Au-delà : accès refusé

Publié: 21 mai 2014 dans Histoire

Les nombreux contes et les légendes hérités de nos ancêtres nous ont enseigné deux leçons incontournables : premièrement, la mort est inéluctable. Deuxièmement, le trésor était en nous depuis le début.

La mort, on va tous y avoir droit. Elle est l’ultime point de chute de toutes les vérités du monde. La preuve, c’est que vous m’avez compris quand bien même je ne suis pas sûr que cette dernière phrase ait un sens.

Néanmoins, son caractère inévitable ne doit pas être pour nous synonyme d’acceptation placide et docile de la tyrannie de la Grande Faucheuse ; nous sommes les rois de la foutue planète, à nous de ne pas nous laisser emmerder par un squelette pourvu d’une faux, et d’applaudir celles et ceux qui l’accueillent d’une manchette au plexus en lui disant « pas aujourd’hui ».

Comme ceux-là, par exemple :

John Capes

Quand je vous affirme qu’on peut dire non à la mort, ça ne signifie pas forcément qu’on doit raser les murs pour éviter d’attirer son attention, au contraire même : pourquoi ne pas camper devant, les mains sur les hanches, vos yeux rivés dans ses orbites, avec un petit sourire en coin induisant que vous vous foutez bien de sa gueule ?

Et lorsqu’elle tend la main pour vous saisir, tac ! Un pain !

C’est ce qu’a fait John Capes en 1941, en embarquant dans le sous-marin Britannique « Persée » en partance pour Alexandrie depuis l’île de Malte ; durant la guerre, un sous-marin était à la Grande Faucheuse ce qu’une robe légère est à un Beauf des Terrasses aujourd’hui, à savoir un moyen relativement sûr d’attirer son attention ; 70% des équipages engagés dans le conflit ont rencontré une fin peu enviable.

Le 6 décembre arrive ce qui doit arriver, un projectile ou une mine touche le bâtiment qui rechargeait ses batteries en surface et le vieux Persée pique du nez direction station terminus « Les Abysses », tout le monde descend.

C’est Méduse qui devait être contente !

C’est Méduse qui devait être contente !

John, qui n’est pas membre d’équipage mais un officier de la Navy devant rejoindre Alexandrie, se repose dans un tube lance-torpille qu’il avait converti en couchette improvisée – système D – lorsqu’éclate la déflagration et que l’eau glacée inonde le bâtiment. Trainant un ou deux camarades dans les cordes mais donnant des signes de vie, il gagne le sas d’évacuation, vire à grande peine les boulons le maintenant clos, passe un gilet de sauvetage, fais de même avec les blessés, bois une rasade de son flacon de rhum et, une fois la pièce inondée et ses compagnons évacués, quitte le bâtiment en perdition. Son gilet le tire vers la surface, où il s’exclame « gosh, j’ai cru que mes poumons allaient éclater ! ».

C’est la première fois de l’histoire qu’une personne parvient à évacuer un sous-marin depuis cette profondeur ; Capes constate d’ailleurs rapidement qu’il est le seul survivant. Et sur le moment, sa situation ne valait guère mieux que celle de ses infortunés camarades : isolé au milieu de l’océan en pleine nuit d’hivers, le vieux John semble surtout avoir opté pour une mort plus lente.

Heureusement, l’empreinte blanche des falaises des îles de Céphalonie se dessine à l’horizon et Capes fait appel à ses dernières forces pour rejoindre la terre ferme, où il est retrouvé inconscient par des pêcheurs le matin suivant.

La Céphalonie étant occupée, il va y rester caché un an et demi par la courageuse population locale, laquelle prendra des risques insensés pour lui éviter de tomber entre les mains des Italiens. En 1943, il gagne la Turquie en intégrant l’équipage d’un bateau de pêche et, depuis là, rejoint Alexandrie.

« Vous êtes en retard. »

« Vous êtes en retard. »

On va lui donner une médaille pour la forme, mais soyons clairs : pas grand monde n’y croit à son histoire. Il y a des blancs. Et des incohérences. Il a changé une ou deux fois quelques détails, du reste son nom n’apparaît même pas sur la liste officielle des passagers ; quant aux boulons du sas qu’il aurait virés pour évacuer les lieux, ils étaient supposés être soudés pour que ledit sas ne s’ouvre pas stupidement au premier choc venu (c’est plus pratique s’il ne sert à rien du tout). Enfin, John traîne la réputation d’embellir – sinon d’inventer – ses histoires.

Je vous laisse vous faire votre propre jugement. Sachez seulement que John mourut en 1985 sans qu’on fût en mesure d’en dire beaucoup plus. Et puis, en 1997, la carcasse du Persée fut retrouvée et des plongeurs s’y rendirent pour l’examiner ; dans un endroit qui ressemblait suspicieusement à la description rapportée par Capes, ils trouvèrent le sas déboulonné, un tube lance-torpilles converti en couchette de fortune et, dans un coin, une petite flasque de rhum.

Larcena Pennington Page

En 1860 – Seigneur, mais quelle idée de vivre à une époque pareille aussi – la jeune Larcena Pennington Page se remet d’une variante de la malaria, et puisque ce billet parle de la Mort, signalons que cette maladie est probablement la plus grande cause de mortalité de l’espèce humaine, qui lui devrait plus d’un décès sur deux depuis qu’elle peuple la planète. Bref.

Pour ce faire – pour se remettre de la malaria donc, pas pour tuer la moitié de l’espèce humaine – il est conseillé à la jeune femme de 22 ans de se rendre en altitude, car il n’est pas une seule chose que le bon air de la montagne ne puisse guérir.

Hormis peut-être la cupidité.

Hormis peut-être la cupidité.

Ainsi, en mars de la même année, Larcena, son mari, l’associé de celui-ci et une jeune fille de dix ans du nom de Mercedes entreprennent de gagner quelque sommet non-loin du lieu de travail familial – tous bossent pour le même employeur, de qui la petite Mercedes est la fille adoptive, et Larcena est l’institutrice privée de cette dernière – où ils projetaient de construire une cabane.

Mais un beau matin durant le trajet, alors que les deux hommes sont partis chasser, cinq Apaches tombent sur le campement et enlèvent les malheureuses par la force ; s’en suit une marche forcée plus de vingt kilomètres, un cauchemar pour la jeune convalescente qui peine à tenir le rythme. En chemin, cette dernière déchire sa robe par petits morceaux d’étoffe pour les semer à l’attention des deux hommes qui, loin derrière, traquaient les ravisseurs.

Ainsi naquit la légende de la Petite Poucette

Ainsi naquit la légende de la Petite Poucette

Les Apaches en prennent rapidement conscience ; ils la forcent alors à se dévêtir presque entièrement et reprennent leur avancée en augmentant considérablement le rythme. Privée de ses chaussures, malade, faible et transie de froid, Larcena est incapable de tenir l’allure. Les sauvages (si ça ne vous dérange pas je vais les appeler comme ça pour cette fois, au vu du contexte) lui plantent une lame dans le dos et la frappent durement à terre, à coups de lances et de pierres.

La croyant morte, ils cachent son corps derrière un arbre et repartent. La pauvre passera trois jours dans le coltard avant de reprendre conscience. Infiniment faible, au point où elle voyait ou entendait des hommes dans les environs mais était incapable de les héler, la brave Miss Page va faire la seule chose possible : rentrer par ses propres moyens.

On parle donc d’une trotte d’une grosse vingtaine de kilomètres en pleine montagne par un froid épouvantable, la malheureuse était pratiquement nue et en convalescence, avait perdu beaucoup de sang, on lui avait porté douze coups de lance dans le dos et frappé à la tête avec des pierres, elle avait passé trois jours hors-service et la seule subsistance disponible était constituée de quelques racines et de neige ; incapable de se redresser, elle rampa pendant treize jours avant de rencontrer enfin un bûcheron qui lui porta secours.

Et encore : craignant un fantôme ou une sorte de piège, le brave homme fut tenté d’y mettre un ou deux pruneaux, vous savez, par prudence, mais s’en abstint. De toute façon, si elle avait survécu jusque-là, je ne pense pas que quelques balles auraient fait une différence notable.

D’ailleurs vous saurez qu’elle vécut jusqu’à l’âge de 76 ans. Quant à la petite Mercedes, on la libéra lors d’un échange de prisonniers et elle retrouva ses proches sans la moindre égratignure (hormis une petite rayure sur le bas-côté).

Sergueï Fiodorovitch Miouchkine (peut-être)

Vous avez peut-être, comme moi, déjà vu ces vidéos de Russes qui jouent les funambules à des hauteurs invraisemblables, s’agrippant d’une main à la vie et à une plate-forme, ou marchant sur des poutrelles que je n’oserais même pas fouler dans Prince of Persia.

Et, comme moi également, vous avez sans doute regardé ces vidéos en vous agrippant aux accoudoirs de votre chaise de bureau, la mâchoire crispée, sans jamais cligner des yeux, en serrant Nounours très très fort contre vous et en laissant involontairement échapper de pathétiques petits couinements d’angoisse.

La question essentielle étant bien sûr de savoir si la vidéo se terminera de cette manière :

Je vous laisse imaginer ce à quoi peut ressembler un homme qui s'agrippe à ses accoudoirs ET à nounours, personnellement je n'y arrive pas.

Mais en vrai.

Et bien ça arrive figurez-vous, par exemple là :

Vous l’avez regardée ? Donc si jamais, c’est un type qui s’offre un base-jump depuis un pylône électrique de cent-vingt mètres de haut, qui ouvre son parachute dont rien ne sort, puis qui s’écrase passablement plus bas dans la neige, soulevant un joli nuage de poudreuse (ainsi que diverses questions) et générant un cratère conséquent. S’en suit un silence gêné du caméraman, qui finit par bredouiller quelque chose en russe où j’ai cru comprendre le mot « vidéogagski » avant de couper.

Et oui, ce mec-là a bel et bien survécu ! Il s’est pris une volée fédérale, certes, avec rupture du pelvis et des jambes ainsi qu’un sale coup à la colonne vertébrale, mais il est vivant et il marchait déjà trois mois plus tard.

Mais ce qui frappe dans cette vidéo, c’est encore le début (quoi que vous me direz que la fin – je n’ose pas dire la chute – ne manque pas d’impact non plus) : on voit bien à quel point il flippe, redoutant très exactement ce qui va arriver. Il hésite, s’accroche, se tâte, puis enfin se jette dans le vide, sans doute après s’être dit « qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? ». Réponse 120 mètres plus bas.

Je dois quand même bien admettre que ce mec est plus badass que je ne le serai jamais

Je dois quand même bien admettre que ce mec est plus badass que je ne le serai jamais

Bien sûr, sa survie miraculeuse tient à la forte couche de neige qui s’avéra suffisamment épaisse pour amortir sa chute.

Christine McKenzie

Pour terminer, honneur aux dames et spécialement à la Sud-Africaine Christine McKenzie, laquelle a fait encore plus fort que le camarade Pandanlagonfle cité ci-dessus puisqu’elle s’est arrangée pour survivre à une chute de trois kilomètres droit dans des câbles à haute tension. Yep.

Christine est une pointure dans le domaine du saut, elle en était à son 112ème quand l’accident est survenu. Un saut pour elle ordinaire, normal, tranquille, limite banal quoi, trois petits kilomètres de chute vertigineuse et un énième doigt tendu à la gravité, qui malheureusement dégénéra en succession de contrariétés propre à finir en clafoutis de parachutiste avec coulis de madame sur son lit de bitume.

Donc elle saute. Elle ouvre son parachute, rien. Elle ouvre son deuxième parachute, re-rien. Sale journée. En fusant vers le sol, elle remarque que sa route la plus probable – tout droit – passe par un enchevêtrement de câbles et de pylônes électriques. Je doute que ce détail eut pour elle beaucoup d’importance, c’est juste une ou deux morts de plus, on ne compte plus à ce stade, et puis quitte à finir écrasée comme un fruit trop mûr, pourquoi ne pas ajouter une petite électrocution ? Ça fera peut-être rire des gosses méchants, ou des bloggeurs…

À l’image : Christine McKenzie en train de nous montrer où toute cette aventure s’est déroulée.

À l’image : Christine McKenzie en train de nous montrer où toute cette aventure s’est déroulée.

Et bien dans les faits, les câbles cèdent et amortissent sa chute sans pour autant l’électrocuter et, en percutant le sol dans un bruit mat insuffisant pour couvrir la voix divine qui tonnait « Deus Ex Machina », elle constate en premier lieu qu’elle est consciente, puis qu’elle a mal, et enfin qu’elle n’est pas morte.

À la place de la Grande Faucheuse, ce sont ses partenaires de parachute qui arrivent ventre à terre (tournure peut-être un peu maladroite ?), et qui ne sont pas peu surpris de l’entendre se plaindre de ses douleurs. C’est vrai ça : depuis le temps qu’on dit que les femmes tiennent mieux la souffrance que les hommes, qu’est-ce que c’est que ces pleurnicheries Christine ?

Et bien elle ne mettra pas longtemps à récupérer : elle blaguait déjà en attendant l’ambulance et, depuis sa chambre d’hôpital, planifiait ses prochains sauts.

C’est bon Christine. T’as gagné.

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commentaires
  1. Eltrum dit :

    J’ai adoré, continue comme ça! j’ai bien aimé imaginer le dernier « plaf! » et la parachutiste dans un trou qui fait des blagues 🙂

  2. labo80 dit :

    Merci beaucoup ! Oui, cette parachutiste sait garder le moral, même si elle avait de quoi être soulagée !

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