Toute la beauté du monde – III

Publié: 25 juin 2014 dans Géo

Il serait dommage, alors que l’été bat son plein (pauvre plein) et que beaucoup songent voyages et vacances, de ne pas nous intéresser à nouveau à ces endroits pittoresques et abominables qui vous tendent leurs maigres bras blafards en vous souriant de tous leurs crocs.

Parce qu’il existe sur Terre des lieux que l’on imagine moins aptes à abriter des êtres humains que des fillettes blêmes vêtues de linceuls et aux longs cheveux noirs, raides et mouillés leur cachant le visage, par exemple ; des lieux où, paranormal ou non, il ne faudra pas longtemps à votre cerveau pour vous convaincre qu’ils sont bel et bien hantés si vous deviez vous y retrouver isolé.

Ce que je ne vous souhaite pas. Quoi qu’objectivement, si vous avez vraiment tenu à vous isoler dans ces lieux, je pense que vous n’avez qu’à assumer.

Et comme tout est toujours mieux avec un thème, cette semaine, ça sera la Mort. Comme chaque semaine.

L’ossuaire de Sedlec, République Tchèque

En 1278, un abbé revient de Terre Sainte en charriant une poignée de terre du mont Golgotha qu’il répand sur le cimetière de la petite ville de Sedlec. Le lieu obtient instantanément la réputation d’assurer le repos des morts, parce qu’une foi sincère en l’Évangile gagne toujours un petit quelque chose lorsqu’elle est mêlée à une superstition sortie de nulle part.

Une peste noire, quelques croisades et beaucoup de notoriété plus tard, le cimetière du petit patelin est plein à craquer, plus de quarante mille personnes y reposent en paix, probablement mieux qu’elles ne l’auraient fait ailleurs.

Puis un jour, vers 1870, le prêtre des lieux contemple les fosses remplies d’ossements en se disant qu’il faudrait faire quelque chose.

À commencer par un chandelier.

À commencer par un chandelier.

On fit appel à un sculpteur et roulez jeunesse : des semaines durant, des petits doigts de fées s’agitèrent et les os furent blanchis, assemblés et bichonnés jusqu’à donner à l’édifice ce petit côté « temple de la damnation éternelle » toujours passe-partout dans un lieu saint.

Outre le terrifiant chandelier, tout ici-bas est fait à base de restes humains hérités des guerres médiévales et des grandes épidémies, le mobilier comme la décoration, les murs, les colonnes, les arches et même un blason à l’entrée.

Ça ne se voit pas à l’œil nu, mais des autels dédiés à Satan, Seth et Tiamat ont aussi été édifiés à partir des âmes des morts.


Ça ne se voit pas à l’œil nu, mais des autels dédiés à Satan, Seth et Tiamat ont aussi été édifiés à partir des âmes des morts.

Aujourd’hui vous pouvez bien sûr visiter le site, qui est une des attractions touristiques de la région avec le Musée de l’Abîme, la Colonne Spectrale et le Mausolée d’Aborrh’Tetra-Agonis. Et les amateurs de sensations fortes peuvent même choisir de passer de nuit pour en rajouter une couche niveau ambiance, mais feront alors la queue derrière les gothiques, les cultistes de Cthulhu et les nécromanciens.

Caves de Kabayan, Philippines

Fin du siècle dernier, des bûcherons philippins travaillant sur le flanc d’une montagne jusque-là peu exploitée tombent sur une énigmatique anfractuosité donnant sur une grotte mystérieuse.

Normalement, si l’on en croit la culture populaire, les choses auraient dû se passer ainsi : d’abord, les bûcherons échangent, à voix basse et en philippin, des considérations angoissées non sous-titrées ; l’un d’eux tente alors quelques pas, timidement suivi par ses collègues à cinq mètres derrière lui, tandis que la musique et les plans de caméras induisent qu’il va s’en manger une avant peu. S’en suit une sorte de fausse alerte, au terme de laquelle le bonhomme de tête laisse échapper un soupir de soulagement en voyant un chat détaler. Alors, les yeux toujours rivés sur minet, il s’apprête lentement, très lentement, à reprendre la marche, prenant bien soin de tourner la tête en dernier, et enfin finit par poser son regard devant lui, à peu près où se trouve la caméra. C’est là qu’il pousse un abominable hurlement tandis que l’image zoome sur son visage tordu par la terreur et l’exagération. La scène suivante nous montre ses collègues horrifiés se précipiter dans la jungle en répétant un mot inintelligible aux accents de malédiction antique.

Ensuite, et seulement ensuite, intervient un personnage important : le Blanc.

Ensuite, et seulement ensuite, intervient un personnage important : le Blanc.

Mais là, non. La réalité dépasse parfois la fiction dit-on, et en l’occurrence… non-plus. Que dalle, ils sont juste entrés, ont vu des crânes, des os, des restes humains très anciens, ainsi que d’étranges boîtes en bois et se sont dit « hey, je me demande ce qu’il y a dans ces boîtes ! » avant d’entreprendre d’en ouvrir une.

On pensait qu’ils y trouveraient une mort atroce, à la place ils découvrirent un mort atroce :

 Je ne sais pas si je les trouve terrifiants ou mignons.


Je ne sais pas si je les trouve terrifiants ou mignons.

Ils venaient de tomber sur une chambre funéraire Ibaloi, vestige d’un peuple qui aurait vécu dans le nord des Philippines pendant un peu plus de trois mille ans et dont les momies dateraient du treizième au seizième siècle. Les Ibaloi prenaient soin de leurs morts en fumant leurs corps comme des jambons pendant des mois afin d’en retirer toute la flotte tout en préservant les organes internes, avant de les plier je ne sais comment pour les faire rentrer dans ces bébés cercueils. Et le procédé commençait même avant le décès, puisque les mourants buvaient une abominable boisson salée avant d’y passer.

Les Ibaloi croyaient à la résurrection et par conséquent voulaient que les âmes des morts puissent réintégrer un corps en plus ou moins bon état, ce qui soulève plus de questions que ça n’amène de réponses. Dans tous les cas c’était une religion comme une autre et, qui sait, peut-être que ces mecs avaient raison et qu’un jour, au son des trompettes du Jugement Dernier, d’innombrables œufs de bois écloront en grinçant sur de petits corps momifiés, vous tendant leurs mimines toutes sèches en essayant d’articuler tant bien que mal qu’ils auront besoin de votre aide pour s’extirper de là.

« Merci ! Un bisou ? »

« Merci ! Un bisou ? »

Actuellement, certaines des momies sont exposées dans des musées tandis que d’autres ont été soigneusement remises à leurs places, sous une certaine surveillance pour mettre fin à cette tendance qu’avait une partie de la population locale à aller désacraliser ces chambres, voler les momies et tagger les corps et les cercueils.

En tous cas, s’il y a une chose qu’on a apprise aujourd’hui, c’est qu’il y avait bien des méthodes de momification de par le monde et que les Philippins ne s’en sortaient pas si mal. Après tout, leurs morts, ils les pliaient pour qu’ils ne prennent pas trop de place, les cloîtraient dans une boîte qu’ils allaient planquer dans une grotte, au moins vous ne les aviez pas sous le nez… Vous imaginez s’ils les avaient laissées au su et vu de tous, comme ça, dans tous les coins ?

Non ?

Les momies suspendues, Papouasie Nouvelle Guinée

Il y a un proverbe qui dit « il y a toujours pire dans les îles du Pacifique ».

Il existe en Papouasie Nouvelle Guinée une tribu appelée les « Kuku Kuku » (Kuku tout court était déjà pris en Afrique) (ce qui ne facilite pas les recherches) dont les traditions voulaient que les morts soient fumés et exposés bien à la vue de tous, et vous auriez tort de vous laisser abuser par l’imparfait de ma phrase, ces traditions ont toujours cours aujourd’hui.

Ça a autrement plus de gueule qu’une urne !

Ça a autrement plus de gueule qu’une urne !

C’est juste qu’ils choisissent parfois un enterrement Chrétien, mais la momification reste à la mode chez les Kuku Kuku. Là aussi, ils commencent par fumer le corps pendant un bon moment au cours duquel les proches, humidité des lieux oblige, accélèrent le processus de déshydratation en massant et frappant régulièrement le mort à l’aide d’un couteau de bambou. Ensuite, ils évacuent les organes du décédé à l’aide d’un procédé appelé, si je le traduis mot à mot, le « fausset rectal », ce qui n’est pas vraiment clair mais je pense qu’on peut tous se faire une idée. Un mois après le décès, le corps est accroché comme une guirlande dans le voisinage direct et c’est joli comme tout.

« Kuku tout le monde ! »

« Kuku tout le monde ! »

De fait, les momies chez ces types sont un peu comme les stars chez nous, elles ne se retirent jamais complètement de la vie publique ; on les garde pour décorer le village ou le salon, pour égayer les gens et veiller sur eux. C’est assez sympa finalement, mais ça ne nous fait pas oublier pour autant cette histoire de fausset rectal.

Les cénotes de Chichen Itza, Mexique

Ancien territoire Maya, la cité de Chichen Itza dans le Yucatan regorge de cénotes, ces bassins d’eau cristalline qui figurent assurément dans le top 5 de nos définitions du paradis terrestre.

L’une d’entre elles, nommée « Calavera » est spécialement grande et majestueuse ; à l’époque, les Mayas y balançaient divers ornements, armes, morceaux de jade, métaux précieux et êtres humains en offrande à Chaac, le dieu de la pluie, ce qui fait qu’aujourd’hui encore, lorsque vous nagez dans ses eaux claires et que vous vous rapprochez du fond, vous finissez par tomber nez-à-cavité nasale avec ça :

Et ça.

Et ça.

Ah, et puis ça.

Ah, et puis ça.

Ce que je veux dire, c’est qu’à ce moment-là, lorsque vous prenez conscience que vous n’êtes pas complètement seul, si un poisson passe à votre niveau et vous effleure la jambe, quelle que soit la matière dont sont faites vos tripes, quelles que soient vos expériences, vos combats et votre badassattitude, je suis convaincu que vous laisserez, vous aussi, votre petite offrande au vieux Chaac.

Les falaises du peuple Bo, Chine

(Parce que c’est Bo la Chine.)

Il y a, quelque part dans l’immensité de l’Empire du Milieu, une province bien jolie et très ancienne où l’on trouve notamment des falaises spectaculaires :

Vous voyez que je me suis pas foutu de vous ; elle est pas belle, ma falaise ?

Vous voyez que je me suis pas foutu de vous ; elle est pas belle, ma falaise ?

Ces lieux étaient habités par le peuple Bo, une ethnie qui a disparu sous les coups de lattes de la dynastie Ming vers la fin du moyen-âge. Cette peuplade était surtout connue pour s’être demandé un jour quelle était la façon la plus compliquée et dangereuse de prendre soin d’un mort, et ils l’appliquèrent à la lettre. Ça donne ça :

En cas d’apocalypse zombie, cette province part avec un net avantage.

En cas d’apocalypse zombie, cette province part avec un net avantage.

Oui, ces gens-là accrochaient leurs cercueils – ou en tous cas certains – directement à la paroi, à l’aide d’une méthode qui demeure un mystère (sans doute les extraterrestres). Et ils y tenaient : les descendants du peuple Bo, en émigrant dans d’autres lieux d’Asie après s’être fait fesser par les Ming, importèrent cette tradition avec eux, ce qui fait qu’il existe d’autres ravins-nécropoles similaires dans des pays voisins.

Sur les quelques milliers de cercueils initiaux, seuls quelques petites centaines n’ont pas été fichus à bas par les pluies et l’usure du temps, ce qui veut dire qu’outre les chances de vous prendre une tombe sur la figure en vous baladant dans le secteur – ce qui est une mort honorable selon les gothiques – vous pouvez aussi vous attendre à trouver des ossements de-ci de-là. Vous le saurez assez vite si vous avez un chien.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s