PropaGlande

Publié: 13 août 2014 dans Histoire

Quand bien même mon expérience personnelle des dictatures se limite à une poignée de visionnages de V pour Vendetta, je peux plus ou moins vous résumer ce que requiert le maintien de l’ordre dans un état policier : une idéologie forte, une façon bien à vous de présenter les choses à votre peuple et beaucoup, beaucoup de chars.

 Je ne dis pas que c’est pareil, je dis juste que quand vous avez ça, vous avez moins besoin d’un programme politique.

Je ne dis pas que c’est pareil, je dis juste que quand vous avez ça, vous avez moins besoin d’un programme politique.

Il est évident que la matraque joue un rôle de ciment social dans une dictature, mais ne commettons pas l’erreur de croire que tout repose sur elle ; c’est juste un outil qui sert à taper sur la tête de ceux qui s’en servent (de leurs têtes, pas de leurs matraques) (l’usage des deux à la fois étant guère conciliable), lesquels, tout comme chez nous, semblent parfois minoritaires.

Pour tous les autres, vous avez la propagande.

Vous savez ce que c’est : la propagande dans ces pays, c’est comme la publicité chez nous, sauf qu’ici personne ne vous met une balle dans la nuque si vous ne répétez pas la petite chanson, ce qui devrait être une raison suffisante pour ne pas le faire, d’ailleurs.

Seulement voilà, il n’y a pas de raison de croire que ceux qui pratiquent la propagande à outrance sont tous des lumières ; nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises des campagnes marketing élaborées par des professionnels qui avaient fini par leur dégringoler sur la figue malgré toute leur expérience, je vous demande bien par quel miracle ça n’arriverait pas à des types qui sont tout à la fois des politiques et des militaires.

Lim Su-Kyung, Corée du Nord

En 1989 la Corée du Nord accueille le Festival Mondial de la Jeunesse et des Étudiants et cherche à profiter de l’aubaine pour démontrer au monde que ce pays se situe à la croisée des chemins entre le royaume de Merlin et la forêt des licornes. À cette occasion, l’ultra-remontée Sud-Coréenne Lim Su-Kyung traverse illégalement la frontière pour rejoindre le nord afin de participer au festival et d’en profiter pour dénoncer à quel point la Corée du Sud est un endroit horrible et corrompu. Le Président Éternel Kim Il Sung est ravi : il vient de trouver la figure parfaite pour démontrer la fourberie de ses rivaux du sud. En plus elle est charmante, ce qui ne gâche rien.

Sans compter qu’elle a l’air ouverte aux suggestions de menottes et de chaînes.

Sans compter qu’elle a l’air ouverte aux suggestions de menottes et de chaînes.

Durant six semaines, la jolie Lim fut l’outil de propagande du parti…

Désolé…

Désolé…

Et son travail porta ses fruits.

Bon, je crois que j’ai fait le tour des jeux de mots sur son prénom.

Bon, je crois que j’ai fait le tour des jeux de mots sur son prénom.

Sous l’effet de la lourde insistance de la propagande, Lim devint rapidement la coqueluche du pays. Dans nombre d’interviews, elle dénonçait la corruption du sud, le mauvais partage de ses nombreuses ressources, le gaspillage éhonté de son abondante nourriture, le développement effréné de son économie, la consommation à outrance de tous les habitants croulant sous leurs achats intempestifs, bref, elle pointa du doigt des problèmes qu’on aurait été ravis de connaître au nord et qui n’allaient pas tellement dans le sens des échos que Pyongyang leur faisait parvenir.

Malgré cela, ses avis sur la géopolitique internationale et l’économie mondiale se trouvèrent crédités de beaucoup plus d’attention que ne mériteraient les idées d’une mômes en fin d’adolescence et en pleine phase « mon pays est pourri. »

Mais le pire est à venir : après avoir vaguement pris conscience que le sud paraissait moins galère que le nord (on y trouve, par exemple, de la nourriture), le peuple nord-coréen apprend que sa jolie égérie a été arrêtée à son retour chez elle pour avoir traversé la frontière illégalement et prend peur pour sa peau. Après tout, elle a quitté le pays sans autorisation, on sait très bien ce que ça veut dire. Pyongyang saisit la balle au bond et diffuse le jugement de la jeune femme.

Toutefois, je crois qu’on avait oublié qu’un tribunal en Corée du Sud n’est pas la même chose qu’en Corée du Nord ; inquiet pour la vie de la jeune fille, le peuple du nord découvre un procès où l’accusée était respectée et défendue par un avocat, où il n’était absolument pas question de taper sur qui que ce soit, où la famille de la demoiselle, en plus de ne pas avoir été déportée, se rendait librement au procès et prenait la défense de Lim devant les journalistes, le tout s’étirant jusqu’à ce que la culpabilité de la jeune femme soit prouvée et sanctionnée d’une peine très légère (qu’on diminua encore par la suite).

Rappelons que tout ceci se passait en 1989, année à partir de laquelle l’émigration nord-coréenne commença curieusement à exploser.

Soy Cuba, Cuba (si !)

Dans les années soixante, les Cubains étaient particulièrement friands de cinéma et, rappelons-le, soumis à un blocus des États-Unis. C’est une combinaison contrariante, même si ça leur a du coup évité de voir les Travaux d’Hercule.

Quoi que la scène du lancer du disque était hilarante. (Si vous ne l’avez pas vu je vous prête volontiers le DVD) (Vous savez quoi ? Je vous en fais même cadeau !) (S’il vous plaît !) (Vite !)

Quoi que la scène du lancer du disque était hilarante. (Si vous ne l’avez pas vu je vous prête volontiers le DVD) (Vous savez quoi ? Je vous en fais même cadeau !) (S’il vous plaît !) (Vite !)

(Ok, je viens de remarquer que c’était un film hispano-italien. Tant pis.)

Aussi Fidel Castro commanda-t-il à l’URSS un film qui devait tout à la fois dénoncer le mode de vie des USA, rendre les Cubains fiers de leur pays et passer la pommade au communisme ; comme on voulait frapper un grand coup, on fit appel à Mikhail Kalatozov et Sergueï Ouroussevski, monstres du domaine déjà connus pour « Quand passent les Cigognes », un des grands classiques du cinéma.

Disons-le : c’est comme si on avait demandé à Dostoïevski de pondre un slogan pour un vendeur d’assurances.

« Les Assurances LAMARTINE, le choix du Prince Mychkine ! »

« Les Assurances LAMARTINE, le choix du Prince Mychkine ! »

Question : peut-on mettre le génie artistique au service d’une propagande bête et conne ? Lorsque vous faites passer un message stupide par le biais d’un média brillant, cela améliore-t-il le message ?

Ce n’est pas avec nos médias qu’on pourra vérifier.

Ce n’est pas avec nos médias qu’on pourra vérifier.

(Photo : même pas mal)

Eh bien oui et non figurez-vous ; à bien des égards, le film était fantastique. À l’instar de son illustre prédécesseur, il sut combiner poésie et maîtrise pour offrir une performance artistique et technique d’une portée éblouissante, à tel point que « Soy Cuba » reste aujourd’hui encore cité en référence dans le monde du cinéma.

Dans celui de la propagande par contre, on le cite plutôt comme l’idée à ne pas suivre ; dénoncer l’opulence par l’exemple c’est très bien, mais il faut être assez subtil pour montrer les excès d’un mode de vie à des gens qui ne peuvent qu’en rêver sans pour autant leur en donner envie. C’est certainement possible, mais Kalatozov et Ouroussevski n’avaient pas ce talent-là.

Ils compensaient avec leur talent pour les affiches.

Ils compensaient avec leur talent pour les affiches.

Donc à Cuba comme en Russie, le film n’a pas du tout été apprécié, mais alors vraiment pas : d’une part parce que les avantages du mode de vie occidental étaient délicatement soulignés par une maîtrise cinématographique qui donnait encore plus envie de passer la frontière, d’autre part parce que le Cubain était présenté comme un plouc léger qui n’avait pas grand-chose pour lui.

Par contre il faut rendre le mérite là où il est dû car le film a fini par trouver son public : les Américains.

En effet, plusieurs décennies après l’incident, Soy Cuba fut découvert un peu par hasard et présenté aux Etats-Unis où l’on ne mit pas longtemps à reconnaître le fantastique talent de nos cinéastes russes.

Les Frères Koch, USA

Lorsque 97% du monde scientifique reconnut l’existence du réchauffement climatique, les frères Koch, magnats du forage pétrolier, décidèrent qu’il était temps de faire quelque chose pour les 3% restants.

Aussi se mirent-ils à octroyer des dons financiers à toutes les études visant à dénigrer le phénomène du réchauffement planétaire, investissant plus de soixante millions de dollars dans la bataille. Le physicien Richard Muller, l’un des détracteurs les plus virulents des changements climatiques, reçut en 2011 une somme particulièrement généreuse pour mener à bien une étude devant une fois pour toute faire la lumière (celle des Koch) sur cette affaire.

Rien ne peut atténuer la générosité d’un cœur véritablement amoureux de la Science.

Rien ne peut atténuer la générosité d’un cœur véritablement amoureux de la Science.

Seulement voilà, tout ceci est un très bel exemple de ce qu’on appelle une « situation kafkaïenne » : ces gens-là ne se sont pas compris. Muller était convaincu que le réchauffement planétaire était infondé et voulait le prouver par A+B tandis que les Koch se foutaient pas bien mal qu’il existe ou non, ce qui importait était de le dénigrer pour pouvoir continuer à fister tranquillement Dame Nature.

Pour l’aimable image que je viens d’invoquer dans vos esprits : je vous en prie.

Pour l’aimable image que je viens d’invoquer dans vos esprits : je vous en prie.

Aussi, les millions aidant, Richard Muller mena une étude si soignée et si documentée qu’il ne fit rapidement plus un seul doute pour lui : il s’était trompé dans ses estimations, le réchauffement est indiscutable.

Hé oui, un scientifique pas trop con est le premier à remettre ses théories en cause si on lui en donne une raison valable, et Muller est un scientifique tout à fait crédible. Du reste, il est même allé jusqu’à certifier la responsabilité de l’homme dans cet évènement.

Évidemment, du côté de chez Koch, ça n’était pas tout à fait le résultat espéré et la bienveillante contribution financière sera vite perçue comme un investissement peu rentable, quoi qu’on prendra toutes les précautions pour que personne n’aille prétendre que le don des deux frangins était intéressé.

En revanche, ils firent tout leur possible pour décrédibiliser le résultat de la recherche. Je ne suis pas sûr qu’ils aient vraiment raison d’insister par contre, vu comme ce genre de démarche leur réussit.

Majid Tavakoli, Iran

Lorsqu’en 2009 le peuple iranien manifesta son indignation devant les évidentes manipulations des élections présidentielles, le gouvernement médita une répression vengeresse directement inspirées des plus abominables pratiques des cours d’écoles.

C’est ainsi que Majid Tavakoli, un étudiant agité leader de nombreux mouvements protestataires, fut arrêté par le gouvernement et soumis à la pire des tortures :

Les monstres !

Les MONSTRES!

Ils l’ont déguisé en femme et ont publié des photos, prétendant qu’il aurait cherché à échapper ainsi à la police. Il fut également condamné à une dizaine d’années de tôle pour propagande anti-régime, diffamation et insultes envers le guide suprême, mais quand on vous a préalablement présenté vêtu d’un hijab, la prison n’a plus d’importance.

À Téhéran en revanche, on exulte, on s’échange de grandes claques dans le dos, fiers comme de paons d’avoir démontré l’irréfutable : Majid est un être inférieur, faible et stupide. Cet incontestable fait a été prouvé de la meilleure des manières par les mâles virils et volontairement hétérosexuels du gouvernement.

Téhéran était absolument convaincu que devant ces photos, tous les contestataires allaient sagement rentrer dans les rangs après avoir réalisé qu’ils étaient menés par une tarlouze en jupe. À tel point qu’à aucun moment ils n’ont prévu de plan B, par exemple en prenant des photos où on le verrait respecter des minorités ou ne pas être raciste ; et bien ils auraient dû.

Peu après la diffusion des photos débutait la campagne « Be a Man », où des milliers d’Iraniens (et pas que des jeunes) diffusaient des photos d’eux-mêmes voilés pour manifester leur soutien à Tavakoli, ainsi qu’à toutes les femmes du pays puisqu’après tout, on faisait de leur sexe une insulte. Même des célébrités se joignirent au mouvement et le récent candidat malheureux à la présidentielle ne tarit pas d’éloges envers ces actions.

Et ils ont bien raison : c’est toujours super doux les vêtements féminins !

Et ils ont bien raison : c’est toujours super doux les vêtements féminins !

Rien de tout cela n’évita la prison à Majid, mais en revanche il n’existe personne en Iran qui n’ait pas conscience que son gouvernement a consacré beaucoup de temps et d’efforts à manigancer le plan le plus puéril de l’histoire de la politique.

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commentaires
  1. Timetraveler dit :

    J’ai eu l’occasion (dans une autre vie) de consulter un dictionnaire Anglais/Chinois datant de l’époque de Mao. Toutes les phrases servant d’illustration à un mot (enfin, toutes, je n’en suis pas sûr car je n’ai pas tout lu…) étaient politiquement orientées ! Mais c’était tellement gros que c’en était comique !!

  2. Labo dit :

    Tiens, c’est à creuser pour une suite ça ! Merci pour le tuyau !

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