Recette pour une dépense inutile

Publié: 17 avril 2014 dans Economie

À l’heure où l’un des grands défis de la société consiste à trouver de nouvelles rentrées monétaires, on peut tous citer de tête quelques moyens de récupérer quelques piécettes, que ça soit en privatisant l’oxygène, en menant des raids sur les bleds voisins pour en ramener des esclaves ou en demandant à chacun de consentir à un léger effort pour limiter les gaspillages. Tout le monde a sa petite idée, c’est très bien.

Tout le monde, sauf les gouvernements bien sûr ; oh certes, décider d’aller chercher des sous ici ou là ne va pas sans heurter quelques sensibilités. À partir du moment où la poche désignée contient du fric, elle a aussi les moyens de faire capoter le projet. C’est pour ça que le pognon, pour finir, on le prend toujours là où il n’y en a pas.

Par contre, quand il s’agit de dépenser, alors là ! Un pays, après tout, c’est comme nous : ça aime bien débourser pour des inutilités qui prendront la poussière dans un placard. Et quand on passe un coup de plumeau dessus, on trouve parfois des surprises :

La centrale nucléaire de Zwentendorf, Autriche

En 1972, l’Autriche lance la construction de la centrale nucléaire de Zwentendorf, qui coûtera l’équivalent de 380 millions d’Euros.

En 1977, la construction arrive à terme. La production d’énergie peut pourrait commencer.

En 1978, le peuple autrichien vote contre son activation par une courte, très courte majorité ; la centrale est maintenue à l’arrêt. S’en suit d’interminables débats sur l’hypothèse de sortir du nucléaire, si tant est qu’ils y soient entrés un jour, mais je ne sais pas si, à un moment ou à un autre, quelqu’un a pensé à demander pourquoi on n’avait pas procédé au vote avant la construction du site.

Depuis, l’usine a servi de lieu de tournage à un film et a vendu une partie de son équipement (un buffet à vaisselle, je crois) à des centrales nucléaires allemandes ; et il est vaguement prévu de la convertir en centrale à énergie solaire dans les prochaines années.

Qu’aurait-on pu faire d’autre avec ces 380 millions d’Euros ?

– Financer entièrement le tournage d’Avatar, mais ça n’aurait pas servi à grand-chose non plus.

– Acheter Cristiano Ronaldo 4,5 fois.

– Acheter l’auteur de ce billet 43685502984529 fois.

– Acquérir 6’300’000 exemplaires de « Manuel technique de Spéléologie » (en couleur) sur Amazon.

Le Palais du Parlement, Bucarest

1983 (on dirait presque un titre de livre) : au retour d’un inspirant voyage diplomatique en Corée du Nord, le dirigeant suprême de l’Empire Roumain Nicolae Ceausescu lançait la construction d’un palais d’une envergure uniquement dépassée par son ego et le Pentagone. Comme il ne manquait pas d’humour, l’édifice fut baptisé « la Maison du Peuple ».

Pour ce faire, il commence par faire dégager ledit Peuple de l’emplacement de sa future Maison en rasant 520 hectares d’habitations, relogeant dans des immeubles généralement inachevés et insalubres entre trente et quarante mille Roumains. Il avait en effet besoin de place, car le monstre se voulait le plus grand bâtiment de pierre d’Europe, et l’avenue y menant devait être plus longue que les Champs-Élysées. De six mètres.

Le monde se souviendra de Ceausescu pendant six mètres de plus que de Napoléon.

Le monde se souviendra de Ceausescu pendant six mètres de plus que de Napoléon.

Je n’ai malheureusement pas trouvé les coûts de construction de la bête, qui font partie des énigmes liées au site, je sais juste que les travaux auraient représenté 40% du PIB annuel du pays (au cas où ça ne vous dit pas grand-chose : c’est gigantesque) et que son édification nécessita l’épuisement de plusieurs carrières de marbre des environs, notamment en Transylvanie. Les villages et monastères avoisinants furent mis à contribution et 20’000 ouvriers travaillèrent jour et nuit sous les ordres de 600 architectes.

La révolution de 1989 mit un terme tragique aux rêves de l’honnête dictateur, qui n’en aurait de toute façon pas profité plus que ça vu qu’il commençait déjà à perdre la boule ; au vu du prix du machin, le nouveau gouvernement ne pouvait pas simplement le flanquer à la poubelle et le monstre de 1’100 pièces reste aujourd’hui la principale attraction touristique de la ville, et sert de palais au parlement. D’ailleurs ils l’ont sobrement renommé « le Palais du Parlement », probablement pour marquer la coupure avec l’ancien proprio. Il abrite aussi d’autres organes politiques, des organisations internationales, des salles de conférences et autres halles d’exposition, ainsi qu’un musée d’art contemporain. Oh, et il n’est même pas tout à fait terminé.

Le richissime américain Donald Trump chercha à acquérir le site pour le convertir en casino, parce que lorsqu’un dictateur meurt on trouve toujours un milliardaire occidental pour trouver que ses idées avaient du bon, mais son offre fut déclinée par le gouvernement, malgré le déficit que la bâtisse engendre. Ils amortissent néanmoins les coûts d’entretien par l’organisation de diverses manifestations, comme par exemple l’immense concert de Michael Jackson, lequel fut d’ailleurs la première personne à apparaître au balcon initialement destiné au despote qui venait d’être fusillé. Il s’illustra en adressant au peuple un vibrant « I love Budapest ! » avant de fuir précipitamment la vindicte populaire en hélico.

L’Hôtel Ryugyong, Corée du Nord

Désireuse d’offrir une réplique cinglante à la construction d’un immense hôtel à Singapour par une société Sud-Coréenne, la Corée du Nord entame en 1987 l’édification de l’hôtel Ryugyong, littéralement la Cité des Saules, à Pyongyang. L’édifice devait dépasser les 300 mètres de haut, proposer 3000 chambres sur 105 étages ainsi que des casinos, des night clubs et des restaurants. Ça a donné ça :

En Corée du Nord il n’y a pas d’argent, mais ils ont prévu des casinos ; il affrontent la famine, mais ils ont prévu des restaurants ; personne ne s’est amusé depuis des éons, mais ils ont prévu des night clubs. Quant à savoir où et quand le projet à merdé…

En Corée du Nord il n’y a pas d’argent, mais ils ont prévu des casinos ; il affrontent la famine, mais ils ont prévu des restaurants ; personne ne s’est amusé depuis des éons, mais ils ont prévu des night clubs. Quant à savoir où et quand le projet a merdé…

Débuté en pleine guerre froide pour inciter les occidentaux à investir en Corée du Nord, Ryugyong connut d’importants retards dus à des carences en matières premières, à la mauvaise qualité de celles-ci, au manque de fonds et à l’importante famine qui touchait le pays, bref, les travers habituels des nations communistes ; le dernier gros coup sur le museau fut la chute de l’URSS, qui approvisionnait le chantier en matières premières. Les travaux furent abandonnés en 1992 et le gouvernement nia qu’un tel projet ait jamais existé, allant jusqu’à truquer les photos de la capitale. De toute façon, qui irait vérifier ?

Ainsi, au cours des seize années qui suivirent, ce monument initialement supposé représenter la gloire et le bonheur du peuple Nord-Coréen surplomba, géant gris et informe, la misère quotidienne de ces oubliés de la guerre du Pacifique, adoptant pour l’occasion la forme d’un quartier général de méchant d’un James Bond.

Et ils ont réussi l’exploit de le rendre encore plus menaçant vu des cieux, comme ça même Dieu est prévenu.

Et ils ont réussi l’exploit de le rendre encore plus menaçant vu des cieux, comme ça même Dieu est prévenu.

En 2008 toutefois, les travaux reprirent grâce à l’investissement massif du géant égyptien de la télécommunication Orascom, qui mit une somme rondelette sur la table, portant le total de l’argent investi dans le projet à 750 millions de dollars. En retour, la compagnie décrocha nombre de contrats juteux, notamment concernant l’exploitation de tout le réseau de communication Nord-Coréen. Donc l’armée, plus un client.

Enter Bouygues qui investit au Turkménistan et Orascom en Corée du Nord, je ne serais pas surpris d’apprendre que les grandes entreprises de Télécoms ont également construit des casinos à Dité, des sites de plaisances sur les rives du Styx et des hôtels au Mordor.

Enter Bouygues qui investit au Turkménistan et Orascom en Corée du Nord, je ne serais pas surpris d’apprendre que les grandes entreprises de Télécoms ont également construit des casinos à Dité, des sites de plaisances sur les rives du Styx et des hôtels au Mordor.

Dans les faits toutefois, seule la façade aurait été achevée, et l’hôtel ne servirait finalement que de support à l’antenne placée en son sommet ; trop dangereux et mal conçu pour être habité, l’imposant édifice n’aurait même pas été aménagé à l’intérieur.

Mais pour être honnête, je dois bien admettre que les sources d’où je tire cette information parlent aussi de Ryungyong comme étant « le bâtiment le plus laid au monde » et « l’hôtel de la catastrophe », parce que vous savez, Corée du Nord.

Que pourrait-on faire d’autre avec 750 millions de dollars ?

– Faire déplacer et jouer l’orchestre philarmonique de Berlin 3’750 soirs de suite.

– Payer les frais de 85’227’270 semaines de retard à la restitution d’un livre à la bibliothèque municipale de Lausanne.

– Me les donner.

– Merci.

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