« Pas aujourd’hui ! »

Publié: 6 août 2014 dans Histoire

Si toutes les personnes qui mettent régulièrement leurs vies en jeu au nom de l’adrénaline rencontraient le destin qu’on croit promis à ceux qui soufflent un peu trop dans les naseaux de la Grande Faucheuse, l’expression « trompe-la-mort » n’existerait pas, on dirait simplement « idiot ».

Ou « trompe-la-mort-mais-pas-pour-longtemps ».

Ou « trompe-la-mort-mais-pas-pour-longtemps ».

Il y a quelques temps nous nous étions intéressés à certains d’entre eux, des sportifs, soldats ou aventuriers borderline qui avaient survécu à l’impossible, après l’avoir généralement sciemment provoqué ; l’enseignement qu’on en avait retiré était, je cite, « y’en a qu’ont d’la moule ». Nous ne sommes pas très doués pour tirer des leçons de nos histoires.

Une chose qu’on sait, toutefois, c’est que la Mort n’attend pas nécessairement que vous la mettiez au défi pour passer vous faire un coucou, des fois il lui arrive de faire sa vicelarde et de vous sécher au vol, que ce soit au détour d’une rue, en bas d’un escalier ou même dans votre fichu lit.

Comme ici.

Alors que rien ne semblait pouvoir arriver.

Donc il n’y a pas vraiment de règles, parfois vous croisez votre destin en arrivant à la boulangerie, parfois vous le giflez en ricanant, main gauche main droite, et tout ce que vous recevez en retour c’est un commentaire boudeur. Parfois la dame à la faux vous cueille à cent mètres de la main gauche, parfois elle vous rate à bout portant en mode rafale. Quatorze fois.

Pas toujours, certes. Mais c’est arrivé, et on va commencer par là :

Alec Alder, donc, survit 14 fois

« Mais à quoi ? » me direz-vous, parce que vous on ne vous la fait pas ; comme on peut s’y attendre, un score pareil requiert une participation à une guerre mondiale, mais cela a commencé plus tôt : à sept ans déjà, je jeune Anglais Alec Alder survit à une chute de cinq petits mètres en se vautrant d’un arbre ; trois ans plus tard, il est victime d’un grave accident de la route, mais l’automobiliste qui l’a renversé est médecin et lui sauve la vie à même le trottoir.

« Merci, connard ! »

« Merci, connard ! »

C’est évidemment durant la guerre que ça a commencé à s’enchaîner ; en 1940, son escouade est anéantie jusqu’au dernier homme à la bataille de Dunkerque, juste après que lui-même ait été assigné à un autre poste. Durant les opérations militaires qui opposent les Anglais aux Allemands, il survit à deux bombardements consécutifs des bases qu’il occupait.

Deux ans plus tard, alors qu’il prend part à un exercice militaire, il est bousculé par un tank, jeté à terre et la brave machine entreprend de lui rouler dessus, lui écrasant les jambes et s’arrêtant juste avant d’attaquer le torse. Or, le terrain était si trempé (England, people) que ses jambes ne furent qu’enfoncées dans la boue et les dégâts superficiels. La même année, alors qu’il dort chez des amis, un chasseur britannique s’écrase contre la maison, heurtant le mur à quelques centimètres de sa fenêtre.

1943 est une année paisible pour lui, mais il s’arrange quand même pour crever les moteurs de son bateau en pleine zone dominée par les U-Boots. L’année d’après, il est envoyé en Inde où une dispute lui vaut d’être menacé de mort par un soldat, juste avant qu’il ne se casse la jambe durant un stupide match de foot. Ainsi ne prit-il pas part à l’assaut qui peu après causa la perte de toute la troupe.

Je ne vous cache pas qu’à ce moment-là il a trouvé la foi, ce qu’on voyait venir. Ainsi les prières l’auront peut-être aidé en 1945, lorsqu’au retour de la guerre il passa à un cheveu du naufrage dans une terrible tempête près de Gibraltar.

Avec la fin du conflit, Alec trouva enfin la paix et il n’échappa d’un cheveu à la mort plus qu’à trois reprises seulement, chaque fois sur la route.

C’est finalement un arrêt cardiaque qui eut raison du bonhomme à l’âge de 90 ans, mais je crois savoir que l’AVC s’est excusé.

Rodney Cocks, Australie

Si vous êtes du type à craindre les attentats lorsque vous partez en vacances, il y a peut-être quelque chose à faire avec Rodney Cocks : soit vous allez le plus loin possible de lui, soit au contraire vous ne le quittez pas d’une semelle.

Cocks est capitaine dans l’armée australienne, courageux, altruiste et probablement droit comme un I, c’est manifestement un pur Badass, façonné par son entraînement militaire, sa propension à fendre le crâne de ceux qui se moquent de son nom ainsi que sa lutte perpétuelle contre la nature australienne.

Lorsque vous devez apprendre dès treize ans à étouffer un crocodile marin entre vos cuisses, ça vous prépare aux rigueurs de la vie.

Lorsque vous devez apprendre dès treize ans à étouffer un crocodile marin entre vos cuisses, ça vous prépare aux rigueurs de la vie.

En octobre 2002, Cocks, alors en mission au Timor oriental, profite de quelques jours de congé pour visiter Bali avec une poignée de collègues. À l’occasion d’une soirée, nos héros quittent l’établissement où ils picolaient pour aller vérifier leurs eMails (ouais, c’est ça les gars), mais ne font pas plus de quarante mètres avant d’être jetés au sol par une formidable explosion, résultant d’un attentat très exactement dans l‘endroit qu’ils venaient de quitter.

Il convient de préciser que Rodney, vêtu de tongs et d’un short, couvert de coupures dues aux éclats de verre, se releva aussitôt pour se ruer dans le club porter secours aux blessés.

Au terme de sa mission au Timor, il caresse un moment l’idée de devenir avocat mais finit par partir en Iraq pour les Nations Unies, afin de participer à une opération de désamorçage des mines antipersonnel. C’est un peu « l’autre alternative » vous savez : soit vous devenez un requin du barreau s’enrichissant en creusant les lacunes de la loi jusqu’à les rendre assez grandes pour y faire passer de dangereux criminels, soit vous partez dans un pays en guerre et empli de gens qui vous haïssent pour vous livrer à une tâche complexe, humaniste, périlleuse et certainement mal payée.

Alors la suite, quelque part, il l’a un peu cherchée vous me direz ; si les bombes en ont tellement après vous qu’elles vous poursuivent même en vacances, partir dans des champs de mines au Moyen-Orient revient à nager vers un gavial pour lui donner une claque, mais peut-être que Cocks était du genre à prendre le taureau par les cornes. Quoi qu’il en soit, le taureau lança la charge sitôt qu’il capta son odeur : en août 2003, alors qu’il travaillait dans son bureau aux Nations Unies, Rodney se rendit dans la pièce d’à côté pour une raison bénigne mais n’eut même pas le temps d’articuler « Tiens Micheline, je te pique le sceau duplicata » qu’il fut à nouveau soufflé et jeté à terre par l’assourdissante explosion qui satellisa le bureau qu’il venait de quitter.

Son réflexe, une fois sur ses deux pieds, fut d’aller voir ce qui était autrefois son espace de travail, probablement à la recherche de Balinais blessés éventuels ; la première chose qu’il vit fut le corps du conducteur du camion piégé, occupant la place qui aurait dû être la sienne : celle du mort.

Pierre Cota, France

En janvier 1992, l’architecte français Pierre Cota doit se rendre à un meeting à Strasbourg depuis Lyon et opte pour l’avion.

À ce stade, vous imaginez en ricanant un avion en flammes tomber en vrilles vers le sol dans la cacophonie des réacteurs à l’agonie et des hurlements terrifiés des passagers mais, désolé les gars, le vol qu’il avait prévu d’emprunter ne connut aucun problème : l’accident survint avant.

Sur l’autoroute.

Il y eut en effet près de Lyon un terrible carambolage, un gros accident impliquant d’innombrables véhicules et causant d’importants dégâts, dont la voiture du pauvre Cota qui fut foutue jusqu’au vide-poches.

Le vaillant architecte, par contre, rien. Hormis sa bagnole, donc, et son vol, qu’il rata.

Mais Pierre était très déterminé à se rendre en Alsace. Il s’arrangea je ne sais comment pour rejoindre l’aéroport le plus vite possible – j’imagine en descendant en douce de l’ambulance à un feu rouge – et prit le prochain vol pour Strasbourg.

Et c’est bien sûr ce vol-là qui va s’écraser.

Bon ben voilà, vous l'avez votre crash.

Bon ben voilà, vous l’avez votre crash.

Le problème de l’avion, c’est qu’il avait des écrans trop petits qui n’avaient pas la place d’afficher les unités de mesure, seulement les chiffres. Donc à un moment, l’équipage programma la descente vers leur destination sans se rendre vraiment compte qu’ils ne parlaient pas en degrés d’inclinaison de l’appareil, mais en mètres par seconde, ou une combine comme ça. Ils perdirent de l’altitude beaucoup, beaucoup trop vite et comme tout ceci se passait en Alsace, ils en vinrent rapidement au moment où ils constatèrent qu’il y avait une montagne droit devant.

Sur les 96 passagers, 9 seulement survécurent, parmi lesquels notre architecte de l’impossible. Comme il avait pris son billet à la bourre, il avait été calé dans les sièges du fond, ce qui lui sauva la vie.

Ainsi, Pierre Cota s’extirpa de la carcasse en flammes de la machine par une brèche dans sa coque avec un gamin inconscient sous le bras et un léger saignement de nez (véridique). Il eut dès lors la voie libre pour continuer vers Strasbourg pour y retrouver sa cible, Sarah Connor.

Joseph Samuel, Australie

En 1801, le britannique Joseph Samuel est banni d’Angleterre et envoyé en Australie.

En 1802, le même Joseph Samuel tue un agent de police, parce qu’il n’avait pas bien retenu la leçon. Le voilà condamné à mort par pendaison.

Septembre 1803, une foule s’amasse pour assister à son exécution. Précisons à ce sujet que la pendaison d’alors n’était pas encore cette chose humaine et apaisante qu’elle est aujourd’hui, le principe consistait alors à faire monter les condamnés sur un chariot, leur passer la corde au cou puis de retirer ledit chariot pour les laisser s’asphyxier à leur rythme.

Ils étaient deux à devoir y passer ce même jour. Mais tandis que le pauvre anonyme étouffait comme prévu, la corde de Joseph, pourtant fabriquée pour soulever une charge de quatre cents kilos, rompit sèchement, laissant le malheureux tomber au sol pour s’y tordre la cheville et perdre conscience (même le sol est violent en Australie).

Murmure dans l’assistance, mais on ne perd pas de temps. On amène une autre corde, demande bien gentiment à Joseph de remonter sur le chariot s’il vous plaît, merci, et rebelote. Cette fois, c’est le nœud qui se défait comme à un tour de magie.

« Qui a soufflé sur la corde ??? »

« Qui a soufflé sur la corde ??? »

Le condamné retrouve son copain le sol, la foule commence à gronder ; le bourreau, qui était pourtant certain d’avoir fait son nœud bien comme il faut, explique à Joseph que bon, jamais deux sans trois, et le revoilà sur son chariot avec un nœud soigneusement serré, vérifié et revérifié. Le bourreau met les petits plats dans les grands, s’applique, se concentre, retire le chariot et, bien sûr, la corde cède immédiatement, arrachant des cris stupéfaits et affolés à une foule qui vire à l’hystérie.

« Ça n’arrivait jamais aux travaux pratiques de la Melbourne Federal Executioners School ! »

« Ça n’arrivait jamais aux travaux pratiques de la Melbourne Federal Executioners School ! »

Celle-ci encercle alors Samuel et s’oppose à ce que le bourreau y touchât encore ; ce dernier, de toute façon, n’en a plus l’intention – il était vexé vous comprenez – et un agent est parti chercher le gouverneur (et Van Helsing). Il faut dire que comme on peut l’imaginer, une question impérieuse s’était imposée dans les esprits : et si Dieu ne voulait pas voir Joseph Samuel mourir ?

Et si Clint Eastwood venait d’inventer le silencieux ?

Et si Clint Eastwood venait d’inventer le silencieux ?

C’est vrai qu’après tout, le mec s’appelle à la fois Joseph et Samuel, il faut peut-être chercher de ce côté-ci ; un gouverneur plus tard, la théorie « Dieu veut garder Joseph Samuel bien vivant » est validée après qu’il ait été prouvé que personne n’avait trafiqué les cordes ; l’homme est choisi par la grâce céleste, le tout puissant s’est levé de son trône pour protéger son agneau. On ne peut pas prendre ça à la légère, déjà qu’on lui a foulé la cheville…

Alors ils l’ont refoutu au trou et il est mort trois ans plus tard, je ne sais pas comment.

Caïn, j’imagine.

David Thomas, USA

À sa naissance, un bébé est capable de ramper pour se diriger d’instinct vers les seins de sa mère, des fois que cette dernière aurait perdu connaissance dans les fourrés pendant l’accouchement. Car on parle d’un instinct très ancien.

Après par contre, c’est fini ; ce merveilleux réflexe ne tient même pas une matinée. Le petiot était chaud sur le moment, maintenant c’est à vous de jouer. Pendant vingt ans.

Il a tout compris, lui (ou elle).

Il a tout compris, lui (ou elle).

Enfin bref, tout ça pour dire que lorsque le jeune David Thomas, alors âgé d’une année, chuta d’une fenêtre au quatrième étage d’un immeuble de Détroit en 1937, les chances de survie n’étaient pas toutes de son côté.

Pendant ce temps, plus bas, Joseph Figlock nettoie tranquillement la rue comme le veut son apostolat, quand soudain le voilà frappé à l’épaule par un bébé volant. Tous deux sont un peu blessés, mais on admettra que ça aurait pu être pire. Ainsi le brave nettoyeur rendait à une maman quelque peu penaude un bébé miraculé, probablement en ajoutant une petite recommandation à propos de « faire attention ».

Aujourd’hui on mettrait des barreaux à la fenêtre, un filet où une clôture électrifiée, mais à l’époque on était moins à cran question sécurité des enfants, on préférait les laisser développer leurs propres réflexes anti-chutes.

Donc un an plus tard, c’est triste mais c’est comme ça, le même bébé s’arrangea pour tomber de la même fenêtre.

Pendant ce temps, plus bas, Joseph Figlock se trouve occuper très exactement la même place qu’un an auparavant et n’est sans doute pas peu surpris – il n’était pas encore tout à fait habitué – de recevoir un bébé volant sur l’épaule. Re-miracle : tous deux sont blessés, mais saufs.

Je n’ai pas de détail quant à ce qui suit, mais j’imagine qu’il a dû y avoir un certain malaise lorsque le plus grand cantonnier de tous les temps rendit son enfant à la plus négligente maman de la nativité. Et avec tout ça, on ne me fera pas croire que le môme aura pris conscience du fait qu’une chute peut s’avérer fatale.

Morale de l’article : il y a des gens, ça ne les intéresse pas de juste survivre à une situation impossible ; il faut qu’ils le fassent avec nonchalance.

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