Les merveilles du monde geek

Publié: 21 janvier 2015 dans Arts et lettres

Le concept du geek a subi un important changement ces dernières années, c’est d’ailleurs un exemple intéressant d’évolution des mentalités. Il fut un temps pas si lointain où le geek était unilatéralement perçu comme un homme immature et introverti vivant sa passion pour les japoniaiseries ou les jeux vidéos de façon certainement trop impliquée pour être entièrement saine.

Aujourd’hui, d’innombrables définitions plus tempérées se sont ajoutées à la description du geek moyen et des cohortes de personnes tout à fait raisonnables se revendiquent désormais comme tel. Le mouvement s’est étendu jusqu’à happer une large partie de la société et seule lui résiste maintenant une minorité composée d’individus généralement pragmatiques, intellectuels et peu imaginatifs. Ils sont à ce jour les derniers à réfuter la véracité de la citation suivante :

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voila sa force. »

Vous n’êtes pas d’accord, amis anti-geeks ? Dommage, c’est de Céline. C’était un piège !

On arrive toujours à s'attirer le soutien des grands auteurs lorsqu'on retire leurs citations de leur contexte.

On arrive toujours à s’attirer le soutien des grands auteurs lorsqu’on retire leurs citations de leur contexte.

Blagues à part, à l’heure actuelle, geek ne veut plus rien dire du tout. Si vous avez moins de cinquante ans et que vous voyez le phénomène du même œil qu’il y a quinze ans, vous êtes probablement un individu barbant. Et si vous avez plus de cinquante ans, ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas vous y mettre :

Jeunes gens, cette gentille et respectable dame vous head-shootera en pleine course à 200 mètres à Call of Duty.

Jeunes gens, cette gentille et respectable dame vous head-shootera en pleine course à 200 mètres à Call of Duty.

Quoi qu’il en soit, on trouve dans le monde de l’imaginaire des accomplissements qui sont au phénomène geek ce que les pyramides de Gizeh ou le Mausolée d’Halicarnasse sont à notre patrimoine : des œuvres de légende aussi éblouissantes que leur fonction première est inutile.

Westeroscraft amène le tourisme pixelisé

Minecraft, pour ceux qui ne connaissent pas, est un peu « le jeu des jeux », un petit développement qui est devenu un titan vendu à plus de cinquante millions d’exemplaires et aux possibilités prodigieuses. C’est le concept de l’utilisation du pixel poussé à son paroxysme, un jeu qui vous invite à incarner un petit bonhomme qui peut exploiter un environnement à la fois simple et riche pour récolter des ressources, s’en servir pour fabriquer des trucs et, en gros, survivre aux monstres, à la faim et à l’ennui. Au début, ça ressemble à ça…

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En bricolant un peu et en empilant quelques blocs vous pouvez construire des machins, genre une maison…

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Voire une jolie maison, si vous avez le temps…

C'est déjà pas mal d'heures de jeu...

C’est déjà pas mal d’heures de jeu…

Et si vous n’avez vraiment rien d’autre à foutre de la semaine, vous pouvez carrément vous lâcher :

Je sais que si vous ne jouez pas ça ne veut pas dire grand-chose, mais dites-vous que ceci est à « l'échelle réelle », si le personnage qui a bâti ça est sur la photo, il est trop petit pour être visible.

Je sais que si vous ne jouez pas ça ne veut pas dire grand-chose, mais dites-vous que ceci est à « l’échelle réelle », si le personnage qui a bâti ça est sur la photo, il est trop petit pour être visible.

Si vous voulez ne serait-ce qu’un aperçu des œuvres les plus délirantes de Minecraft, vous en avez déjà pour la matinée. Sachant qu’il existe un moyen dans le jeu pour générer de l’énergie, les possibilités deviennent infinies, ainsi que peut en témoigner un ado de seize ans qui a fabriqué, dans sa partie, une calculatrice fonctionnelle.

Et bien entendu, Minecraft est jouable en ligne sur Internet. Ce qui veut dire que vous pouvez vous retrouver à plusieurs pour travailler ensemble sur les mêmes projets. Ce qui veut dire que tous les fous qui consacrent des mois entiers à des constructions aussi démentes que spectaculaires peuvent joindre leurs forces pour repousser les frontières de la création jusqu’à l’infini.

Arrive le projet Westeroscraft. Plusieurs centaines – je n’ai pas trouvé le nombre exact – de joueurs ont collaboré et collaborent encore à l’élaboration du monde du Trône de Fer. En entier. Du plus majestueux palais au plus petit terrier à lapin.

Bloc après bloc.

Bloc après bloc.

Inlassablement.

Inlassablement.

Soignant chaque détail.

Soignant chaque détail.

Sur une distance affolante. (À l'image : pas tout.)

Sur une distance affolante. (À l’image : pas tout.)

22’000 blocs sur 59’000, le territoire mesure à peu près la superficie de Los Angeles et occupe 35 GB d’espace disque, ce qui fait beaucoup de pixels. Sachez que vous pouvez même participer, heureux veinard !

Avec une solide expérience, organisation et motivation, il est possible de tout faire dans Minecraft, mais le projet de ces gars dépasse tout ce que j’ai jamais vu dans un jeu vidéo. Il existe des possibilités pour « tricher » et faciliter la récolte de matières premières ou les constructions, mais même en les combinant toutes, cette entreprise resterait abasourdissante. Et je crois qu’ils la font à la loyale.

Parce que sinon ça n'aurait aucun sens.

Parce que sinon ça n’aurait aucun sens.

Prenez une minute pour réfléchir aux perspectives que ça offre : vous pourriez visiter Westeroscraft. Je ne sais pas si il existe en ce moment une fonction pour ça, mais c’est en tout cas potentiellement possible. Vous pourriez ouvrir un compte, vous connecter à leur serveur et parcourir leur monde le nez en l’air en admirant tout ce qui y a été érigé. Pourquoi pas en payant une entrée, après tout ces gens y ont consacré assez de temps pour mériter une rémunération… Vous voyez ou on se dirige ?

Pour la première fois à ma connaissance, il est possible de créer quelque chose dans le cadre d’un jeu vidéo que des personnes extérieures pourraient visiter depuis chez elles comme des touristes et je trouve l’idée renversante.

Tetris se joue sur tous les supports, y-compris les immeubles

Parmi toutes les qualités qu’il faut reconnaître à Tetris, l’une des plus importantes est sa popularité auprès du public. Tout le monde connaît Tetris, ancêtre du jeu de puzzle développé en URSS en 1984, qui fut pour beaucoup la première, sinon la seule, expérience vidéoludique.

Bien sûr, Tetris est rapidement devenu un phénomène. En 1995 déjà, un groupe d’étudiants hollandais reliaient des fils et des machins à des blocs et des consoles et des trucs pour diffuser une partie de Tetris sur un immeuble, dont les pièces s’éclairaient et s’éteignaient selon le mouvement des formes. Chacun pouvait y jouer de par le vaste monde et sa partie était diffusée en direct sur le bâtiment devant lequel s’amoncelait un joyeux public. Bien sûr, des photos étaient constamment postées sur le net pour que les joueurs puissent voir leurs spectateurs.

Le tout avec les moyens de 1995.

Le tout avec les moyens de 1995.

Avec ses 15 étages comptant 10 pièces chacun, ses 96 mètres de haut, ses 3.5 km de câbles, ses 400 ampoules et son « écran » de 2000 mètres carrés, le bâtiment est entré dans le livre des records comme le plus grand support pour un jeu vidéo (page probablement vierge avant cela).

L’idée fut reprise vingt ans plus tard lorsque des étudiants de Cambridge – non non, celui au Massachusetts – piratèrent le « Green Building », un immeuble de leur campus de 21 étages, pour relier ses fenêtres à des commandes externes au moyen desquelles ils pouvaient contrôler les couleurs et les lumières. L’installation fut gardée et même perfectionnée au fil des années pour diffuser tel ou tel message géant, par exemple un drapeau américain pour commémorer les 10 ans des attentats du WTC, mais l’essentiel du projet eut lieu un jour plus tard, lorsque les étudiants programmèrent une partie de Tetris.

Considéré depuis longtemps comme le « Saint Graal du piratage », l’entreprise avait été mûrement réfléchie avant d’être portée à exécution. Mais ce qui est intéressant, ce n’est pas que des étudiants américains soient parvenus à donner vie à une idée que des Hollandais avaient déjà eue vingt ans plus tôt, mais bien la partie de Tetris en elle-même : disons-le, le joueur n’était pas très bon. Ou alors les commandes étaient pourries, peut-être que la manette était « de la daube » ou qu’il ne voyait pas bien les pièces parce que l’immeuble n’était pas en HD, il faudrait lui demander, toujours est-il que son essai tourna court.

« C'est parce que je suis trop loin de l'écran ! »

« C’est parce que je suis trop loin de l’écran ! »

En effet, un subtil mais puissant mélange de sadisme informatique et d’incompétence au jeu aboutira au plus éclatant fiasco vidéoludique à avoir jamais été rendu public avec cette histoire de Leeroy Jenkins sur world of warcraft. Les pièces tombaient lentement, très lentement, laissant largement le temps au public de se demander si oui ou non, le programme faisait exprès de fournir à chaque fois la forme la plus difficile à caser, puis, lorsqu’elle était placée, si oui ou non le joueur faisait exprès d’être mauvais. Au terme d’une vidéo étonnement barbante, ce type suffisamment intelligent pour soumettre les lumières d’un bâtiment entier à sa volonté perdait la partie sans s’être arrangé pour éliminer ne serait-ce qu’une seule p**ain de ligne. Voyez vous-même :

Finalement, chaque perle a son écrin et c’est très bien comme ça ; car cette performance, diffusée sur le plus grand média possible, restera certainement la plus mauvaise partie de Tetris à laquelle vous assisterez, dussiez-vous y jouer tous les jours.

La flotte de Star Wars arrive

Dire que Star Wars est devenu un phénomène est une litote ; œuvre majeure de ce dernier demi-siècle, il a largement dépassé la pensée initiale de son auteur (que l’on peut résumer à « faire un film ») pour devenir ce monstre de la culture populaire que l’on ne peut pas ne pas connaître.

Aujourd’hui, dans l’univers lui aussi toujours en expansion du geek, Star Wars fait office d’amas de quasars constamment en ébullition, libérant à chaque seconde une quantité d’énergie incommensurable. Et comme avec des vrais quasars, la majorité de cette énergie est générée totalement en vain. Cela donne par exemple le « Wookieepedia », site dédié a Star Wars – au nom soit dit en passant adorable – où vous trouverez des informations assez révélatrices sur l’implication des personnes dédiées à son univers, en témoigne par exemple la page unidentified spacer 2 qui décrit un figurant anonyme visible à l’arrière-plan d’une courte scène du premier film.

Je pense que pour beaucoup, l'élaboration du site était avant tout une excuse pour revoir les films.

Je pense que pour beaucoup, l’élaboration du site était avant tout une excuse pour revoir les films.

Inutile de dire que les débats sont en conséquence. À lui seul, le récent trailer annonçant prochain épisode a généré plus de réactions ulcérées qu’on en verrait si une étude dévoilait que tous les hôpitaux du monde servaient depuis des décennies une nourriture exclusivement élaborée à partir de farine de bébés. De la couleur des images (un filtre est déjà en préparation) à la trajectoire empruntée par le faucon millénium en passant par le sabre laser médiéval, tout en prend pour son grade ou se voit lentement décortiqué au cours d’interminables et virulents échanges.

Si l'on parvenait à convertir l'énergie que consacrent les fanatiques de Star Wars à leurs débats, on disposerait d'une puissance de feu capable d'anéantir Aldorande et de faire taire ses millions de voix.

Si l’on parvenait à convertir l’énergie que consacrent les fanatiques de Star Wars à leurs débats, on disposerait d’une puissance de feu capable d’anéantir Aldorande et de faire taire ses millions de voix.

La bonne nouvelle, c’est que lorsque l’enthousiasme presque démesuré des fans vise à des réalisations concrètes, le résultat est au rendez-vous. En témoigne par exemple cette reproduction de X-Wing à taille réelle développée par la firme LEGO et patiemment assemblée aux États-Unis par une équipe de trente-deux personnes.

« Un plan ? Pourquoi faire ? On a suivi notre intuition ! »

« Un plan ? Pourquoi faire ? On a suivi notre intuition ! »

En tout, nos héros ont consacré 17’332 heures de travail sur quatre mois à emboîter fiévreusement plus de cinq millions de pièces. L’engin mesure environ treize mètres de long, douze de large et trois et demi de hauteur pour un poids d’environ vingt tonnes.

Régulièrement exposé outre-atlantique, la bête est équipée de bricoles électroniques au niveau des réacteurs pour un effet sons et lumières bien entendu fidèle à la franchise.

« Vous pouvez essayer de le soulever avec la Force, mais si vous le laissez tomber ça va mal se mettre ! »

« Vous pouvez essayer de le soulever avec la Force, mais si vous le laissez tomber ça va mal se mettre ! »

N’allez pas croire que le bon vieux Combattant Cravate TIE-Fighter impérial est en reste : une réplique grandeur nature (dont les dimensions nous apprennent qu’il était sensiblement plus petit que son rival rebelle) du vaisseau de Dark Vador a été élaborée par une vingtaine d’Allemands.

Je ne sais pas en quelle matière il est fait, mais on s’accordera à dire que ce n’est pas du LEGO. Le bestiau mesure quatre mètres trente de haut, cinq trente de large et quatre huit de long pour un poids total égoutté d’une tonne et demi. Le projet lui-même s’est étalé sur deux ans et le coût assumé par divers sponsors avoisinait les quinze mille Euros.

Moralité : le X-Wing est américain et le TIE Fighter allemand. Ça surprend quelqu'un ?

Fallait-il vraiment que le X-Wing soit américain et le TIE Fighter allemand ?

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