À exploration spatiale, échecs cosmiques

Publié: 2 juillet 2014 dans Histoire

S’il est une seule chose qu’on a fini par comprendre sur l’espace, c’est que ça n’est pas tout petit. Quoi qu’il s’y passe, quoi qu’on y trouve, il faut toujours que ça soit énorme.

Alors nous, on s’adapte. Ils veulent du grand ? Ils auront du grand ! Impossible, après tout, d’explorer l’espace sans verser au moins un peu dans l’irrationnel ; l’investissement en temps comme en argent est gigantesque, les problèmes que l’on rencontre sont cataclysmiques et les échecs qui suivent sont, eux aussi, sans commune mesure.

Vladimir Komarov

Avant toute chose, voici ce à quoi ressemblait Komarov avant la mission que nous allons évoquer, à droite sur la photo – et à gauche, vous avez son ami Youri Gagarine :

Deux astronautes russes en train de se préparer à la vie sur la lune.

Deux astronautes russes en train de se préparer à la vie sur la lune.

Maintenant, voici le même Vladimir Komarov au retour de celle-ci (au premier plan) :

Ce que j’essaie de dire, c’est que la mission s’est mal passée.

Ce que j’essaie de dire, c’est que la mission s’est mal passée.

Vladimir Komarov était un homme loyal et courageux que les huiles de l’ex-URSS s’ingénièrent à faire mourir de la façon la plus stupide, méchante, inutile, coûteuse, tragique, injuste et rageante possible. La Russie – comprenez le président Leonid Brejnev – projetait une sorte de démonstration au cours de laquelle deux astronautes étaient supposés se rencontrer dans l’espace, échanger leurs modules puis poursuivre leurs routes (et peut-être ramener un morceau d’étoile, on n’est plus à ça près), afin de montrer au monde (= aux USA) que les Russes étaient des badass du cosmos. Et, précision importante, cette mission devait absolument se dérouler en 1967 pour commémorer les 50 ans de la révolution russe.

On plaça donc Vladimir sur orbite à bord d’un module bricolé entre la poire et le fromage nommé Soyuz 1, pas du tout fini et comptant pas moins de 203 dysfonctionnements. Et comme il est raisonnable d’attendre d’un astronaute qu’il refuse une mission à bord d’une telle caisse à savon, on désigna son ami et idole Youri Gagarine comme remplaçant, sachant bien que Komarov n’oserait pas l’envoyer mourir à sa place.

Gagarine – l’équivalent Russe d’Armstrong, à savoir un grand homme et un type en or – écrivit, ulcéré, un pavé de dix pages à l’attention de Brejnev pour exiger le report de cette mission aussi stupide que suicidaire. Sa lettre n’arrivera jamais à son destinataire, et il ne fait pas bon, paraît-il, être celui qui cherche à la lui remettre. Le jour J, Youri se présente à la base de lancement pour prendre la place de Komarov, mais se fait poliment envoyer aux pives.

Donc le 23 avril 1967, Vladimir dérive dans l’orbite terrestre et n’a pratiquement aucun contrôle sur son appareil dont tous les voyants sont au rouge. Sur Terre, on finit par réaliser que leur foi inébranlable en la Mère Patrie ne suffira pas à rendre le module fiable. Ok les gars, vous aviez raison, on annule tout et n’en parlons plus. Tu peux rentrer Vlad !

Et c’est là que ça devient vraiment moche. Comme vous savez comment ça va finir, vous pouvez scroller jusqu’à la photo de chat si vous ne voulez pas lire un truc tragique.

Toujours là hein ? Bon : vous aurez remarqué que Komarov, malgré les deux bonnes centaines de défectuosités, était toujours bien vivant lorsqu’on l’enjoignit à rentrer.

« C’est bon les gars, cap sur le port, on rentre ! »

« C’est bon les gars, cap sur le port, on rentre ! »

Au milieu des voyants clignotants, des alarmes, des bips et des fusibles qui grillent (quels clichés ?), l’héroïque Vladimir manœuvre tant bien que mal pour ramener sa barque aux porcs qui l’avaient envoyé là-haut. Il gère les problèmes l’un après l’autre en sachant bien que le moment de vérité serait l’entrée dans l’atmosphère. Apparemment, celle-ci se déroule bien, le sort ayant choisi pour le malheureux astronaute une mort bien plus bête : la défectuosité de trop concernait les parachutes, qui n’avaient pas la place pour se déployer correctement. Chose dont les concepteurs de la capsule étaient paraît-il pleinement conscients.

Malgré tous ses défauts, le module restait un machin perfectionné qui était allé dans l’espace avec un humain à l’intérieur, alors comment ne pas déplorer que ce qui causa sa perte fut finalement un bout de tissu dont Léonard de Vinci avait déjà compris le fonctionnement quatre siècles plus tôt ? Happé par la gravité, Soyuz 1 chuta comme une pierre à une vitesse vertigineuse.

Basée en Turquie, une agence de renseignement américaine parvint à capter les communications émanant de l’engin qui fusait vers le sol ; Komarov, au téléphone avec sa base, pleurait de rage et de désespoir, maudissant les responsables de cette absurde et honteuse débâcle. Son interlocuteur, Alexei Kosygin, haut dignitaire du parti lui aussi en larmes, hoquetait tant bien que mal qu’on se souviendrait de lui comme d’un héros. Également au téléphone, la femme de Komarov demandait d’une voix blanche ce qu’il fallait dire aux enfants. Youri Gagarine devenait fou.

Ok tout le monde, vous pouvez rouvrir les yeux !

Ok tout le monde, vous pouvez rouvrir les yeux !

C’est ainsi que Vladimir Komarov mourut inutilement dans le crash qui mit un terme à ce sordide gâchis, se sacrifiant en accord avec sa conviction que le pays devait prendre soin de Youri Gagarine. Et comme un tel gaspillage de ressources et de courage mérite à tout le moins d’être absolu, Gagarine lui-même décéda à son tour un an plus tard, dans un accident d’avion.

Peut-être que le gouvernement de l’URSS ne méritait tout simplement pas ces gens.

Mars Climate Orbiter

En 1993, la NASA envoie en orbite de Mars une sonde de près d’un milliard de dollars nommée « Mars Observer », parce qu’elle a toujours été nulle pour trouver des noms qui claquent. Arrivé à sa destination, le coûteux engin cesse rapidement de donner signe de vie et l’on ne saura probablement jamais pourquoi ; tout ce que les experts peuvent avancer sans trop d’incertitude, c’est qu’il a dû y avoir un problème d’étanchéité et que ça fait chier.

Décision est alors prise de changer la politique de la NASA, parce qu’on ne peut pas se permettre de claquer autant de temps et de fric dans un objet qu’on finit par perdre comme un porte-clés ; désormais, on appliquerait un nouveau programme qu’on appellera better, faster, cheaper, un procédé qui consiste à demander de meilleurs résultats pour moins cher et avec des délais plus serrés, un peu comme on fait avec les graphistes.

Ainsi, en 1999, on était prêt à en remettre une couche avec Mars Climate Orbiter, qui reste à ce jour l’un des échecs les plus retentissants, bêtes et hilarants qu’ait affrontés l’humanité.

Bien qu’il y ait un foisonnement de détails que j’ignore, je peux vous affirmer que pour mettre un machin en orbite d’un truc, en l’occurrence Mars, il faut vous débrouiller pour qu’il arrive dans son périmètre et se fasse happer par sa gravité, puis magouiller pour « verrouiller » sa trajectoire sur celle de la planète. À terme, votre sonde, elle tombe vers planète rouge, mais comme cette dernière se déplace à la même vitesse, tout le monde est copain. C’est plus ou moins ce qui se passe avec la station spatiale internationale, sauf que frottement de l’atmosphère oblige, ils doivent périodiquement mettre un coup de gaz pour éviter qu’on se la prenne sur la couenne. Ce qui est gentil.

Expirer sous un engin de 150 milliards de dollars ne manque certainement pas de cachet, mais une météorite arrivera à un meilleur résultat pour beaucoup moins cher.

Expirer sous un engin de 150 milliards de dollars ne manque certainement pas de cachet, mais une météorite arrivera à un meilleur résultat pour beaucoup moins cher.

Évidemment, c’est du pointu ! Concrètement c’est juste une équation, mais elle est velue ; la Terre et Mars sont des poussières qui tournent sur elles-mêmes tout en se déplaçant – chacune à son rythme – autour du soleil, il faut calculer où et quand votre fusée doit partir, dans quelle direction, à quelle vitesse, et le plus dur est encore d’amorcer l’arrivée vers Mars, la décélération, tout ça. Pour notre sonde MCO, deux fabricants américains travaillèrent de concert à la conception des pièces et à l’établissement du plan de vol.

Ainsi, au terme d’un voyage de neuf mois et demi, Mars Climate Orbiter intègre l’orbite martienne beaucoup trop vite, pénètre son atmosphère pied au plancher, fuse vers le sol en faisant rugir les moteurs, prend feu, se brise en plusieurs fragments et s’écrase dans la poussière martienne dans un bruit de rêve brisé.

Alors vous pensez bien, à la NASA on est un peu « oh mince ! » et l’on serait curieux de savoir ce qui s’est passé. Une commission d’enquête est établie. Une semaine après, elle rend son verdict (en douce avant de partir se mettre à l’abri) : l’erreur provient du système métrique employé pour calculer les données d’accélération. Parce que sur les deux fabricants ayant participé au projet, l’un employait l’unité de mesure reconnue internationalement, appelée le Newton, tandis que l’autre en était resté à un vieux machin anglo-saxon qu’on n’employait presque plus nommé la livre (puisque ces mecs-là donnent ce nom à la moitié des unités de mesure).

Je pense qu’à part se tromper de planète, il n’est pas possible de se vautrer plus bêtement que ça ; l’incident a toutefois eu un avantage, à savoir expliquer enfin de nombreux petits couacs incompris survenus les années précédentes, tous issus du même problème.

Laïka

Incluant un chien mort, comme vous en rêviez.

L’histoire commence en 1957 lorsque, grisé par le succès du satellite Spoutnik premier du nom, le président russe Nikita Khrouchtchev décide d’en renvoyer un au plus vite, mais cette fois-ci habité par un être vivant.

Le tout en 1957 toujours, pour fêter les quarante ans de la révolution russe.

Tous les dix ans, la mémoire de la révolution russe exige une mise à mort cruelle et inutile d’un être innocent le plus loin possible de chez lui.

Tous les dix ans, la mémoire de la révolution russe exige une mise à mort cruelle et inutile d’un être innocent le plus loin possible de chez lui.

Si Spoutnik avait déjà été un succès retentissant suivi par le monde entier, le second allait encore plus loin puisqu’il marquait le premier envoi d’un être vivant en orbite ; là à nouveau, toute la planète suivit avec intérêt les aventures du toutou dans l’espace, en déplorant néanmoins que rien n’ait été prévu pour ramener la brave bête sur Terre. Après quatre à six jours de voyage, une ration empoisonnée lui fut administrée et la petite Laïka s’endormit pour toujours, dans la paix.

Et Pitichat vous enjoint à sauter les trois prochains paragraphes pour vous en tenir à la version arc-en-ciel.

Et Pitichat vous enjoint à sauter les trois prochains paragraphes pour vous en tenir à la version arc-en-ciel.

Bien sûr, si rien n’avait été planifié pour faire rentrer le toutou à la niche, c’est pour la même raison qu’à peu près tous les couacs qu’a connus l’Union Soviétique : pas le temps, pas le temps, pas le temps ; Khrouchtchev avait eu cette super idée quelque chose comme quatre semaines avant la date-anniversaire de la révolution, autant dire qu’on était un poil à la bourre.

Résultat, ces types crevés, qui venaient d’achever Spoutnik en un temps record et n’avaient pas profité de congés depuis des éons, se retrouvaient coincés entre une tâche colossale, un délai impossible et le type dont Staline lui-même se servait pour faire peur. Alors leur module fut certes prêt à temps, ça oui, mais on avait dû négliger de passer un coup de verni ici ou là, faute d’heures dans la journée.

Donc ça devait péter quelque part, et ça n’a pas traîné. Et comme on vit dans un monde horrible, le problème ne provoqua pas un rapide crash, une bonne explosion où l’ouverture d’un vortex cosmique menant à l’univers parallèle des chiens heureux, mais toucha connement l’isolation thermique. Le pauvre animal, déjà infiniment stressé au décollage, affichant un rythme cardiaque quatre fois trop élevé, fut soumis à une température de plus de quarante degrés dans son petit espace exigu ; l’accumulation de chaleur et de stress causa son décès en cinq à sept heures et la Russie ne révéla le véritable sort de ce petit martyre à poils qu’en 2002.

« On n’a pas été tout à fait honnête avec vous lorsqu’on vous a expliqué que Laïka avait été donnée à un fermier de l’espace auprès de qui elle a connu une longue et heureuse fin de vie. »

« On n’a pas été tout à fait honnête avec vous lorsqu’on vous a expliqué que Laïka avait été donnée à un fermier de l’espace auprès de qui elle a connu une longue et heureuse fin de vie. »

Le programme Voskhod

On parle toujours du programme Apollo des Américains parce qu’il les a amenés avec succès sur la Lune (ou dans un studio d’enregistrement selon certains), mais on oublie d’évoquer son pendant Russe Voskhod, ce qui est dommage car il est beaucoup plus amusant.

Voskhod devait mener les Russes à coloniser notre satellite préféré avant les Ricains mais cette intention se solda par un échec dû à un cas sévère de « conçu en URSS ». C’était bien parti pourtant : Voskhod 1 s’avéra être le premier vol spatial comptant plusieurs passagers et Voskhod 2 permit la toute première sortie d’un humain, Alexei Leonov, dans l’espace.

En outre, l’élaboration du projet n’incluait qu’un nombre raisonnable d’astronautes et de chiens morts.

En outre, l’élaboration du projet n’incluait qu’un nombre raisonnable d’astronautes et de chiens morts.

C’est d’ailleurs durant cette sortie que ça a commencé à se gâter : soumise au vide cosmique, la tenue du cosmonaute se mit à gonfler ; rapidement, il n’était plus en mesure de se déplacer et encore moins de réintégrer la navette par le biais de son minuscule sas. Il dut évacuer lui-même de l’air pour pouvoir passer la porte, tout en souffrant d’un gros, gros coup de chaud et de la « maladie du caisson », qui n’est pas une gueule de bois comme son nom porte à croire, mais un malaise en rapport avec la dépressurisation. Tout cela lui prit vingt longues minutes, que j’imagine assez stressantes, au terme desquelles il avait repris sa place dans le module, malade comme un chien (et on sait ce qu’ils font aux chiens).

Malgré tout, mission accomplie, retour à la maison ! C’est là qu’il convient de se rappeler que l’engin avait été assemblé montre en main ; Voskhod 2, concrètement, était Voskhod 1 pour deux personnes, adapté en une grosse matinée avec pour seuls outils une clé de douze, un ciseau à bois, un niveau à bulle et une pelle à tarte ; ça volait, mais c’est à peu près tout. Il fallait incliner la tête à 90° sur le côté pour lire certains écrans, il n’y avait pas de sortie de secours (ce qui est un sérieux problème dans l’espace) et pour accéder à des commandes annexes, par exemple si le programme d’atterrissage automatique merdait – ce qui n’a pas manqué – il fallait que l’un des pilotes se couchât en travers des sièges pendant que l’autre le stabilisait tant bien que mal.

Résultat, le paramétrage manuel de l’atterrissage coûta un peu de temps, ce qui causa un léger décalage, lequel, depuis l’espace, atteignit comme on peut l’imaginer des proportions considérables : nos vaillants cosmonautes se retrouvèrent dans les chaînes de l’Oural, à plusieurs centaines de bornes de la base, au milieu d’une impénétrable forêt soumise à un hivers implacable. Là, ils attendirent les secours – qui venaient à ski, le terrain empêchant l’emploi des hélicos – deux jours durant, à couper du bois pour le feu et à se cacher des loups qu’ils entendaient gratter l’extérieur de la cabine.

Mais hey ! Ils survécurent, ce qui permettra à Alexei Leonov, en 1975, de devenir l’un des symboles de la pré-réconciliation USA-Russie !

Space cow-boy et space cosaque

Space cow-boy et space cosaque

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