Les putschs (spectaculairement) ratés

Publié: 22 octobre 2014 dans Histoire

Notre imaginaire nous renvoie une vision des révolutions incluant des AK-47, des cellules de rebelles réunies en secret, des barbus qui fument des cigares dans la jungle et des combattants amoureux de la liberté engagés dans une lutte mortelle contre un général cruel et croulant sous les médailles.

À la rigueur, certains poussent l’audace jusqu’à ajouter un zeste d’érotisme, mais ça s’arrête là.

À la rigueur, certains poussent l’audace jusqu’à ajouter un zeste d’érotisme, mais ça s’arrête là.

Le récent Printemps Arabe nous a fait revoir un peu nos clichés, qui avaient bien besoin d’un peu d’air frais. Et si l’on peut malheureusement déplorer un bilan plutôt mitigé pour ces soulèvements, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler qu’au moins, il y a eu des résultats. Parce que l’histoire nous apprend que certaines tentatives de renversements ont échoué pour les raisons les plus ridicules imaginables.

Un putsch rate au Qatar parce que les combattants se sont perdus.

1995, l’émir Qatari Khalifa bin Hamad al-Thani passe ses vacances en Suisse et il a bien raison. Pendant ce temps, son fils contacte des tribus bédouines ainsi que diverses personnes de pouvoir du pays et les prévient qu’il compte piquer le job à papa. Tout le monde s’en fout et la passation de pouvoir se fait dans le calme, encore que le principal intéressé ait relativement mal pris l’annonce de son licenciement.

C’est bon de voir que ça n’arrive pas qu’aux petits de se faire fumer parce qu’ils ont osé prendre des vacances.

C’est bon de voir que ça n’arrive pas qu’aux petits de se faire fumer parce qu’ils ont osé prendre des vacances.

Une année plus tard, l’ancien émir décide de fesser son fiston turbulent et de reprendre son trône parce que les jeunes c’est plus ce que c’était. La riposte s’organise. Quelques six-cents alliés Bédouins venus d’Arabie Saoudite et toute une troupe de mercenaires français formeront son chameau de bataille et, un beau jour, l’assaut est lancé : les Bédouins attaquent au sol et les Français depuis la mer.

Les Arabes entrent en trombe dans la capitale, Doha, et se ruent sur le palais. Seul problème : les malheureux n’ont pas la moindre idée d’où il se trouve.

Peu à peu, des habitants abasourdis prennent conscience que des hommes armés sillonnent la ville dans des Land Rovers, se disputant sur la route à suivre et parcourant les rues comme des âmes en peine très énervées. L’un des témoins entend distinctement un assaillant aboyer dans son téléphone portable en demandant son chemin. Les braves combattants ne le trouveront jamais et, dispersés et désorganisés, finiront par quitter les lieux ou s’y faire arrêter.

C’est bien connu que les nomades n’ont pas tellement le sens de l’orientation.

C’est bien connu que les nomades n’ont pas tellement le sens de l’orientation.

Quant aux mercenaires, ils n’arrivèrent jamais jusqu’au palais non plus, mais pour des raisons différentes : ils avaient perdu leurs bateaux. Comme ça. Ils étaient stationnés dans un hôtel cinq étoiles de Doha et, lorsqu’ils reçurent l’ordre d’attaque et sortirent pour embarquer, ils ne trouvèrent tout simplement pas leurs corvettes d’assaut. Je ne sais pas pourquoi et je trouve que c’est mieux comme ça.

Bilan militaire français : soulèvement de l'Algérie, perdu. Guerre d'Indochine, perdue. Bateaux de Doha, perdus.

Bilan militaire français : soulèvement de l’Algérie, perdu. Guerre d’Indochine, perdue. Bateaux de Doha, perdus.

La seconde attaque nazie fit nettement moins de foin que la première.

Vous êtes probablement assez familier avec le conflit issu du mouvement nazi en Allemagne au siècle dernier ; mais ce que vous ne savez probablement pas, c’est qu’il y en eut un second. Nettement moins meurtrier et beaucoup, beaucoup plus comique.

Les prémices de notre sombre histoire datent de 1979, lorsque le politicien américain et haut membre du KKK David Duke organise une rencontre entre membres du klan et des néo-nazis canadiens. De ce colloque éclot une belle amitié.

Comme quoi la haine commune, les idées courtes, l’attrait pour la violence et la hate-music, ça crée des liens.

Comme quoi la haine commune, l’attrait pour la violence et la hate-music, ça crée des liens.

Et de cette belle amitié naîtra l’opération Chien Rouge, qui vit les regards emplis de convoitise de la Race Supérieure se poser sur la paisible Dominique ; une petite république est en danger, septante mille âmes innocentes sont menacées.

L’idée est d’imposer au pays un gouvernement acquis à leur cause et pour cela, ils comptaient sur un allié de poids : Patrick John, ancien premier ministre de Dominique. Ce dernier, qui avait dû démissionner peu avant sous la pression populaire pour avoir trop insisté avec ses histoires de race supérieure, devait donc reprendre le contrôle du pays et redistribuer les cartes décisionnelles à ses amis afin de favoriser leur business.

Industrie, drogue et prostitution seraient à terme leur source de revenus et leur tremplin vers plus de pouvoir, mais leur financement initial provint d’alliés qu’ils comptaient parmi les membres du gouvernement pro-apartheid d’Afrique du Sud.

 Du racisme, de la drogue, une dictature, des croix gammées, de la prostitution, des combines financières, l’apartheid, de la corruption et de la violence : ça fait beaucoup pour un pauvre chien rouge.

Du racisme, de la drogue, une dictature, des croix gammées, de la prostitution, des combines financières, l’apartheid, de la corruption et de la violence : ça fait beaucoup pour un pauvre chien rouge.

En 1981, tout est prêt : l’unique bateau (que j’imagine baptisé le « S.S. SS ») attend de prendre le large dans la baie de la Nouvelle-Orléans avec à son bord une dizaine d’hommes et un arsenal propres à faire la fierté du troisième Reich.

Panzerkampfwagen einsatzbereit für Blitzkrieg !

Panzerkampfwagen einsatzbereit für Blitzkrieg !

Et puis d’un coup, la tuile : l’équipage du bateau ainsi que leur capitaine décident je ne sais pourquoi – mais je suis d’accord avec eux – de se retirer de l’expédition. Qu’à cela ne tienne, des êtres supérieurs ne baissent pas les bras si facilement et une nouvelle équipe est engagée. Toutefois, ses membres sont totalement étrangers au KKK et ignorent tout des projets de la fine équipe, aussi la présence d’armes à bord, d’un immense croix gammée et de types parlant de renverser un petit gouvernement mit-elle la puce à l’oreille du nouveau capitaine qui contacta la police en douce.

Celle-ci planchait déjà sur le sujet et procéda immédiatement à l’arrestation de Patrick John ; l’homme-clé de l’opération Chien Rouge étant derrière les barreaux, il aurait été indiqué de tout plaquer et de s’enfuir au Mexique, mais non. Privés de toute chance de succès, les neuf hommes composant maintenant la totalité de la force de frappe commencent à embarquer armes et munitions pour s’en aller défier l’armée de l’île qui ne perd rien pour attendre.

Et c’est là que survint le dernier coup du sort, lorsque les masques tombèrent et qu’il s’avéra que sur les neuf übersoldaten, trois étaient des agents infiltrés.

Résultat, Patrick John écopa de douze ans de tôle et les autres de trois ans. Et la presse révéla avec force sarcasme que le Monde avait échappé sans le savoir à une nouvelle menace fasciste.

L’attentat sur le roi du Maroc rate parce que le roi du Maroc a dit qu’il était mort.

Notre histoire se déroule au Maroc (c’est en Afrique du nord) et commence de façon banale, avec un roi, Hassan II, et son vilain bras droit, Mohamed Oufkir. Ce dernier est spécialisé dans la répression brutale de tout ce qui ressemble à une manifestation, ainsi qu’en attestent les émeutes de Casablanca de 1965, où il prit son pied depuis un hélicoptère en tirant à la mitrailleuse dans la foule.

Donc tout roule jusqu’au jour où le bon Mohamed décide que ce qu’il manque à sa tête, c’est une couronne, et il y en avait justement une sur celle d’Hassan II. Tout ce qu’il lui fallait, c’était un bon plan et des hommes fiables. C’est là que ça allait se compliquer.

Un jour qu’il rentre de France dans son Boeing 727, le roi reçoit une escorte imprévue tandis qu’il survole la Méditerranée : entre trois et quatre – selon les sources – chasseurs F-5 de l’armée de l’air marocaine prennent position, puis ouvrent le feu.

L’avion est touché en maints endroits et ça commence à péter de partout ; qu’est-ce qu’un 727 peut faire face à des chasseurs ? À part un coup de bluff ? Le roi opte pour cette option : il décroche la radio, prétend être un ingénieur et supplie ses assaillants de cesser le feu, prétendant que les pilotes et le tyran étaient morts.

« Cessez le feu ! Hassan II, le beau et généreux tyran aux yeux de braises et au cœur d’or, est décédé, paix à son âme immortelle ! »

« Cessez le feu ! Hassan II, le beau et généreux tyran aux yeux de braises et au cœur d’or, est décédé, paix à son âme immortelle ! »

Et comme vous vous en doutez (puisque c’est écrit dans l’intitulé de la rubrique), ça a marché ; les pilotes décrochèrent et s’en retournèrent à la base, contents. De son côté, le roi – qui faisait partie des pilotes – continua son petit chemin cahin-caha et parvint à poser les restes fumants de l’appareil à l’aéroport de Rabat. Il s’enfuit à toutes jambes tandis que les F-5, qui venaient de réaliser qu’il y avait une raison au fait que la voix de l’ingénieur de tout à l’heure ressemblait suspicieusement à celle du roi, revinrent pour lâcher une dernière bordée de rafales, qui fit huit morts et une quarantaine de blessés parmi les civils.

Très peu de temps après, le bruit des bottes résonna sur bien des perrons et pas mal de monde fut envoyé à l’ombre ou à la potence, notamment dans l’armée de l’air. Mais pas Mohamed Oufkir, qui opta pour le suicide en se tirant une balle dans la nuque et trois dans le dos.

 Ce mec-là, il assurait nettement mieux ses suicides que ses assassinats !

Ce mec-là, il assurait nettement mieux ses suicides que ses assassinats !

La Thaïlande porte secours à son premier ministre en coulant le navire dans lequel il est retenu prisonnier.

Le 29 juin 1951, quelques membres des forces navales Thaïlandaise décident de capturer le premier ministre pour une raison que j’ignore – mis à part pour le destituer s’entend – mais j’imagine que ça avait quelque chose à voir avec le fait qu’il s’appelait « Plaek Phibunsongkhram ».

Peut-être aussi qu’il n’était pas assez décoré.

Peut-être aussi qu’il n’était pas assez décoré.

Mission accomplie, les conspirateurs capturent le bonhomme durant une sauterie officielle et l’enferment dans la cale du navire « Sri Ayutthaya ». Ensuite de quoi ils décident de passer à la suite du plan et réalisent à cette occasion qu’ils n’avaient pas vraiment prévu de suite au plan.

En Thaïlande, l'armée qui destitue un gouvernement est un événement tellement courant que l'opération ne nécessite pas vraiment un plan, c'est plus un protocole.

En Thaïlande, l’armée qui destitue un gouvernement est un événement tellement courant que l’opération ne nécessite pas vraiment un plan, c’est plus un protocole.

Ils espéraient que le reste de la marine se joindrait au mouvement après ce début en fanfare, ce qui n’eut pas lieu. De même, ils pensaient que la présence du ministre à bord de leur navire les préviendrait d’une riposte à grande échelle ; ils ne pouvaient pas se tromper davantage.

Quelque chose comme six heures après le kidnapping, la police et l’armée joignirent leurs forces pour une contre-attaque : ils envoyèrent une escouade discrète de commandos à bord pour libérer le ministre et l’exfiltrer puis… Ah non. Ils ouvrirent le feu.

En fait, en Thaïlande, ils n’en ont rien à foutre de leurs premiers ministres : le vaisseau fut annihilé.

Parce qu’alors qu’est-ce qu’ils lui ont mis ! Bombardiers navals, frégates, croiseurs et artillerie à terre noircirent les cieux de leurs obus et une pluie ininterrompue d’explosifs noya le bâtiment sous un ouragan de destruction qui l’envoya par le fond avant le matin suivant. Il y eut un minimum de survivants, parmi lesquels un premier ministre secoué qui rejoignit la berge à la nage, sans une égratignure.

-          « Non mais vous êtes malades ?! »  -          « Ben quoi ? T'as rien ! »

– « Non mais vous êtes malades ?! »
– « Ben quoi ? T’as rien ! »

Et pour la petite histoire, vous apprendrez que Plaek ne protesta pas le moins du monde, apparemment il trouvait l’envergure de la riposte parfaitement normale. Ou alors, entre une marine rebelle et des armées de terre et de l’air psychopathes, il n’osa simplement pas se plaindre.

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