Les grands échecs architecturaux

Publié: 1 mai 2014 dans Histoire

« L’architecture est la science la plus noble et, plus que tout autre, la plus utile », disait Léonard de Vinci, sauf qu’il disait cela à propos de l’ingénierie et non de l’architecture, mais cette variante sert mieux mon début d’article donc vous ferez avec et tant pis pour l’Histoire.

Et il avait/aurait bien raison. Les grands architectes du monde nous ont donné de majestueuses merveilles, et lorsque cette science est mal exploitée voire ignorée, cela peut s’avérer comique :

(Je sais que relier cet incident à l’architecture revient à dire que se cogner l’orteil à un pied de meuble ressort de la menuiserie, mais je trouvais que c’était un bon endroit pour une vidéo.)

D’une manière générale, un échec architectural peut potentiellement faire très mal. Lorsque toutes les fenêtres de votre gratte-ciel tombent en plein hivers parce que quelqu’un a claqué une porte un peu trop fort, on accepte assez mal les justifications du type « l’erreur est humaine ».

Et comme l’erreur est bel et bien humaine quoi qu’on en dise, des incidents de parcours sont inévitables. Et je ne vous parle pas d’une ampoule qui grésille ou d’une porte qui grince, mais bien de couacs pouvant potentiellement déboucher sur des conséquences tragiques, fatales, catastrophiques et désopilantes.

Citicorp Center Tower, New-York

Lorsque dans les années 70 l’établissement bancaire Citygroup décida de construire une grande tour pour ressembler encore un peu plus à Sauron, il fut confronté à un problème : le terrain était occupé par une  église qui n’avait pas l’intention de bouger.

Un arrangement fut trouvé et l’on décida de construire la tour sur pilotis, laissant ainsi l’humble maison du Seigneur ramper misérablement dans l’ombre du Temple du Dieu Dollar, et chacun était à sa place.

Il n’existe aucun problème qu’un conseil d’administration ne peut résoudre en y consacrant les moyens et la réflexion nécessaires.

Il n’existe aucun problème qu’un conseil d’administration ne peut résoudre en y consacrant les moyens et la réflexion nécessaires.

Ainsi naquit en 1977 le Citicorp Center Tower, dressé sur quatre piliers porteurs établis non pas aux coins du bâtiment, mais au centre de chaque façade. Seulement voilà, la même année, quelque chose de vaguement préoccupant fut remarqué : alors que les plans avaient été approuvés, un changement fut apporté en douce au niveau des matériaux de construction. Je vous passe les détails car je pense que ça serait trop compliqué pour vous. En tous cas ça l’est pour moi.

Résultat : si des vents très violents devaient frapper la tour non pas de face, mais à 45 degrés, la charge qu’ils feraient peser dessus risquait de le flanquer par terre, ni plus ni moins. Et ce, en plein Manhattan. Quelques tests et calculs permirent d’établir que la Grande Pomme connaissant des tempêtes suffisantes pour envoyer la bâtisse dans les cordes une fois tous les cinquante-cinq ans en moyenne, voire même tous les seize ans si un complexe système de contrepoids instauré par l’architecte pour stabiliser l’édifice devait foirer.

Signalons aussi que ceci fut remarqué pile-poil au début de la saison des ouragans.

Signalons aussi que ceci fut remarqué pile-poil au début de la saison des ouragans.

Il fut donc urgent d’agir pour garantir la sécurité du personnel. Je plaisante. Durant six mois, des ouvriers vinrent, de nuit, appliquer dans le plus grand secret des plaques d’acier aux endroits sensibles pour fortifier la baraque tout en évitant de prévenir le voisinage direct qu’une catastrophe coûterait environ deux cent mille vies selon les estimations.

Vous ais-je dit que l’architecte William LeMessurier, responsable du couac – encore que ses consignes avaient été ignorées – est aujourd’hui cité comme un exemple d’éthique professionnelle ? C’est parce que sitôt le danger décelé, il avait instantanément prévenu le conseil d’administration. Je comprends que ça puisse surprendre, dans une banque.

«Laissez-moi résumer : vous avez merdé vos tâches, vous nous avez directement mis en danger, vous avez compromis la situation de notre société, et en plus les conséquences de votre erreur toucheront aussi ceux qui n’ont rien à voir avec vous et nous ? Et vous nous le dites ? Mais vous n’avez rien compris mon pauvre ami ! »

«Laissez-moi résumer : vous avez merdé dans vos tâches, vous nous avez directement mis en danger, compromis la situation de notre société, et en plus les conséquences de votre erreur toucheront aussi ceux qui n’ont rien à voir avec vous et nous ? Et vous nous le dites ? Mais vous n’avez rien compris mon pauvre ami ! »

Quoi qu’il en soit le bâtiment fut réparé à temps, profitant d’un incroyable coup de chance lorsqu’un ouragan en route pour visiter la ville dévia sa trajectoire sans que personne ne comprît pourquoi ni comment. De toutes façons ils étaient prêts : Le conseil d’administration avait fait installer des sorties de secours. Secrètes.

Cela fait plaisir de voir qu’il reste des groupes bancaires qui cherchent à ôter cette étiquette de monstres sournois qu’on leur a injustement collée.

The John Hancock Tower, Boston

Années 70, encore. Le centre de Boston inaugure sa plus haute tour, véritable miroir géant formé de 10’344 fenêtres de taille imposante. C’est précisément ce qui la rend belle.

À condition que vous aimiez ce qu’il y a autour.

À condition que vous aimiez ce qu’il y a autour.

C’est aussi ce qui va vous tuer, au vu de la propension du bâtiment à se délester de ses vitres façon feuilles d’automne, les laissant se fracasser quelques dizaines de mètres plus bas. Et tant pis pour qui passe dans le coin, car on parle de tranches effilées de Mort à fragmentation de deux cent cinquante kilos chacune et mesurant plus d’un mètre sur trois.

Heureusement, il n’y eut aucune victime mais ce ne fut pas faute d’essayer : au cours d’une nuit particulièrement venteuse, l’édifice perdit plus de soixante fenêtres, poussant la police à boucler le quartier par la suite à chaque fois que la météo devenait virile. Rapidement, tant de fenêtres avaient été remplacées à la va-vite par des planches de bois qu’on surnomma rapidement la bâtisse « The Plywood Tower ».

Choses apprises aujourd’hui : « plywood » signifie « contreplaqué »

On envisagea nombre de théories pour expliquer le phénomène, mais toutes rencontrèrent une fin similaire aux fenêtres en percutant le dur trottoir de la réalité pratique et, impuissants et démunis, les Américains durent faire appel aux experts : les Suisses !

Car personne ne s’y connaît mieux en gratte-ciels qu’un Helvète.

Car personne ne s’y connaît mieux en gratte-ciels qu’un Helvète.

Référence de son époque en ce domaine, le Zurichois Bruno Thurlimann rejoignit Boston pour se pencher sur le problème, et mit le doigt sur une histoire barbante de fabrication et de matériel qu’on ne retiendra pas (à moins que l’on soit architecte, dans ce cas ça a l’air important), et toutes les fenêtres du bâtiment furent remplacées pour un coût astronomique.

Mais Thurlimann eut une autre bonne nouvelle pour ses mandataires : selon ses calculs, la tour pourrait théoriquement se vautrer de tout son long en cas de forte tempête. Ou plutôt de tout son large, puisque le plus probable était qu’il chutât sur son côté le plus court, je ne sais pas exactement comment – encore une histoire de matériaux, de gravité et de mathématiques, je commence à croire qu’architecte est un métier assez technique.

À terme, ce problème-là fut également résolu en blindant certains endroits d’acier pour un autre coût astronomique. Et aujourd’hui, l’édifice est totalement sûr. En fait, c’est peut-être même l’une des bâtisses les plus sûres de notre époque, tant elle fut étudiée et améliorée au fil des galères rencontrées.

Lotus Riverside, Shanghai

Important projet immobilier, le Lotus Riverside est un complexe résidentiel situé à Shanghai rassemblant onze immeubles construits le long d’une rivière. En 2009, les travaux arrivaient plus ou moins à terme et la plupart des appartements étaient déjà vendus ou réservés.

Et un beau matin, alors que les ouvriers arrivaient sur les lieux pour poursuivre les travaux, ils eurent la surprise de trouver un des immeubles tout simplement renversé, comme si King Kong était venu s’y frotter le dos de nuit :

Made in China

Made in China

On ne mit pas long à comprendre où ça avait foiré : les ouvriers étaient en train de dégager les sous-sols des bâtiments qui, rappelons-le, bordaient une rivière ; toute la terre retirée était déposée en vrac non-loin du cours d’eau, dont les parois ont craqué sous le poids, laissant le liquide inonder le sol aux alentours et rendant le sol si meuble que la bâtisse glissa simplement sur ses fondations.

Précisons aussi que les matériaux employés pour lesdites fondations sont interdits dans les grandes villes de Chine, étant reconnus comme pas assez robustes pour supporter ces immenses immeubles que l’on trouve à Hong-Kong ou Pékin, par exemple, et personnellement j’aurais pensé que Shanghai était aussi considérée comme une grande ville, mais j’ai peut-être trop l’habitude de l’échelle Suisse. Quoi qu’il en soit la pluie qui tombait à la même période n’arrangea rien et le complexe se trouvait désormais sur un sol rendant toute construction impossible. Ce fut le début des jours heureux entre les ex-futurs locataires et les propriétaires des immeubles.

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