Veni, vidi et qu’est-ce qu’on leur a mis !

Publié: 3 septembre 2014 dans Histoire

Vous savez, il est temps de faire quelque chose pour l’Histoire – on ne parle pas assez d’histoire sur ce blog. Nous sommes tous grandement influencés par notre cinéma comme nos légendes urbaines et il est très vite arrivé de substituer involontairement un mythe à la réalité.

À l’image : costume traditionnel grec

À l’image : costume traditionnel grec

Par exemple : que pensez-vous de la cavalerie polonaise ?

C’est bien ce qu’il me semblait ; cessez donc de sourire, ignares, à aucun moment ces braves combattants n’ont chargé connement les divisions blindées allemandes sans autre plan que taper sur les coques avec leurs lances, ils étaient certes suffisamment courageux pour entreprendre une lutte complètement inégale, d’ailleurs ils l’ont fait, mais ils n’étaient pas pour autant stupides. Les Polonais se sont bien battus, ont infligé des pertes conséquentes à la Wehrmacht et s’ils se sont faits écraser, c’est parce qu’ils se sont pris à la fois les armées russes et allemandes et que leurs généraux accusaient un retard dément en stratégie moderne, commettant des erreurs que Napoléon exploitait déjà presque un siècle et demi plus tôt.

Aussi, nous allons aujourd’hui évoquer trois conflits aux issues méconnues ou mal interprétées, en commençant par rendre justice à la Pologne.

Sans les Polonais, nous parlerions turc.

Du treizième au vingtième siècle, l’Empire Ottoman était l’une des toutes grandes puissances du monde, occupant de nombreuses provinces en Europe, en Asie et en Afrique. Durant la seconde moitié du dix-septième siècle, nos bons Turcs bottaient des culs de-ci de-là notamment dans les Balkans et, incidemment, leur plus grande armée se trouva atteindre les portes de Vienne. À sa tête, le Grand Vizir Kara Mustafa, paraît-il plus motivé à accroître sa propre fortune qu’à contribuer à la gloire immortelle du sultan Mehmed IV.

Ne dites pas à Mehmed IV qu’il est un calife fiable, car c’est un sultan.

Ne dites pas à Mehmed IV qu’il est un calife fiable, car c’est un sultan.

Une armée du Saint Empire Romain tenta bien de leur barrer la route avant qu’elles n’atteignent la capitale, mais en fut quitte pour une peignée majeure que l’on aurait nommée « la Valse de Vienne » si l’on avait déjà inventé l’humour à cette époque.

Sitôt en position de siège, les Ottomans commencent à bombarder les défenses de Vienne et à creuser des galeries sous ses murs, désireux de faire tomber la capitale au plus vite. Effectivement cela ne devait pas prendre très longtemps, les Turcs étaient, selon les sources, entre deux et trois cent mille hommes bien rôdés tandis que les défenseurs de la cité se chiffraient à quelque vingt mille têtes.

Pendant ce temps, le Roi de Pologne et grand duc de Lituanie Jan Sobieski reçoit une lettre du pape Innocent XI le suppliant de porter secours aux défenseurs de Vienne, dont la chute précéderait sans aucun doute celle de nombreuses autres cités occidentales. Pourquoi lui ? Parce que le bonhomme était un vrai, dur, pur Badass dont le sens de l’honneur et du devoir n’avait d’égal que le courage et la moustache.

Sa devise : « La Pologne en Rogne »

Sa devise : « La Pologne en Rogne »

Au cours des trente dernières années, Jan Sobieski s’était illustré à plusieurs reprises à la tête de ses redoutables hussards, notamment en 1651 face aux cosaques d’Ukraine, en 64 aux portes de Varsovie face aux Suédois, en 67 face aux Tartares ou encore à quelques occasions face aux Ottomans, lesquels le surnommèrent « le Lion Invaincu du Nord ».

Pendant qu’il taille de la route, l’assaut sur Vienne débute, mené par des Turcs qui connaissaient la musique ; la capitale est écrasée par l’artillerie, la fatigue, la famine et la maladie. Les défenseurs, disons-le, sont des plus valeureux. Ils tiennent un mois tant bien que mal mais le 2 septembre 1683, le coup final est porté aux défenses lors d’un assaut des Turcs. Une part importante des murs tombe entre leurs mains, Kara Mustafa peut lancer l’assaut final quand bon lui semble.

Sa Wiener Schnitzel n’avait jamais été si proche.

Sa Wiener Schnitzel n’avait jamais été si proche.

Or, ce dernier n’en a pas l’intention. Il souhaite éviter de soumettre la ville au pillage parce qu’il est gentil n’a pas envie de partager ses richesses avec ses hommes ; si la cité se rend elle échappera à la mise à sac et Vienne toute entière, avec ses cafés, son opéra national et sa cathédrale St-Étienne, tombera dans son escarcelle. Il fait parvenir ses conditions aux défenseurs, qui en retour lui disent poliment d’aller se faire foutre.

Kara n’y va pas, mais ne lance pas l’assaut pour autant. Il laisse passer un peu de temps, fait durer le plaisir, maintient le siège ; il sait que la famine aura raison des dernières velléités défensives, il tient son os.

Toutefois la reddition n’est pas la seule à approcher. Le 12 septembre, les Ottomans prennent conscience qu’une force se déploie sur leur flanc ; Jan Sobieski arrivait, son armée était passée de vingt à septante-six mille hommes durant le trajet. En première ligne, les fameux hussards polonais, cavaliers ailés surarmés (lances, pistolets, dagues et deux épées chacun, je ne sais pas pourquoi il leur en fallait deux mais je suis à fond avec eux) dont je vous parlerais bien en détail si je ne gardais pas le sujet sous le coude pour un éventuel article futur : ces types-là étaient des terreurs qui avaient fait rentrer les victoires écrasantes en infériorité numérique dans une sorte de normalité assez banale, un peu comme Nadal avec Roland Garros.

Il y a bien un Turc qui a dit au Vizir « le hussard est sur toi », mais il n’avait pas ri.

Il y a bien un Turc qui a dit au Vizir « le hussard est sur toi », mais il n’avait pas ri.

Le Grand Vizir, prenant conscience du danger, sépare ses troupes : la moitié maintient la pression sur la ville, l’autre moitié va se faire dérouiller par les Polonais.

J’exagère bien sûr ; les Ottomans restaient largement supérieurs en nombre, et on parlait d’une armée de solides vétérans valeureux et bien entraînés, habitués à faire chuter des villes et des royaumes avant la pause-café. Ils se mirent en position et Sobieski, depuis une position en hauteur, chargea à fond à la tête d’une des plus grandes cavaleries lourdes qui ait traversé l’Histoire.

Et des rangs d'Ottomans.

Et des rangs d’Ottomans.

Les Turcs encaissèrent un choc titanesque mais tinrent bon ; la bataille fit rage durant des heures entre deux des plus performantes armées que l’Europe ait connues jusqu’à ce qu’une ultime charge de flanc ne poussât les Ottomans à rompre leur formation. L’armée se retira dans l’est et Jan Sobieski entra dans Vienne en sauveur de la ville, et probablement du Christianisme et de l’Europe. La Pologne en profita pour signer avec ses alliés, notamment l’Allemagne et la Russie, des promesses de paix éternelle.

Ça a totalement fonctionné.

Ça a totalement fonctionné.

Quant à Kara Mustafa, il parvint à s’enfuir en sauvant in extremis la grande bannière du sultan, dont la légende rapporte qu’elle avait été brandie par Mahomet, ce qui ne l’empêcha pas de finir décapité.

On ne sait pas qui a gagné la bataille de Qadesh

Étant donné que vous ignorez probablement ce qu’est la bataille de Qadesh, vous vous foutez pas mal de savoir qui l’a gagnée, je vous l’accorde. Pour résumer, disons juste qu’elle est reconnue comme étant la toute première guerre de l’histoire dont on ait gardé des traces écrites, des descriptions et des gravures. Vous saisissez l’ironie ?

Si je vous parle de Waterloo, de Morgarten, de Marignan, de Verdun ou de Saint-Paul, il est possible que vous ne sachiez pas grand-chose sur ces conflits mais qu’à tout prendre, vous connaissiez au moins le vainqueur. Et si vous connaissez un peu l’Histoire, vous vous dites en ce moment-même « Saint-Paul ? Il n’y a jamais eu une « bataille de St-Paul ! » » et vous avez raison. Mais ce que je veux dire, c’est que lorsqu’il y a un conflit important, l’histoire se souvient généralement de ceux qui en ont retiré gloire et profits.

 Par exemple pour la guerre de Troie, c’était Wolfgang Petersen.

Par exemple pour la guerre de Troie, c’était Wolfgang Petersen.

La bataille de Qadesh s’est (probablement) déroulée en 1274 avant JC et a opposé l’Égypte du jeune pharaon Ramsès II au Hatti (en Anatolie) de Muwatalli II. Les écrits relatent que les Hittites, beaucoup plus nombreux, parvinrent par la fourberie à séparer les régiments égyptiens les uns des autres pour les fumer un à un façon « serment des Horaces ». Ils avaient tout pour bien faire – et ils firent bien – mais ils se cassèrent tout de même les dents sur Ramsès II qui, aidé par le dieu Amon, mit en déroute des régiments entiers à lui tout seul avant que ses renforts n’arrivent.

Comme vous le voyez, dans la fureur des combats, certains soldats furent projetés sur des murs avec une force incroyable.

Comme vous le voyez, dans la fureur des combats, certains soldats furent projetés sur des murs par une force incroyable.

À terme, la bataille s’acheva par une victoire totale et incontestable des Égyptiens, qui perdirent une part importante des provinces de l’actuelle Syrie.

Ça paraît bizarre ? Mais vous ais-je dit que la bataille de Qadesh n’est pas seulement reconnue comme la plus ancienne baston dont on ait des traces écrites, mais aussi et surtout comme présentant la plus ancienne forme de propagande de l’histoire ? Tous ces récits concernant cette bataille, papyrus, gravures ou autres, sont égyptiens, ce qui porte à croire que le jeune Ramsès II rentra précipitamment chez lui après une rouste légendaire pour publier immédiatement un statut revendiquant la victoire sur son mur. Littéralement.

Ah voilà ! On ne manquait certainement pas de prétention quand on représentait son anatomie, pas vrai Ramsès ?

Ah voilà ! On ne manquait certainement pas de prétention quand on représentait son anatomie, pas vrai Ramsès ?

Alors qu’est-ce qui s’est passé ? Si l’Égypte avait réellement mis la pâtée aux Hittites, elle n’aurait jamais abandonné la Syrie à l’adversaire ; toutefois, une défaite pure et dure n’aurait pas été exploitée à des fins de propagande, alors quoi ? Selon les historiens, il est probable que l’armée de Ramsès ait bien été vaincue, mais, d’une façon ou d’une autre, Ramsès II aurait tout de même accompli quelque chose de conséquent au cours de la bataille, privant peut-être les Hittites d’une victoire plus nette. Ce qui est sûr, c’est que Ramsès est rentré couvert de gloire et Muwatalli couvert de nouvelles provinces toutes fraîches. Tout le monde est content.

Du reste, une correspondance fournie atteste que sitôt la paix signée entre l’Égypte et le Hatti, les deux monarques (re)devinrent amis.

Hey, tu te rappelles quand on a pris vos chars dans la gueule sous la colline ? Ha, le bon vieux temps !

« Hey, tu te rappelles quand on a pris vos chars dans la gueule sous la colline ? Ha, le bon vieux temps ! »

Sans l’entrée en guerre des Ricains en 41, on ne parlerait pas allemand. On parlerait russe.

J’aimerais annoncer ça d’un ton détaché, comme ça si vous doutez de l’affirmation je pourrais lever les yeux au ciel en feignant la consternation, mais je dois bien avouer que je n’y croyais moi-même absolument pas lorsque j’ai lu la chose il y a quelques temps. À tel point que j’avais contacté l’auteur de l’article en question (pas celui en lien ci-dessus), un écrivain américain bien sympathique, pour lui demander des précisions. Et bien je les ai obtenues, en puissance, avec des tonnes de liens, d’exemples et même une carte de Smolensk en 1940. J’adore ce gars !

Une chose qu’on nous a apprise – et qui est tout à fait vraie – est que la Wehrmacht a progressé pied au plancher à travers la Russie, accumulant les victoires indiscutables avant d’être freinée par l’automne puis stoppée par l’hiver aux portes de Moscou, et enfin brisée et repoussée à Stalingrad.

Le truc, c’est qu’on en a déduit que la Russie était au bord du gouffre et qu’il avait manqué à la Wehrmacht un tout petit rien pour planter son joli drapeau au sommet du Kremlin, que Moscou devait sa survie à une sorte de Deus Ex Machina à grande échelle, et à l’hivers.

Mais dans les faits, la Wehrmacht était loin, très loin de faire tomber la Russie. Le vrai miracle, c’est qu’elle ait pu progresser si vite dans le pays et le seul responsable est Staline, lequel, entre ses purges et sa nullité générale, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour faciliter l’avancée de l’ennemi.

Ce que j’essaie de dire, c’est que les Allemands ont bénéficié de conditions plus que parfaites, on aurait presque pu dire qu’ils avaient le bon dieu de leur côté s’il n’était pas si évident que c’était plutôt les Russes qui avaient des emmerdes avec le diable.

Non, « fusillez nos hommes et déportez leurs familles » n’est pas la solution universelle à tous les problèmes du monde (y-compris et surtout une invasion nazie).

Non, « fusillez nos hommes et déportez leurs familles » n’est pas la solution universelle à tous les problèmes du monde (y-compris et surtout une invasion nazie).

L’Allemagne ne pouvait pas demander de meilleures conditions sans que ça implique des rais de lumière divine et des chants de chérubins, lorsqu’on dit qu’elle n’était pas loin de gagner quelque part c’est vrai, mais il lui aurait fallu encore beaucoup plus de chance, ce qui, niveau probabilités, équivaudrait à décrocher trois fois de suite la timbale au loto, puis faire sauter deux fois la banque au casino du coin, puis à être frappé par la foudre. Concrètement, même avec des « si » la Wehrmacht aurait eu beaucoup à faire pour arracher la victoire.

Par exemple si Mussolini n’avait pas fait son Mussolini, les Allemands auraient certes pu attaquer plus vite avec plus d’hommes, mais ne l’auraient pas fait car la météo printanière leur aurait valu d’être coincés par la boue entre Varsovie et Smolensk plutôt qu’entre Smolensk et Moscou ; si les Allemands étaient arrivés plus tôt sur la capitale et avaient eu le temps de lancer l’assaut, ils auraient tout de même porté des uniformes d’été pendant le terrible hiver qui a suivi et mené bataille au cœur d’une Moscou huit fois plus grande que Stalingrad, et dont le tracé de la Volga en faisait un cauchemar pour les assaillants.

Aussi, les Allemands n’avaient pas réalisé que les Russes n’avaient rien à voir avec les Polonais ou les Français, ils étaient menés par un type encore plus cintré qu’Hitler et rapidement, la reddition ne fut plus envisageable. Lorsqu’ils attaquèrent Smolensk le 10 juillet 41, il leur fallut deux mois jour pour jour, avec des armées au top et des conditions idéales, pour prendre ce bled, tant les défenses étaient à cran. Ça donnait bien une idée de ce qui allait se passer plus tard à Stalingrad, où les conditions seraient drastiquement différentes.

De même, contrairement à une idée répandue, à aucun moment les Allemands étaient sur le point de prendre Stalingrad. Pendant que les combats faisaient rage, les renforts russes s’amassaient à l’est de la Volga et des soldats étaient acheminés au compte-gouttes sur la rive ouest pour faire croire à la Wehrmacht que la victoire était à portée de main. Mais la machine russe s’était activée et ses armées grandissaient d’heure en heure partout dans le pays.

Et oui, le type qui a dit « sacrifions d’innombrables soldats pour piéger les Allemands » allait par la suite devenir président.

Et oui, le type qui a dit « sacrifions d’innombrables soldats pour piéger les Allemands » allait par la suite devenir président.

Lorsque les Russes furent prêts, ce fut plus d’un million d’hommes parfaitement entraînes et équipés, soutenus par énormément de blindés, qui encerclèrent les deux cent mille Allemands du général Paulus. Et comme le vieux Adolphe lui avait refusé le droit de se retirer avec ses troupes, ses carottes étaient cuites.

Ce qui met en exergue l’ultime et principal problème des Allemands, à savoir Hitler lui-même, qui avait les meilleurs généraux du monde à sa disposition mais qui passait son temps à leur dire quoi faire. Un peu comme Abramovitch avec Chelsea, mais la comparaison s’arrête là.

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commentaires
  1. Nassima dit :

    Magnifique article j’ai adorée ! J’ai beaucoup ris merci mais c’était surtout très instructif ! L’auteur de cet article est très très talentueux 👏

  2. Labo dit :

    Un tout grand merci, c’est très encourageant ! On va continuer à explorer les frasques de l’histoire !

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