Les grandes évasions

Publié: 14 janvier 2015 dans Histoire

Nombre de livres, films et séries relatent les aventures de captifs brisant leurs chaînes et s’évanouissant ivres de liberté dans la nuit. Certes, ces histoires impliquent généralement des innocents enfermés à tort, parce que personne ne souhaite que Joe-la-Vouge revoie la lumière du jour après cette sordide histoire au lavomatic ; dans tous les cas, au vu des normes de sécurité appliquées dans les prisons modernes, on tend à considérer qu’une évasion résulte forcément d’un plan complexe et méticuleux qui ne peut que déboucher sur une histoire fascinante.

Lucky Luke

Ces histoires, du reste, tendent à être longues, tant la manœuvre est alambiquée et requiert une organisation sans faille ; ainsi, au bout de plusieurs années de captivité, Andy Dufresne rampe dans les immondices et Edmond Dantès est balancé à la baille, chacun regagnant l’air libre pour s’en aller poursuivre sa vie, que ce soit en ponçant un bateau sur une plage du Mexique ou un planifiant une implacable vengeance.

Mais bien sûr, tout cela n’est que contes et légendes ; croyez-le, si ces histoires s’inspiraient de faits réels, elles seraient beaucoup plus bêtes et beaucoup plus courtes.

Un yogi s’en va par le trou de la porte pour la nourriture

Le yoga est activement encouragé et pratiqué dans les prisons de plusieurs pays, d’une part pour calmer tout ce beau monde, d’autre part pour ouvrir ces vils marauds à des disciplines morales propres à diminuer le taux délirant de récidive chez les ex-taulards.

Outre les bénéfices qu’en retirent les personnes en elles-mêmes, l’idée est aussi de limiter la surpopulation dans les prisons ; à cet effet, ne pas voir revenir plus de la moitié des détenus quelques mois après leurs libérations est clairement un pas dans la bonne direction.

« Il faut en imprimer plus. »

« Il faut en imprimer plus. »

Sur ce point, le yoga s’est même révélé beaucoup plus radical en Corée du Sud, lorsque le voleur professionnel Choi Gap-bok mit les voiles par le biais de la petite ouverture de la porte de sa cellule, celle-là même que l’on emploie dans les films pour déposer l’affreux gruau grisâtre dans la sordide petite pièce obscure où se morfond le héros entre deux séances de bourre-pifs.

La réalité est certes plus nuancée. Nous n'avons pas le sens du théâtral.

La réalité est certes plus nuancée. Nous n’avons pas le sens du théâtral.

Choi, cinquante balais, pratique le yoga depuis vingt-trois ans après y avoir été initié au cours de l’un des nombreux séjours à l’ombre qui jalonnent son parcours ; aujourd’hui considéré comme un maître en la discipline, il a pu la mettre en pratique en 2012 lorsque, venant d’être arrêté sur suspicion de vol – ce dont il se défendait – et marinant au commissariat, il mit les voiles en se faufilant par l’ouverture de quinze centimètres de haut sur quarante-cinq de large.

Pour ce faire, il demanda un onguent pour le corps à ses gardiens et, quand ces derniers eurent quitté l’endroit – si je devais donner un enduit pour la peau à un quinquagénaire, il est très probable que je ne m’attarde pas non plus sur les lieux – il s’en recouvrit intégralement avant de s’atteler à la tâche ; trente-quatre secondes de tortillements plus tard, il était dans le couloir et sortait tranquillement puisque tous les gardes roupillaient.

Six jours plus tard, il était retrouvé dans un village après qu’un fermier ait suspecté sa présence en se basant sur quelques indices subtils, parmi lesquels la disparition mystérieuse de plusieurs portions de ramen ainsi que l’apparition d’un petit mot, « excusez-moi », griffonné sur un papier et signé « le voleur piégé Choi Gap-bok ».

Si cette histoire était inventée, on trouverait que le ramen fait trop cliché.

Si cette histoire était inventée, on trouverait que le ramen fait trop cliché.

Selon ses propres termes, son évasion prouvait son innocence, mais l’argument n’a pas pris. Allez dire cela à des dizaines d’agents énervés après plusieurs jours à crapahuter dans les montagnes parmi les limiers aussi…

Choi regagna donc la prison et fut confié au bons soins d’une cellule munie d’une ouverture beaucoup plus petite, non sans avoir préalablement gagné le surnom de « Houdini », ce qui est plutôt cool, mais pas forcément bon présage.

Un tueur en série trahit la confiance qu’on avait en lui

Ted Bundy représente votre vision du serial killer moyen : calme, introverti, aimable, intelligent et absolument terrifiant. Entre 1970 et 1978, il prit la vie d’une trentaine de jeunes femmes tout en cultivant de lui l’image d’un type bizarre mais gentil.

Peut-être plus bizarre que gentil, si l'on s'en tient juste à cette photo (et aux faits).

Peut-être plus bizarre que gentil, si l’on s’en tient juste à cette photo (et aux faits).

La police commence à suspecter Bundy en 1975. Le dossier contre lui se charge au fil des interrogatoires et des témoignages et, en 1976, le vieux Ted est officiellement inculpé de tentative d’enlèvement puis de meurtre.

En 77, il s’engueule une fois de trop avec son avocat et le congédie, demandant à assurer lui-même sa défense. Ayant étudié le droit, sa requête lui est accordée et il se met au travail. Bonne poire, le juge le libère même ses menottes lorsqu’il consulte des ouvrages à la bibliothèque afin de faciliter son boulot – et Dieu sait qu’il en avait.

Le 7 juin de cette année, il prépare une audience préliminaire. Après le repas, il gagne la bibliothèque située au deuxième étage du tribunal et saute par la fenêtre. Il se vautre, se foule la cheville, mais s’évapore avant que les gardiens ne constatent son absence.

« Bundy ! Tu avais promis ! »

« Bundy ! Tu avais promis ! »

La justice est sidérée ; ou va le monde si l’on ne peut même plus se fier à l’honneur d’un homme suspecté de viols, de meurtres et de nécrophilie ? Les recherches s’organisent et des barrages sont installés sur toutes les routes. Ted est capturé au volant d’une voiture volée six jours plus tard et ramené au pénitencier couvert de chaînes et d’acier. Il reprend la préparation de sa défense là où il l’avait laissée, cette fois-ci étroitement surveillé.

Aussi, il devra attendre sept mois avant de pouvoir s’évader à nouveau, en sciant le plafond de sa cellule. Il se retrouve dans l’appartement d’un des gardiens et s’y cache dans une armoire jusqu’à ce qu’il soit désert. De là, il fait voile vers le soleil couchant et, plus précisément, la Floride.

Il faudra quinze heures aux gardiens pour remarquer que Bundy, qui avait disposé des livres sous sa couverture pour faire croire à sa présence, n’est plus dans sa cellule.

En janviers 78, notre assassin avait loué un logis sous un faux nom et y vivait de petits vols. Il avait décidé de ne plus tuer, mais ça ne marche malheureusement pas comme ça. Après quelques meurtres et disparitions sinistres, la psychose s’invita à nouveau aux USA et Ted fit son entrée dans le fameux top-10 des criminels les plus recherchés du pays.

L’étau se resserra toutefois rapidement. En février, il est abordé par un agent à qui il met un pain lorsqu’il cherche à lui passer les menottes et prend ses jambes à son cou. L’officier tire, Ted tombe, feignant la blessure. Il retente le coup de la beigne pendant l’arrestation, mais les policiers sont comme des chevaliers du zodiaque : une attaque ne marche jamais deux fois. Ted se fait casser la gueule, menotter et emmener.

Encore une victoire pour le Chevalier du Poulet.

Encore une victoire pour le Chevalier du Poulet.

Quelques temps après, il sera exécuté sur la chaise électrique, après avoir largement contribué à la mauvaise réputation dont souffrent encore aujourd’hui les tueurs en série.

Le Robin des Bois grec y va au culot.

Les frères Vassilis et Nikos Paleokostas entretiennent en Grèce une réputation de « voleurs pour pauvres », dévalisant des banques pour distribuer leur butin aux plus démunis, prenant à charge leurs frais d’écolage ou d’hospitalisation et leur distribuant des biens et de l’argent. Quoi qu’armés et considérés comme dangereux, ils n’ont jamais fait couler le sang et leurs propres otages, richissimes entrepreneurs enlevés et échangés contre une lourde rançon, les décrivent comme des personnes aimables auprès desquelles ils ne se sont pas sentis en danger.

Aussi, les réactions furent-elles modérées lorsqu’en 1995, Vassilis fut arrêté et écroué à la prison de Korydallos, la plus sécurisée du pays.

Les prisons grecques ont toujours dû composer avec un éventails particulièrement hétéroclite de dangereux criminels.

Les prisons grecques ont toujours dû composer avec un éventails particulièrement hétéroclite de dangereux criminels.

Il y séjourna plus de dix ans avec un complice, un Albanais du nom d’Alket Rizai qui, dans notre histoire, est un peu le type improbable qui débarquerait dans le dessin animé Robin des Bois avec un Uzi dans chaque main et ferait feu sur le shérif de Nottingham et toute sa clique ; tueur à gage responsable de plusieurs meurtres, des rumeurs le suspectent d’être l’auteur d’une attaque au lance-roquette sur un quartier général de la mafia grecque. Cela dit, il s’est toujours tenu droit auprès des Paleokostas.

Or, il ne sied pas à un gentleman cambrioleur de rester toute sa vie derrière des barreaux ; en 2006, un hélicoptère s’approche du pénitencier et atterrit sur le site. Les gardes ne s’en inquiètent pas plus que ça, convaincus qu’il s’agissait là d’un coucou surprise de quelque inspecteur des prisons, puisqu’il était bien évidemment impossible que quelqu’un tentât une évasion en hélico. Aussi, chacun se passa un rapide coup de peigne pendant que Vassilis et son pote Alket grimpaient dans l’appareil et disparaissaient avec lui dans les airs.

Il y eut comme un malaise. Tandis que les rires narquois résonnaient dans tout le pays, le département de justice et police se sentit quelque peu humilié et Vassillis et son grand frère, auteur de la spectaculaire manœuvre, se virent nommés ennemis publics numéro un dans le pays.

« Vous voyez ? Combien de fois vous ais-je dit que nos modèles de prison étaient désuets ? »

« Vous voyez ? Combien de fois vous ais-je dit que nos modèles de prison étaient désuets ? »

Vassilis et Rizai furent à nouveau arrêtés deux ans et demi plus tard et retrouvèrent leurs vieux potes à Korydallos le 21 février 2009 pour y attendre leur procès pour leur récent exploit.

Le lendemain, soit le 22 février, un hélicoptère s’approcha du site ; une échelle de corde fut déployée, à laquelle Vassilis et Rizai s’accrochèrent sous les acclamations des détenus. Les gardiens ouvrirent le feu, mais une femme à bord de l’appareil répliqua à la Kalachnikov, permettant à la clique de disparaître dans le soleil couchant.

Parce que la seule chose qui manquait à cette histoire, c'était une femme avec une mitraillette.

Parce que la seule chose qui manquait à cette histoire, c’était une demoiselle avec une mitraillette.

Aujourd’hui, Nikos Paleokostas et Alket Rizai ont été tous deux arrêtés, mais Vassilis demeure introuvable, probablement appuyé par tout un peuple largement hostile à la justice d’un pays qui l’a plongé dans la misère. Nombre de têtes tombèrent après la seconde évasion, car ceci, et pas moins, est le prix à payer pour tenter d’entraver le plus burné des Grecs à avoir arpenté le pays depuis Leonidas.

Scène de vie quotidienne à Korydallos lorsqu'un hélicoptère s'approche du site.

Scène de vie quotidienne à Korydallos lorsqu’un hélicoptère s’approche du site.

Richard Lee McNair voit la prison comme un défi.

Lorsque Richard Lee McNair braqua un gros dépôt à grains dans le Dakota du Nord parce qu’il est parfois important d’entretenir des stéréotypes, l’opération tourna au vinaigre et il laissa deux agents sur le carreau dans sa fuite, dont un qui ne s’en remettra pas. Il fut condamné à environ trois vies de captivité.

Il s’avérera que la première ne sera pas si captive que ça puisqu’il s’arrangera pour s’évader à trois reprises.

La première, en 1988, eut lieu alors qu’il poireautait à un poste de police, menottes aux poings et entouré de trois détectives. Il se servit de baume à lèvres pour graisser ses poignets, retira ses menottes et piqua un sprint vers la sortie puis dans les rues. Coursé par la police, une épique et « Benny-Hillesque » poursuite s’engagea à travers les artères de la paisible bourgade au terme de laquelle notre coureur fut plaqué au sol et appréhendé.

« Et cette fois-ci assurez-vous qu'il garde ses menottes ! »

« Et cette fois-ci assurez-vous qu’il garde ses menottes ! »

Quatre ans plus tard, McNair appliqua les infaillibles enseignements d’Hollywood et rampa dans les conduits de ventilation pour regagner la liberté.

Pourtant, Hollywood s'est montré tout à fait clair quant aux risques de la manœuvre.

Pourtant, Hollywood s’est montré tout à fait clair quant aux risques de la manœuvre.

Il profitera de la vie au grand air pendant dix mois avant d’être à nouveau ramené pieds et poings liés à la Justice qui, cette fois, l’envoya dans un établissement à haute sécurité en Louisiane pour être sûr qu’il y purge sagement sa peine. Richard releva le défi.

En 2006, McNair n’a pas bougé de sa prison à Pollock et y travaille à l’expédition de courrier et de colis. Un beau jour, au terme d’un plan mûrement réfléchi, Richard glisse dans un des sacs destinés à être postés et voilà.

« Bora-Bora ? Qui donc envoie un colis à Bora-Bora ? »

« Bora-Bora ? Qui donc envoie un colis à Bora-Bora ? »

Quelques heures plus tard, il était acheminé dans un hangar qu’il quitta peu après par la grande porte en s’époussetant.

Des barrages furent dressés dans l’heure et un agent intercepta McNair. Celui-ci se présenta sous le nom de Robert Jones, prétendit être arrivé en ville une semaine auparavant avec son frère pour bosser sur la construction d’un toit, expliqua qu’il faisait son jogging et fut incapable de donner le nom de son hôtel ou de son employeur. Comme en plus il n’avait pas ses papiers, qu’il avait accidentellement répondu « Jimmy Jones » lorsqu’il lui fut demandé de répéter son nom et qu’il ressemblait trait pour trait à la description du fuyard, l’agent et lui rirent de bon cœur de ces coïncidences et dix minutes plus tard le bon Richard reprenait son jogging en souhaitant la bonne journée au policier.

Pour la défense de notre vaillant et vigilant représentant de l’ordre, il faisait très chaud et Richard se montrait amical et totalement sûr de lui. D’ailleurs, je vous mets la vidéo en lien et vous laisse libre de décider ce que vous auriez fait à la place de l’agent.

Il bernera des policiers d’une façon similaire en 2007 lorsqu’il sera interpellé au volant d’une voiture volée puis se verra enfin capturé par la police canadienne (les chevaux ne s’en laissèrent pas compter) sur la fin de la même année. À l’heure actuelle, il purge toujours sa peine, à moins bien sûr que les choses aient changé le temps que j’écrive ces lignes.

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commentaires
  1. aumontdottans dit :

    le sang froid du Richard… Impressionnante cette vidéo! Et bel article, merci!

  2. Labo dit :

    Impressionnant est le mot, il gère ça en expert, je ne peux pas jeter la pierre au policier. Et merci !

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