C’est l’intention qui compte

Publié: 6 mai 2014 dans Sciences sociales

Après avoir parcouru de long en large des sujets comme la fin du monde, les trous noirs, les lieux dévastés, les cataclysmes ou les tragiques erreurs humaines, gravissant un à un les échelons de l’horreur ou de la fatalité, il est temps pour nous de passer à l’étape suivante ; aussi, notre billet de ce jour traitera des enfants.

Parce que je m’y connais : j’en ai été un. Et surtout, j’en ai gardé des souvenirs. Ça peut paraître évident à certains, mais j’ai souvent l’impression que ce n’est pas le cas de la plupart des adultes qui prétendent réfléchir et agir dans l’intérêt de nos petites têtes blondes.

Prenez les associations qui exigent une loi pour interdire les fessées par exemple, argumentant qu’elles sont source de traumatismes : peut-on tout à la fois se souvenir de son enfance ET réclamer une législation aussi radicale sur ce point ? Et si oui, quel genre de fessées ces pauvres ères ont-ils reçu ?

« Tiens, prends ma fessée dans ta gueule ! »

« Tiens, prends ma fessée dans ta gueule ! »

Je pense que notre vision des mômes a énormément changé au cours de ces dernières décennies. Ils sont passés du statut de petits êtres irresponsables-mais-on-les-aime qu’il faut éduquer correctement à celui d’Empereurs-Dieux que l’on doit vénérer, admirer et couver. Ils sont au centre de nos attentions. Ils sont notre meilleur argument en politique. J’en ai déjà parlé dans un vieux blog mort, alors abrégeons.

Mais bon, puisqu’on est un peu fâché avec le juste milieu, s’il faut choisir, autant trop les protéger que pas assez pas vrai ? Certes, on risque de finir avec une génération de pleutres pleurnichards et timorés, s’indignant à la première contrariété, décalés de la réalité et incohérents dans leurs idées, mais après tout on serait gonflé de leur demander de ne pas l’être : c’est précisément l’exemple qu’on leur donne.

Seulement, malgré toutes leurs bonnes intentions, il arrive que certaines associations fassent montre d’une telle ignorance, d’un manque si stratosphérique de compréhension de la façon dont raisonnent les gosses, que ces derniers finissent par voir cette montagne de naïveté leur dégringoler sur la figure.

Certains cherchent à protéger les enfants « des horreurs du monde », mais oublient que beaucoup de problèmes de notre époque ne découlent pas du Mal Absolu, mais bien de la stupidité.

Ce qui place ces braves gens ma foi assez haut sur la liste des horreurs du monde.

La campagne « Beat Bullying », Angleterre

Toutes les écoles sont confrontées depuis la nuit des temps au problème des écoliers costauds qui s’acharnent sur les écoliers-moins-costauds. Ces tensions, parfois énormes, sont une douloureuse réalité pour beaucoup d’élèves et les conséquences peuvent aller plus loin qu’on l’imagine.

Enfants, parents et personnel de l’éducation ont toujours cherché des solutions aux méfaits des minicuistres dans les salles de cours, en vain.

Jusqu’à ce que quelqu’un dise « hey, et si on vendait des bracelets ? »

Ainsi était née en novembre 2004 la « Beat Bullying Campaign », basée sur ce concept infaillible qui veut que les problèmes complexes se résolvent en passant un ornement vestimentaire. L’idée est la suivante : vous achetez un bracelet pour témoigner votre solidarité envers les jeunes victimes et vous l’arborez fièrement pour montrer que désormais, vous dites « stop ».

C’est ça le problème avec les caïds : personne ne leur a jamais dit « stop ». (À l’image : Frank Lampard, footballeur britannique qui, à ma connaissance, n’a plus jamais eu à souffrir de jeunes canailles depuis qu’il porte ce bracelet.)

C’est ça le problème avec les caïds : personne ne leur a jamais dit « stop ». (À l’image : Frank Lampard, footballeur britannique qui, à ma connaissance, n’a plus jamais eu à souffrir de jeunes canailles depuis qu’il porte ce bracelet.)

Le succès fut largement au rendez-vous : parents, enfants et même superstars joignirent le grand wagon de la révolte et les bracelets se vendirent comme des petits pains. En février 2005, David Beckham remettait le millionième d’entre eux à la jeune Jess Sparrow, 13 ans, grande fan de l’ex vedette de Manchester United, qui déclarait « je suis ici, avec David Beckham, c’est fantastique. J’espère que plus jamais personne ne subira de violences. »

Rassure-toi, jeune demoiselle : C’est fini. Tu as un bracelet maintenant.

Rassure-toi, jeune demoiselle : C’est fini. Tu portes un bracelet maintenant.

Mais…Mais… Qu’est-ce qui a pu mal tourner alors ?

Je vais vous asséner une réalité : pour éviter les emmerdes durant cette période, et quoi qu’il n’y ait pas de recette miracle, la première chose à faire consiste à éviter d’attirer l’attention. Or, porter un bracelet signifiant « fuck bullies » et représentant votre révolte ne va pas exactement dans ce sens.

Donc vous apprendrez sans surprise que les écoliers assez téméraires pour jouer le jeu devinrent des cibles prioritaires dans toutes les écoles du pays. Du côté des organisateurs de la campagne, on ne cacha pas son dégoût et sa stupéfaction : voir leur beau symbole se retourner contre les enfants qu’il était supposé protéger fut un coup amer, essentiellement parce que ça fiche toujours une claque à l’orgueil de constater que des mômes bêtes et méchants ont raisonné plus loin que vous. Peut-être qu’ils commençaient à réaliser que non, les enfants ne sont pas forcément un condensé d’Amour pur dans un petit corps humain et qu’ils n’allaient pas résoudre ce vieux problème en torchant vite fait une solution du type « le bracelet de l’amitié ».

L’échec est d’autant plus rageant que les bracelets en eux-mêmes firent fureur et qu’on se les arracha dans tout le pays, offrant aux jeunes victimes, déjà assez en peine contre leurs prédateurs scolaires qui redoublaient d’efforts, un retour de boomerang en pleine nuque signé « Loi du Marché » : lorsque la demande dépassa l’offre, les prix crevèrent le plafond, atteignant jusqu’à trente livres la pièce sur eBay. Une bonne affaire pour qui a les moyens d’en racketter ici ou là…

Ce qui fait que la campagne ne s’est pas contentée de ne pas régler les violences : elle a donné une excellente raison aux gamins de persévérer, puisque l’activité était désormais grassement rémunérée.

Pour de futures références : aucun problème n’a jamais été résolu par l’achat d’un bracelet, sauf peut-être celui de ne pas avoir de bracelet.

Pour de futures références : aucun problème n’a jamais été résolu par l’achat d’un bracelet, sauf peut-être celui de ne pas avoir de bracelet.

La campagne Healthy Lunchbox, Californie

De tous les problèmes actuels auxquels notre civilisation fait face, ceux liés à l’alimentation représentent probablement la plus grosse masse d’informations évasives, absconses, contradictoires ou incompréhensibles imaginable, et il n’existe pas une seule certitude qui ne trouve au moins un expert pour soutenir son contraire.

Là aussi, il n’y a pas vraiment de solution simple ; la base, dit-on, consiste à manger « sain et équilibré », mais même en adoptant cette résolution vous ne serez finalement jamais sûrs de ne pas avaler des tonnes de pesticides avec vos foutues portions de fruits et légumes, des kilos de sucre avec chaque jus de fruit ou des horreurs génétiques mutantes avec votre blanc de poulet. Il n’existe pas un seul grain de maïs ou la moindre patate bio qui échappe à l’emprise des lobbies, qui ont déjà assez à faire pour défendre leurs intérêts sans avoir encore à vous éviter l’empoisonnement à long terme.

En résulte une forte augmentation de la population en surpoids, mettant en péril la proportion de beaux culs à mater dans les rues et, par là-même, nos futures soirées à insulter les filles qui passent en minijupes en se poussant du coude entre copains depuis les terrasses des café PMU.

Car les enfants ne sont pas épargnés par ce phénomène d’obésité croissante, d’ailleurs c’est surtout eux qui trinquent, les publicités qui les ciblent n’ayant pas été pensées autrement. C’est dans cette cacophonie consumériste que le gouvernement Californien a souhaité mettre un peu d’ordre, ne pouvant pas se permettre, au vu de sa réputation, de tomber en deçà d’un certain quota de canons à Venice Beach.

Le projet « Healthy Lunchbox » était né.

L’idée était de remettre à tous les enfants un sac « healthy lunchbox » sur lequel figure des recommandations alimentaires pour une bonne santé.

Oui, c’est tout.

Les enfants employaient-ils ce sac ? Oui. Pour transporter des pommes et des oranges ? Certainement pas. Les utilisaient-ils pour trimbaler plutôt des pancakes au cheesecake ? Assurément. Ont-ils seulement lu les inscriptions préventives ? Bonne question. Bon, mais ça marchait au moins un peu ou pas du tout ? Eh bien on ne sait pas.

On ne sait pas parce qu’à aucun moment l’état de Californie ne s’est soucié de savoir si leur action avait eu quelque impact que ce soit.

Et pourtant, question impact, leur ancien gouverneur en connaissait un rayon.

Et pourtant, question impact, leur ancien gouverneur en connaissait un rayon.

Ce n’est qu’à Sacramento qu’on décida deux mois après le début de la campagne de soumettre quelques-uns de ces sacs à des analyses, qui dévoilèrent la présence de plomb en quantité non négligeable dans la composition de l’objet gracieusement offert. Parce qu’on a peut-être oublié de préciser que les lunchbags étaient fabriqués en Chine, où il n’est pas rare de trouver du plomb un peu partout.

C’est donc complètement par hasard que l’on découvrit que si cette campagne devait déboucher sur un résultat concret, ça serait probablement par le biais d’intoxications au plomb dans les écoles ; fort de cette information, le gouvernement agit immédiatement et recommanda fortement aux parents de jeter la totalité des trois cent cinquante mille sacs incriminés à la poubelle. Deux mois après les résultats des tests.

Ils justifièrent la lenteur de leurs actions en avançant les coupes budgétaires ordonnées par le président Bush.

Celui-là.

Celui-ci.

Je suis le premier à faire ce jeu de mots ok ?

Donc messieurs-dames, les prochaines fois qui vous vous rendrez aux urnes : ne votez pas à droite, ils intoxiquent nos enfants au plomb. Ça c’est de l’argument choc !

Le programme D.A.R.E., USA

Il est extrêmement important, capital même, de tenir nos enfants informés des dangers de la drogue. C’est à coup sûr l’un des plus grands périls qui les guettent.

C’est pour cela que la plupart des écoliers reçoivent périodiquement la visite d’un spécialiste qui leur parle de ce phénomène et de la façon de s’y préparer. N’ergotons pas : c’est indispensable.

La difficulté est bien sûr de trouver comment leur déballer tout ça ; ce sont des pré-ados, il n’existe pas vraiment de moyen sûr de leur parler sans qu’ils vous haïssent.

Aux Etats-Unis, on a choisi d’y aller cash ; plutôt que leur présenter la situation avec condescendance et paternalisme, choses qui sont à l’adolescence ce que l’Ombre Jaune est à Bob Morane, on leur explique sans ambages que le danger rôde, partout. La mission échoit à la campagne d’information D.A.R.E., qui démontre que la vie est un immense mur vers lequel tous les enfants du monde se ruent pied au plancher et, pour les aider à prendre le bon contour, ses pédagogues peignent un immense diable dessus.

La drogue est partout, omniprésente, omnisciente. Elle vous liquéfie le cerveau et vous transforme en momie. Elle arrive. Pour vous. Vous pouvez entendre le bruit sourd de ses pas emboîtant les vôtres, vous pouvez sentir son souffle dans votre nuque. Elle vous connaît, vous, elle vous veut, elle veut manger votre chien et vendre vos parents. Par-dessus tout, elle vous hait. Elle a eu vos amis, vos connaissances et vos voisins, vous faites partie des neuf personnes de cet état qui repoussent encore l’inévitable. Elle ne sera pas tranquille tant que vous ne serez pas accroc et malheureux.

J’exagère ? Oui. Beaucoup ? Non.

Cela donne-t-il des résultats ? Pas toujours : dans beaucoup de cas, il semblerait que la prévention soit vite oubliée et ne marque pas son jeune public plus que ça. Mais à quelques occasions, là, c’est tout bon : ils craquent. C’est en tout cas ce que nous révèlent deux études dévoilées par le New-York Times.

Pourquoi ? Eh bé, à force de hurler aux gosses que la drogue les attrapera tous comme de vulgaires Pokémon et que pour y échapper il leur faudra faire montre d’une montagne (Golgotha en l’occurrence) de volonté, ils leur fichent une telle pression que pour les ados, le plus simple est encore d’y céder.

Dès lors, au premier pote qui leur fait fumer un joint, ils prennent conscience que non, ils ne sont pas en train de se désagréger physiquement et moralement, et que si ça c’était des conneries, alors le reste l’est peut-être aussi.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s