusait, pleine de haine et de mort, vers le vaisseau présidentiel ; le bruit caractéristique du projectile amena un silence consterné sur le pont et le capitaine, en réponse à son subordonné qui lui demandait s’il avait autorisé ce tir, eut les mots pour l’histoire : « Hell, no, I, I, aaaaaaa… I… WHAT ? ».

Décidant sans doute que renouer le contact radio malgré l’ordre de silence serait probablement la boulette de trop, Walker eut recours aux signaux lumineux pour prévenir les membres du haut commandement de son pays qu’ils allaient mourir incessamment s’ils ne modifiaient pas leur trajectoire. Comme on peut l’imaginer, le soldat qui envoya le message connut une pression certaine. Et craqua complètement. Il commença par indiquer que le projectile prenait une toute autre direction, avant de se rectifier et d’affirmer que le Willie Dee faisait route à pleine vitesse dans la direction contraire (ce qui aurait été une bonne nouvelle pour tout le monde).

Je suppose qu’on se demandait que faire de cette information sur l’IOWA lorsque Walker brisa le silence radio et exhorta le navire à changer urgemment de route. Peut-être grâce à leur succession de couacs, on ne douta pas longtemps des avertissements de Walker et le croiseur évita la torpille à temps. Une fois cet incident terminé – terme qui coïncida avec celui de la carrière du pauvre capitaine Walker – tous les canons de la flottille pointaient vers le Willie Dee et le bâtiment fut envoyé au port le plus proche, aux Bermudes, où tout l’équipage se vit mettre aux arrêts. Si, pour la plupart, les officiers du navire se trouvèrent réassignés à d’obscures tâches à quai, le responsable de la négligence pour la torpille fut condamné à quatorze ans de travaux forcés mais vit sa peine annulée par Roosevelt, qui soutenait qu’un accident issu de l’inexpérience d’un newbee de moins de vingt ans ne méritait pas tant.

Combattre les nazis, ça aide certainement à relativiser. (Et aussi : respect.)

Combattre les nazis, ça aide certainement à relativiser. (Et aussi : respect.)

Il fut décidé par la suite de tout entreprendre pour prévenir les incidents de ce genre, et la première et plus logique décision allant en ce sens fut d’envoyer le Willie Dee patrouiller en Alaska ; sans doute pensait-on que l’absence totale de président à y assassiner briserait le signe indien, mais c’était sans compter sur les efforts d’un soldat bourré qui, environ une année après l’affectation, fit feu complètement au hasard à l’aide d’un des canons du navire, pour rire. L’obus atterrit dans les îles Aléoutiennes, en pleine base militaire, juste devant la maison du commandant, réarrangeant pour l’occasion le jardin fleuri entretenu avec amour par son épouse. Tout ceci, bien entendu, le jour où tous les officiers présents dans la région étaient réunis dans cette même cambuse, avec leurs familles, à l’occasion d’une petite sauterie.

Le Willie Dee devait être envoyé dans le Pacifique peu après cet incident. J’imagine que c’est pour cette raison qu’on faisait la fête.

Le Willie Dee devait être envoyé dans le Pacifique peu après cet incident. J’imagine que c’est pour cette raison qu’on faisait la fête.

En 1945, le Willie Dee, dont le dernier exploit avait anéanti le reste de la réputation en même temps que les arrangements floraux des îles Aléoutiennes, arriva dans le Pacifique pour prendre part aux combats qui y faisaient rage. Pour la marine déjà présente sur place, la blague la plus répandue consistait à accueillir le destroyer par « ne tirez pas, nous sommes républicains ! », boutade qui ne suffit pas à l’empêcher de ravager un navire allié plus petit lors d’une de leurs premières escarmouches. Néanmoins, hors cet incident, le Porter remplit sa mission avec les honneurs, combattant courageusement et abattant plusieurs avions japonais (plus trois appareils américains).

Toutefois, chaque chose a une fin ; tandis que le fier navire se rachetait une conduite dans la furie des combats du Pacifique, un kamikaze surgit des cieux et fondit sur le Porter. Abattu par sa DCA, il plongea dans les eaux tumultueuses pendant que l’équipage soulagé s’échangeait des high-five, et parvint juste sous sa coque avant d’exploser, causant d’irrémédiables dégâts au redoutable et redouté bâtiment. Celui-ci coula en moins de trois heures sans faire de victime, mettant un terme à sa légende et déclenchant une vague de soulagement sur tous les océans de la planète.

Le monde était enfin prêt à en finir avec la guerre.

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commentaires
  1. Magnifique! Et après, on dira que les jeux de rôles doivent être réalistes. 🙂

  2. labo80 dit :

    Si la campagne du Pacifique était une campagne de jeux de rôles, le Willie Dee serait le joueur bizarre pote-d’un-pote qui accumule les mauvaises décisions et les échecs critiques.

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