EvilBank Inc.

Publié: 20 novembre 2014 dans Economie

On tend à considérer les banques comme des corporations maléfiques dirigées par d’impitoyables tyrans à une idée tordue près de devenir les méchants du prochain James Bond ; quelque part, les toutes grandes compagnies financières sont ce que nous avons de plus proche des superméchants de cyberpunk, de steampunk ou de dieselpunk.

Bref, punk.

Bref, punk.

Pourtant, on sait que le monde est plus subtil que ça, que même le dirigeant tout sec qui condamne un pays du tiers-monde à la famine pour gagner la Cadillac du concours annuel du plus gros bénéfice a un cœur qui bat on ne sait pas trop où, qu’il fera peut-être un beau geste un jour dans sa vie et qu’il ne ricane pas trop longtemps lorsqu’il met une famille à la rue. Et qu’il n’est assurément pas punk. En dépit de ce qu’on veut croire pour nous conforter dans notre conception manichéenne de la société, les dirigeants des banques ne sont pas des monstres sans foi ni loi qui coupent votre main, prostituent vos enfants et gèrent des cartels de drogues.

En général.

La Banque Nugan Hand gère le trafic d’héroïne et coupe votre femme en morceaux.

En 1973, la banque Nugan Hand voit le jour en Australie et il apparaît à première vue que l’établissement a été fondé par Bruce Wayne et le Grand Schtroumpf pour offrir une solution durable à la pauvreté et la faim dans le monde : leurs clients sont de respectables notables parmi lesquels des généraux et des amiraux et les deux membres fondateurs sont respectivement avocat et ex-béret vert.

Ouvrir un compte chez Nugan Hand, c’était rejoindre ce club d’honnêtes citoyens actifs dont l’argent profitait à la société occidentale toute entière tout en bénéficiant d’un taux d’intérêt de 16%. Ça ne cache rien du tout.

Voici d'ailleurs le calcul sur lequel ils se basèrent.

Voici d’ailleurs le calcul sur lequel ils se basèrent.

La banque fut initialement fondée pour servir de couverture aux revenus des trafics d’armes et de drogues confiés à l’ancien béret vert Michael Hand par la pègre internationale ; durant les sept années d’activités de l’établissement, Nugan et Hand vola environ cinquante millions de dollars à ses investisseurs, qui s’ajoutèrent aux vingt-cinq millions offerts à Hand lors de l’ouverture de la banque.

L’établissement toutefois s’effondra en 1980, lorsque l’associé de Hand, Francis Nugan, mit fin à ses jours et qu’un jeu de dominos de révélations scabreuses s’engagea, néanmoins trop lentement : la dernière fois que Hand fut aperçu, il embarquait pour les îles Fidji muni d’une fausse barbe. On suppose qu’il reçut une nouvelle identité de la part de la CIA et repartit quelque part poursuivre son beau travail.

Déguisement infaillible.

Comme quoi ça ne fonctionne pas que dans Tintin.

Quant aux associés du duo hauts placés dans l’établissement, ils refusèrent de parler de leurs activités. Comme ça. On le leur demanda, ils répondirent merde et voilà, fin de l’histoire. Peut-être que leurs femmes restèrent entières grâce à ça, ceci dit : durant leurs années glorieuses, Michael Hand avait clairement expliqué à ses cadres que s’ils se montraient trop bavards, il ferait couper leurs épouses en morceaux pour les leur envoyer par la poste.

Ah, et au cas où, les investisseurs floués ne revirent jamais le moindre centime.

La Banque des Prêtres inspire « Le Parrain III »

La Banco Ambrosiano a été fondée en 1896 par Monseigneur Giuseppe Tovini pour offrir aux membres de l’église une sainte alternative aux banques laïques et apostates traditionnelles.

À la fin de la guerre, craignant la montée en puissance communiste, la banque commence à étendre ses activités et nomme aux postes clés d’éminents hommes d’affaires de l’église comptant des amis dans la politique, l’industrie et la mafia. À sa tête, Roberto Calvi mène l’établissement vers tant de prospérité qu’il est rapidement surnommé le « banquier de Dieu ».

Ça se confirme au premier coup d’œil.

Ça se confirme au premier coup d’œil.

Roberto Calvi était membre de la Loge P2, une coalition illégale d’hommes de pouvoir issus de l’élite financière, politique ou industrielle répondant trait pour trait à nos définitions des sociétés secrètes. Aidé de ses bons amis, le banquier de Dieu blanchit l’argent mafieux, corrompt des hommes d’état italiens ou américains et vend des armes aux deux factions impliquées lors de la guerre civile du Nicaragua dans les années 80.

Et puis, en 1981, la police italienne découvre au cours d’une perquisition les preuves des liens entre Calvi et la Loge P2 ainsi que de nombres d’activités illégales ; condamné à quatre ans de tôle, notre ami sera vite relaxé et, de toute façon, ne perdra pas son poste auprès de la Banque des Prêtres.

Pour une banque, une condamnation pour activités frauduleuses est à ajouter au CV.

Pour une banque, une condamnation pour activités frauduleuses est à ajouter au CV.

C’est surtout avec la mafia que ça commence à grincer ; la banque des prêtres a beaucoup d’argent à eux et la Cosa Nostra commence à serrer Calvi de près. Celui-ci se montre réticent, des incidents s’en suivent : un haut membre de l’établissement démissionne suite à des menaces, un autre est blessé par balles. La justice, de son côté, poursuit ses enquêtes tandis que la confiance des marchés et du public s’érode.

En 1982, une perte de plus d’un milliard de dollars est révélée par la justice ; la secrétaire de Calvi dénonce les combines son boss par écrit avant de se défenestrer et le vieux Roberto s’enfuit d’Italie avec un faux passeport et un déguisement convaincant (il s’était rasé la moustache) pour rejoindre Londres, afin d’échapper aux foudres de la mafia, qui commençait à faire tomber des têtes de-ci de-là. Sa fuite fonctionna super : il est retrouvé pendu sous un pont quelques jours plus tard. La police mène l’enquête et livre son verdict : Calvi a traversé l’Europe et s’est rendu à Londres sous une fausse identité pour s’y suicider.

Sherlock Holmes était malade.

Sherlock Holmes était malade.

Ce n’est qu’en 2003 qu’on décida de ré-ouvrir l’affaire sur une impulsion de la justice et du bon sens pour rapidement constater qu’il s’agissait – stupeur – d’un meurtre.

La Banque d’Italie, l’IOR (l’Institut pour les Œuvres de la Religion, mouillée jusqu’au cou) et le Vatican (qui démentit jusqu’au bout quelque implication que ce soit) mirent la main à la poche pour éponger la dette tandis que la Banque Ambrosiano faisait faillite, remplacée par la Nouvelle Banque Ambrosiano.

À ce qu’on dit, le pape François tente aujourd’hui de démêler l’écheveau de combines financières dans lequel est impliqué le Vatican et quoi qu’on ne puisse qu’applaudir, on a quand même envie de lui conseiller de revoir le Parrain 3 et d’en prendre bonne note.

Le public n'a pas vraiment aimé le Parrain 3 mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a rien à en retirer.

Le public n’a pas vraiment aimé le Parrain 3 mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien à en retirer.

La BCCI fait pareil, mais avec une armée.

Fondée en 1973 par un financier pakistanais, la « Bank of Credit and Commerce International » s’effondra en 1991 sous le poids de ses procès et de ses fraudes, ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre ses activités depuis une planque au Luxembourg. Avec des agences dans 72 pays et des clients parmi les grandes fortunes et les gouvernements du monde entier, l’établissement était devenu suffisamment important pour que sa liquidation génère l’un des plus grands scandales financiers à ce jour. Ce qui n’est pas peu dire.

S’il faut reconnaître une qualité à la BCCI, c’est d’être allée jusqu’au bout de ses convictions : elle ne s’est pas contentée de quelques vagues accointances avec deux ou trois gros bonnets de la mafia ou de la drogue en nommant des tordus à des postes clés, elle a retroussé ses manches et plongé ses mains bien profond dans le cambouis : en 18 années d’activités, la BCCI s’était faite des copains parmi nombre de dictateurs, avait blanchi des montagnes d’argent de la drogue, pris part aux transactions du marché noir nucléaire, vendu des informations secrètes des USA à l’Iraq, géré des revenus en provenance de prostitution illégale et travaillé avec des organisations terroristes.

Business is good !

Business is good !

La BCCI avait même son propre réseau de gros bras armés, le Black Network, dont la fonction était de gérer des branches déjà plus en marge de l’économie traditionnelle, comme par exemple le kidnapping, le chantage ou le meurtre.

Bon nom, ça, "Black Network". SPECTRE serait si fier.

Bon nom, ça, « Black Network ». SPECTRE serait si fier.

Il faudra une fronde majeure impliquant de nombreux pays pour faire sombrer l’établissement, qui laissera un trou de vingt milliards de dollars, et l’on remarquera une petite dizaine d’années plus tard que certains cabinets devant gérer sa liquidation avaient été soudoyés. À terme toutefois, le dirigeant de BCCI écopa de 14 ans de prison.

HSBC est trop grande pour sombrer et vous emmerde

Jusqu’ici on s’est focalisé sur des banques que l’on ne connaît pas ou peu, mais ça ne veut certainement pas dire que les établissements plus renommés sont respectables. Tapez « affaire – nom de n’importe quelle banque – » sur Google et vous trouverez des articles traitant de méfaits et de scandales remontant jusqu’au paléocène.

Finalement, ces petites banques obscures blanchissant de l’argent sale sont aux grandes institutions ce que les bandes de voleurs du Far-West sont aux réseaux du crime organisé moderne. La différence réside essentiellement dans le fait que lorsqu’une troupe de bandits terrorisait El Paso, le Marshall arrêtait ou descendait toute l’équipe sans se demander si l’économie d’El Paso y laisserait des plumes.

"Avez-vous pensé aux revenus que cette bande génère au saloon et à la maison close ?"

« Avez-vous pensé aux revenus que cette bande génère au saloon et à la maison close ? »

Fondée au 19ème siècle à Londres pour gérer les profits du commerce maritime et surtout acheminer de l’opium en Chine en dépit des protestations de son gouvernement, la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation devint rapidement l’un des établissements financiers les plus conséquents au monde et diversifia ses activités criminelles à un point qui lui aurait valu un froncement de sourcils de Vito Corleone.

En 2012, une investigation majeure rendit un rapport de mille pages énonçant une liste sans fin de profits liés au trafic de drogues, au crime organisé et au terrorisme, démontrant également des corrélation avec plusieurs meurtres irrésolus. Particulièrement présente au Mexique et en Colombie, la HSBC était en affaire avec les principaux cartels de drogue depuis des décennies, à tel point que celui de Sinaloa avait fait développer des cartons de la taille des ouvertures des guichets des agences pour faciliter les dépôts, solutionnant par là le problème le plus haïssable dont on ait jamais entendu parler.

Les crimes liés à la HSBC paraissent tellement déments qu’on serait surpris que leurs projets futurs n’impliquent pas une station spatiale équipée d’un laser ; ont leur découvrit des liens avec Al Qaida, le Hezbollah et la mafia russe et on constata qu’ils avaient aidé l’Iran, la Corée du Nord ou le Soudan à contourner des sanctions internationales.

Et on imagine qu'ils ont une croix toute prête au cas où le Christ reviendrait.

Et on imagine qu’ils ont une croix toute prête au cas où le Christ reviendrait.

Mais dès 2012, les activités illicites de la HSBC furent rendues publiques et le ministère de la justice américain entama une procédure. Au cours du procès, la banque reconnut une liste de délits si longue qu’elle était visible depuis la lune, le procureur général de New-York déclara qu’à côté de la HSBC, tout Wall Street paraissait clean et un de ses substitut ajouta qu’en plusieurs décennies, les dirigeants de l’établissement s’étaient ingéniés à exploiter tous les délits possibles figurant dans le code pour accroître leurs profits.

Et puis la sentence fut prononcée : la banque eut à payer une amende de 1.9 milliard de dollars, soit l’équivalent de cinq semaines d’activités de la firme. Mais rassurez-vous, la sanction ne s’arrêta pas là : certains de ses plus hauts dirigeants virent le versements de leurs primes partiellement différé pendant une période de cinq ans. Dans ta face, HSBC !

Et ça ne se sait pas, mais ils se sont fait taper sur le dos de la main aussi.

Et ça ne se sait pas, mais ils se sont fait taper sur le dos de la main aussi.

Ça fait plaisir de voir que la Loi, ce n’est pas que pour les petits. Les dirigeants des grandes banques devront y réfléchir à deux fois avant de défier la Justice, sous peine de se voir une infliger la sanction la plus éthérée, la plus volubile et la plus « pas sanction du tout » à avoir jamais été prononcée.

Et vous avez là une des origines de la notion « too big to fail ». Réprimander HSBC à la hauteur des crimes (à savoir envoyer les dirigeants dans le Soleil) aurait été néfaste pour le grand dieu Finance dont le sommeil est déjà bien assez troublé comme ça. Alors on ne fait rien. Heureusement, la leçon a quand même porté : la HSBC a reconnu que ses normes internes visant à prévenir le blanchiment d’argent étaient, je cite, « insuffisantes », et que cette mésaventure leur avait ouvert les yeux sur ce problème.

Ceci augure une longue et fastidieuse séance extraordinaire qui risque fort de se prolonger jusqu’à après 17 heures. Vous voyez qu’ils sont bien assez punis comme ça.

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