Tout est question de proportion

Publié: 7 janvier 2015 dans Sciences sociales

Il est une loi fondamentale de l’existence qui stipule que chaque action entraîne une réaction ; cette loi a une cousine extravertie et turbulente qu’on appelle l’effet papillon, s’appliquant à ces actes anodins qui virent à l’ouragan de chaos pour des raisons systématiquement risibles.

Généralement, la raison en question implique une personne qui a pris une initiative malheureuse. Ce type d’initiatives, on peut les classifier en deux catégories distinctes : les stupides, dont la logique tend à frapper aussi durement que les conséquences qui ont suivi, et les imprévisibles, impliquant qu’il n’y a pas juste un gars quelque part qui a pris une décision absurde, mais bien d’innombrables qui ont complètement pété les plombs.

Et parfois, c’est un peu des deux.

Ten Cent Beer Night

Lorsqu’en 1974 la modeste équipe de base-ball des Cleveland Indians reçut les glorieux Texas Rangers, les dirigeants du club décidèrent de galvaniser leurs joueurs par un stade plein et chauffé à blanc. Logiquement quoi qu’inconsidérément, ils convinrent entre eux que la meilleure façon de remplir leurs gradins passait par des hectolitres de bières.

La décision est discutable, mais le fond est incontestable.

La décision est discutable, mais le fond est incontestable.

Ainsi était née la Ten Cent Beer Night, grande fête du sport et de la saine compétition au cours de laquelle les trois décilitres de bière coûtaient dix cents, soit l’équivalent d’une grosse douzaine d’affaires en or ; le succès fut pleinement au rendez-vous. Bien avant le début du match, les gradins ployaient sous une réplique grondante et agitée de l’Oktoberfest.

Le match débuta donc dans l’ambiance que vous pouvez imaginer. Les joueurs des deux camps s’appliquèrent à livrer la meilleure performance possible sous les regards troubles de vingt-cinq mille supporters frénétiques enchaînant les bières comme si leurs vies en dépendaient.

Avant le milieu de la partie, deux personnes avaient déjà tenté la traversée du terrain en costume d’Adam ; des fumigènes étaient allumés un peu partout tandis que des projectiles variés atterrissaient sur la pelouse en nombre croissant. Un père et son fils firent irruption sur l’aire de jeu pour montrer leurs fesses à l’assistance.

C'est important de partager des activités entre père et fils.

C’est important de partager des activités entre père et fils.

Et bien sûr, partout, la bière coulait à flots, les points de vente étaient pris d’assaut, les commandes étaient passées en quantités industrielles ; le personnel n’était pas équipé pour faire face à une telle demande et des tensions émergèrent, ce qui était exactement ce qui manquait à la soirée pour vraiment débuter. Une buvette fut même abandonnée à l’ire de la foule lorsque ses deux serveuses s’enfuirent éperdues dans la nuit.

Bien avant la fin du match, le terrain était noyé sous les fumigènes, les gobelets vides et toutes sortes de projectiles, y-compris un couteau de chasse ; la foule approchait pas à pas tandis que le vacarme, les incidents et la frénésie allaient croissants. La proverbiale goutte qui fit déborder le fût vint d’un supporter qui tenta de voler la casquette d’un joueur des Texas Rangers : s’en approchant par derrière, il parvint à saisir le précieux sésame, le laissa tomber parce que bière, puis se baissa pour le ramasser. Le joueur au crâne désormais livré aux intempéries repoussa timidement son assaillant du bout du pied et tous deux roulèrent au sol dans une apothéose de sauvagerie virile.

C'eut été très différent si c'était arrivé pendant le Superbowl.

C’eut été très différent si c’était arrivé dans le carde du Superbowl.

Voyant leur camarade à terre, les Rangers accourent à son aide tandis que les amis du supporter envahissent le terrain pour lui prêter main forte. Les Cleveland Indians viennent au secours des Rangers, le manager de ces derniers attrape une batte et prend place sur le front, rejoint par les bancs des deux équipes, de part et d’autre on souffle dans de grandes cornes de bélier pour sonner la charge et c’est la mêlée. Les forces de l’ordre y mettront un terme en noyant le stade sous les gaz lacrymogènes.

Au terme de la bataille, alors que les corbeaux festoyaient sur les carcasses des chevaux et que les colonnes de fumée des bûchers noyaient l’horizon, l’armistice était signée et la victoire par forfait attribuée aux Rangers.

Poject-X Haren

Courant 2013, une jeune fille établie dans une petite ville des Pays-Bas fête ses seize ans et invite une poignée d’amis à la maison par le biais de Facebook. Ce faisant, elle oublie de définir l’invitation comme étant privée.

Donc dans un sens, tout Facebook était invité, à condition bien sûr que tout Facebook 1) prenne conscience qu’il y a une fête quelque part en Hollande à laquelle il pourrait techniquement s’estimer convié et 2) décide de s’y rendre malgré la méprise évidente de l’adolescente, les probables centaines voire milliers de kilomètres à parcourir, les plus basiques notions de savoir-vivre, la présence en force de Heineken en Hollande et le sens commun.

Mais c’était sans compter sur Jesse Hobson, Néo-Zélandais de 21 ans apparemment du genre à éplucher le trillion d’informations brassées par Facebook pour y trouver des anniversaires d’inconnues à ruiner. S’inspirant d’un film nommé « Project X » relatant un événement qui part complètement en vrille à cause des réseaux sociaux, il fait suivre l’invitation à tous les noms qu’il peut trouver sur Facebook. Dans un fougueux élan de non-imagination, il nomme l’événement « Project-X Haren » (alors qu’il aurait été si simple de l’appeler « venez respirer un bon polder ») et reçoit à terme plus de trente-mille inscriptions pour la petite sauterie.

Pendant ce temps, à Haren, la paisible bourgade de dix-huit mille âmes concernée, on prend la nouvelle avec une certaine angoisse. S’attendant légitimement à ce que plus rien dans la ville ne tienne debout après le passage de plusieurs légions de fêtards, ils s’organisent en catastrophe, font venir tout ce que la région compte comme brigades d’intervention et forces de police et enfin téléphonent à l’Allemagne pour demander conseil.

« On vous envoie Oliver Kahn. »

« On vous envoie Oliver Kahn. »

De son côté, la famille de la jeune fille, considérant non sans raison qu’il serait déraisonnable de livrer une adolescente à trente mille inconnus imprévisibles et fortement avinés (qui plus est le jour de son anniversaire), annula la fête et partit se mettre à l’abri dans un endroit secret.

Le soir venu, trois mille personnes affluèrent de tous les horizons et se réunirent en ville. La police leur avait fait savoir à leur arrivée que la sauterie avait été annulée, mais une fois tout ce beau monde regroupé, la fête débuta bel et bien ; et lorsqu’ils réalisèrent qu’il n’y avait pas vraiment de point de chute à leur réunion et qu’ils commençaient à s’emmerder, la colère monta dans la foule en même temps que le taux d’alcool.

Des échauffourées éclatèrent promptement, mais pouvait-il seulement en aller autrement ? Rapidement, la ville prit des airs de champ de bataille où les forces de l’ordre faisaient face aux hordes sauvages réunies sous les bannières du Attila des réseaux sociaux.

À l'instar de mes ancêtres helvètes, les Hollandais pouvaient compter sur l'effet intimidant des insultes hurlées dans leur dialecte.

À l’instar de mes ancêtres helvètes, les Hollandais pouvaient compter sur l’effet intimidant des insultes hurlées dans leur dialecte.

Au petit matin, la poussière retomba sur un centre ville dévasté, révélant tristement ses voitures incendiées, ses boutiques pillées et ses vitrines anéanties. 36 personnes avaient été blessées (dont seulement trois policiers, ces gens-là ne s’en laissent pas compter !), 34 furent arrêtés et les dégâts dépassèrent le million d’Euros.

À l'image : les pillards de Boko Haren.

À l’image : les pillards de Boko Haren.

Dans son quartier général de Nouvelle-Zélande, le grand roi barbare assista impuissant à la défaite de ses armées et engagea des négociations de paix. Certes, il avait été à l’origine du rassemblement et certes, il s’était inspiré d’un film relatant une histoire où il se passait plus ou moins exactement la même chose, mais il prétendit ne pas avoir vu le coup venir et, après tout, n’avait pas mené lui-même ses troupes sur le front.

À terme, il ne fut pas inquiété et il ne reste plus à la Nouvelle-Zélande qu’à espérer ne jamais recevoir à domicile l’équipe nationale des Pays-Bas.

« Début de l'opération : Mark van Bommel. »

« Début de l’opération : Mark van Bommel. »

Dior, t’es mort

Faites un test à l’occasion : invitez des amis à manger, servez-leur du poisson frais et, au moment où tout le monde attaque son assiette, lâchez l’air de rien « j’espère qu’il est encore bon, la date limite est dépassée de quatre jours ».

Pour peu qu’ils ne quittent pas tous la table en vous invectivant, vous les verrez mâcher lentement, concentrés, à la recherche du moindre goût suspect ; et au premier qui croira en déceler un, vos hôtes se passeront leurs doutes les uns aux autres comme un ballon de plage.

Ensuite ils partiront et vous n'aurez plus d'amis, mais c'était pour la science.

Ensuite ils partiront et vous n’aurez plus d’amis, mais c’était pour la science.

Si vous êtes doués, vous arriverez à instaurer une véritable psychose dans votre salle à manger qui pourra potentiellement rendre vos convives malades pour peu qu’ils y croient suffisamment. Cela est dû à un phénomène rare mais pas inexistant appelé la peur contagieuse, apte à rendre toute une assemblée hypocondriaque le temps d’un méchant bad trip.

Ceci nous renvoie en 2009, dans un call center de la Banque d’Amérique au Texas ; quelques personnes commencent à se plaindre de nausées et de maux de tête et renvoient ces symptômes à une odeur suspecte qui plane sur les lieux depuis le début de la journée.

Lorsque plusieurs employés en firent part à la sécurité, chaque membre du personnel reçut un mail annonçant que toute personne ressentant ces symptômes était autorisée à quitter l’immeuble. Dans le même temps, un employé au nez fin identifia l’odeur : du monoxyde de carbone, un gaz particulièrement dangereux pour les gentils mammifères comme nous et, accessoirement, inodore. Parce qu’on a un sens de l’odorat qui nous indique quand une chose ne sent pas bon, mais pas quand elle est mortelle.

Encore un fait qui nous prouve que l'odorat sert surtout à nous emmerder.

Encore un fait qui nous prouve que l’odorat sert surtout à nous emmerder.

En un rien de temps, les locaux étaient entièrement vidés, les pompiers arrivaient ventre à terre et trente-quatre personnes étaient acheminées, bleuâtres et paniquées, à l’hôpital le plus proche, tandis que cent dix autres recevaient des soins devant le bâtiment où le reste du personnel était réuni.

Au terme d’une minutieuse inspection, les experts certifient qu’il n’y a aucune fuite de gaz et que l’air dans l’immeuble est totalement respirable. Des recherches s’engagent et le patient zéro est retrouvé, le premier à avoir évoqué une odeur suspecte. Son discours toutefois diffère de celui de ses compères : lui s’était seulement plaint d’une collègue qui avait lourdement abusé du parfum. Comme il travaillait à proximité, ça lui avait donné le mal de plot et il avait probablement rouspété près de la machine à café, comme vous et moi l’aurions fait ; une mésentente et un impressionnant effet boule de neige plus tard, la moitié du personnel se tordait au sol devant l’immeuble comme du poisson en train de s’asphyxier, avalant à grand-peine de douloureuses bouffées d’oxygène au milieu des ambulanciers et des pompiers.

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