Les bourrins oubliés de l’Histoire

Publié: 27 janvier 2015 dans Histoire

Les enfants, à vos plumes : notez les premiers noms de grands généraux qui vous passent par la tête et je ramasse les copies dans une minute.

Alors voyons : Jules César, Napoléon, Hannibal, Alexandre, Gengis Khan… Hmmmoui-moui-moui, pas mal… Philopœmen ? Mais qui connaît Philopœmen ?

Je savais que vous tricheriez avec la liste Wikipedia, vous aussi !

Je savais que vous tricheriez avec la liste Wikipedia, vous aussi !

Le fait est que pour un glorieux militaire que l’Histoire retient, il y en a facilement neuf ou dix qui passent à la trappe. C’est dommage, parce que dans le tas on en trouve bien quelques-uns qui ont fait tout ce qu’il faut pour qu’on s’en souvienne (certainement plus que votre pauvre choix de Philopœmen en tout cas), des héros dont les noms devraient être éternellement associés à des concepts comme la gloire, le courage, l’audace ou les sabots ferrés qui vous écrasent le crâne.

Crazy Horse

Je réalise que placer une introduction évoquant des militaires méconnus ou oubliés pour ensuite ouvrir le bal avec le super connu Crazy Horse revient à vous prendre un peu pour des cons, mais j’ai changé l’intro en cours de route et je ne voulais pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et puis si vous êtes comme moi vous connaissez Crazy Horse de nom et c’est à peu près tout.

Donc, les Indiens d’Amérique : les blancs débarquent chez eux, leur bottent le train, les entourloupent, les cloîtrent dans des réserves et, dans tout ça, estiment sincèrement qu’ils y gagnent car ils leur ont offert l’évangile et avec lui l’accès à la vie éternelle.

« On leur a envoyé nos plus zélés prêcheurs. »

« On leur a envoyé nos plus zélés prêcheurs. »

Je sais que je vulgarise, mais quand on voit ce qui reste de la civilisation Amérindienne, on se dit quand même que la vie éternelle a intérêt à assurer. Quoi qu’il en soit, Crazy Horse voit le jour en 1840 sous le nom moins kickass mais chou quand même de « Curly Hair », à une époque où les tensions entre les Sioux et les jeunes États-Unis d’Amérique sont déjà vives. Entre la nature belliqueuse des natifs et le côté vicelard des colons, les rares tentatives de rapprochement entre les deux peuples avaient systématiquement tourné court et les quelques traités qui avaient été signés étaient rarement respectés.

En 1854 survint l’incident de trop : une vache appartenant à un mormon s’échappa, se perdit dans la nature et fit le bonheur d’un gastronome de la tribu Lakota. Son propriétaire réclama justice à cors et à cris et un jeune et pimpant lieutenant Américain fraîchement promu répondant au nom de Lawrence Grattan saisit la balle au bond pour, je cite, « donner une leçon aux sauvages ». Il se rendit au camp Sioux avec un interprète, trente soldats et deux obusiers.

Précisons que ledit camp rassemblait quelques 4’500 habitants. Ils étaient menés par un chef nommé Ours Conquérant, qui refusa de livrer le coupable mais proposa de dédommager le lésé au moyen de chevaux. Le lieutenant refusa. Le ton monta entre les deux hommes et Grattan finit par donner l’ordre d’ouvrir le feu. Ours Conquérant fut tué sur le champ. Victoire, donc. Ensuite par contre, le lieutenant n’avait pas vraiment prévu de plan. Après un bref instant d’épouvante stupéfaite, des centaines de guerriers ivres de haine fondirent sur les trente bidasses et le malheureux interprète ; pas un colon n’en réchappa.

La « leçon » de Grattan consistait manifestement à se faire massacrer par un rapport de forces encore plus déséquilibré que celui qui vaudrait à terme la défait des Sioux.

La « leçon » de Grattan consistait manifestement à se faire massacrer par un rapport de forces encore plus déséquilibré que celui qui vaudrait à terme la défait des Sioux.

Or, Curly Hair avait été présent ce jour-là au côté d’Ours Conquérant et avait pris bonne note. Il y a certainement un peu de poisse à ce que l’un des plus grands Amérindiens que l’époque ait connu ait été témoin direct d’une des plus lâches perfidies des colons, mais le destin des deux nations était scellé. Allez parler de paix après ça…

Juste après le massacre, Curly Hair s’isola dans la nature et resta couché trois jours durant en espérant qu’une vision vienne le guider pour les durs temps à venir. Vision il aura : il y verra un cavalier lancé en plein galop, traversant sans encombre balles, flèches et tonnerre. La grêle et l’orage ont laissé leur empreinte sur sa peau et un faucon à queue rouge vole à sa suite. À terme, il est jeté à terre par les gens de son propre peuple.

Le fait que sa vision lui soit venue alors qu'il venait de tomber de cheval parce qu'il s'était évanoui pendant qu'il rentrait bredouille après ses trois jours de jeune ôte un peu de poésie à l'histoire, mais elle reste bien.

Le fait que sa vision lui soit venue alors qu’il venait de tomber de cheval parce qu’il s’était évanoui pendant qu’il rentrait bredouille après ses trois jours de jeune ôte un peu de poésie à l’histoire, mais elle reste bien.

Plus tard, Curly Hair fit part de sa vision à son père, lequel, dans un sublime instant d’apothéose paternelle théâtrale et épique, déclara solennellement à son fils que l’homme de sa vision n’était autre que lui même (le fils, donc, pas le père), et qu’il porterait désormais son nom : Crazy Horse.

Une légende était née. Crazy Horse, désormais, se couvrirait le corps de poussière, y dessinerait des marques de grêle et d’orage et fixerait dans ses cheveux un faucon à queue rouge naturalisé. Le papa, par contre, adopta le nouveau nom de « Ver », ce qui pousse peut-être l’humilité un peu loin.

Crazy Horse avait dix-huit ans lorsqu’il hérita du nom de son père. Il jouissait déjà d’une réputation de combattant prestigieux et de meneur éclairé, encore qu’il faille reconnaître qu’il n’était pas le premier à faire des efforts pour respecter les fragiles (et pas forcément avantageuses) conditions de paix proposées par les États-Unis. De toute façon, à cette époque, les factions étaient à couteaux tirés. Après le massacre de Grattan et de ses hommes, les USA avaient ordonné des expéditions punitives qui s’avérèrent si honorables et distinguées que leur général, William Harney, fut surnommé « Tueur de Femmes » par les Sioux.

Quoi qu'en toute modestie, « Tueur d'Enfants » n'aurait pas été usurpé.

Quoi qu’en toute modestie, « Tueur d’Enfants » n’aurait pas été usurpé.

En 1866, les États-Unis entament des constructions de forts et de voies de chemins de fer en plein territoire Lakota, poussant ces derniers, menés par Red Cloud, à prendre les armes. En décembre, Crazy Horse attaque un petit détachement de soldats avec une dizaine d’hommes ; près de 80 cavaliers américains leur viennent aussitôt en renfort et se jettent à sa poursuite. Comme les colons formaient bien entendu de nettement meilleurs pisteurs que leurs homologues Sioux peu habitués à la vie sauvage et aux profondes forêts locales, ils ne virent aucune raison de se méfier en constatant que Crazy Horse ne parvenait suspicieusement pas à les distancer et n’envisagèrent pas que cinq-cents Sioux et Cheyennes, par exemple, pourraient leur tendre une embuscade.

Donc cinq-cents Sioux et Cheyennes ainsi qu’un massacre plus tard, l’armée américaine connaissait sa plus lourde défaite de la guerre, quelle baptisa la « Bataille de Fetterman » en hommage au capitaine tombé l’arme à la main et dans le panneau. Heureusement pour l’honneur de feu William Fetterman, ce record n’allait pas tarder à tomber, lui aussi.

Les deux nations avaient bien signé un nouveau traité en 1868, mais celui-ci reconnaissait le territoire montagneux des Black Hills comme appartenant aux Natifs. Toutefois, de l’or y fut découvert en 1874, soumettant les Américains à une situation insolvable : la force inamovible qu’était leur honneur de peuple civilisé et chrétien (« Nous vous reconnaissons la propriété des Black Hills ») rencontrait une valeur tout aussi fondamentale (« Il y a de l’or dans les Black Hills »). L’une des deux devait céder. Les armées américaines se mirent en branle.

Pour la défense des USA, ils avaient d'abord envisagé la voie diplomatique en proposant d'acheter les terres à un prix dérisoire.

Pour la défense des USA, ils avaient d’abord envisagé la voie diplomatique en proposant d’acheter les terres à un prix dérisoire.

En juin 1876, alors que quelques victoires stratégiques avaient offert aux Sioux des positions avantageuses, le général Georges Armstrong Custer, tout auréolé de gloire acquise durant la Guerre de Sécession, prit la tête des opérations. Face à un important campement rassemblé à l’appel de Sitting Bull, il divisa son armée en trois forces. L’une avait pour mission d’attirer les Sioux au combat, la deuxième devait leur couper toute retraite et la troisième, menée par Custer en personne, chargerait l’ennemi de flanc pour l’exterminer.

Ça ne s’est pas exactement passé comme ça ; les premiers et seconds groupes rencontrèrent une résistance acharnée de la part des hommes de Sitting Bull qui ne tombèrent pas dans le piège. Lorsque Crazy Horse lança une contre-attaque à la tête d’une large force de cavalerie, les soldats américains s’évaporèrent ventre à terre. Les Sioux ne les poursuivirent pas et tinrent leurs positions en attendant Custer. Lorsque ce dernier ordonna sa fameuse charge de flanc, il eut vite le loisir de se sentir très très seul en arrivant et se vit promptement encerclé, à peu près comme il l’avait prévu, mais dans l’autre sens. Lui et ses hommes furent submergés et tombèrent presque jusqu’au dernier.

Les États-Unis venaient de connaître une nouvelle plus grosse défaite de la guerre, et ce face au même homme.

Il y a de nombreuses légendes sur Custer, certains lui attribuent la fameuse citation « un bon Indien est un Indien mort » tandis que d’autres la réfutent fortement et prétendent qu’il avait au contraire le respect réciproque des Natifs. Sitting Bull en personne aurait affirmé « Custer était un chef brave. Les Indiens l’ont respecté et ne l’ont pas scalpé. » Mais là encore, il faut savoir que Crazy Horse avait la réputation de ne jamais prendre de scalp.

Après leur victoire, Crazy Horse et Sitting Bull doivent se séparer pour des raisons logistiques (allez faire brouter des milliers de chevaux dans le même pré). Plus tard, Sitting Bull est vaincu lors d’une attaque surprise et doit se replier au Canada, où il trouve refuge et protection pour lui et ses hommes. Crazy Horse, harcelé par l’armée américaine, participe à d’autres combats mais la famine, le moral en berne et la maladie le contraignent finalement à déposer les armes et à rejoindre une réserve dans le Nebraska en 1877.

Il y mourra le 5 septembre de la même année dans des circonstances troubles, mortellement blessé par un ancien lieutenant et ami qui avait tenté de l’enfermer dans une prison en lui faisant croire qu’un général américain voulait l’y rencontrer. Certains pensent que la manœuvre avait été fomentée par les États-Unis tandis que d’autres l’attribuent au chef Red Cloud, que l’on disait jaloux de la réputation de Crazy Horse. Ce dernier succomba à ses blessures entouré de ses parents – la maladie lui ayant pris auparavant femme et enfant – et ses derniers mots furent « père, je suis mourant, dit au peuple de ne plus compter sur moi. »

Aujourd’hui encore, sa légende reste nimbée de mystère. Sa vision, sa mort, même son portrait – il n’existerait aucune photo de Crazy Horse dont on soit sûr qu’il s’agisse bien de lui – demeurent obscurs. Mais si vous voulez mon avis, les Indiens d’Amérique méritent bien quelques secrets.

Si aujourd'hui on a cessé de s'en prendre physiquement aux Indiens, on continue à leur causer du tort, par exemple avec ce dessin.

Si aujourd’hui on a cessé de s’en prendre physiquement aux Indiens, on continue à leur causer du tort, par exemple avec ce dessin.

Naresuan le Grand, le Prince Noir de Siam

C’est curieux, je remarque qu’OpenOffice me refuse désormais tout contrôle sur le soulignage des hyperliens. Mais ça n’est pas grave : comme vous le verrez, Naresuan mérite de toute façon bien de voir son nom souligné tant son histoire, prenant pourtant place dans le lointain et mystérieux royaume du Siam il y a plusieurs siècles, aurait pu être écrite aujourd’hui à Hollywood ; on y trouve tout : un pays libéré d’un tyran, un prince devenant otage puis roi, une vertu de petite sœur vengée, de grandes batailles et même un duel épique, le tout au Siam, donc avec des éléphants, ce qui est toujours un plus.

Tout est toujours mieux avec des éléphants.

Tout est toujours mieux avec des éléphants.

Notre histoire commence en 1569 lorsque l’Empire Birman de Bayinnaung envahit Ayutthaya, capitale du royaume éponyme, casse tout, fixe son étendard au sommet du palais, fait du roi son vassal et s’en rentre à Pégou content avec le jeune héritier du royaume, Naresuan, dans ses valises comme otage politique.

Naresuan reçoit à Pégou le surnom de « Prince Noir » en référence à la peau foncée des habitants du Siam et est élevé comme le prince qu’il est dans le cadre de la cour birmane. Durant son séjour, il se voit initié aux arts martiaux, à la littérature et à l’art de la guerre. Il y joue son rôle au mieux, cherchant à aider son peuple et sa famille et développant un réel talent au combat et à la stratégie.

C’est là que dans mes sources, les notions de dates et d’âge partent un peu en hélice : né en 1555, Naresuan est emmené en Birmanie en 1569, y passe sept à neuf ans, puis rentre à la maison en 1571 à l’âge de seize ans. Peu importe, on retiendra juste deux choses : premièrement, quoi qu’il était à ma connaissance bien traité à la cour Birmane, on raconte qu’il avait quelques problèmes avec un jeune prince du même âge que lui nommé Mingyi Swa qui, dans notre histoire, jouera le rôle de l’indispensable Némésis. Deuxièmement, il devint extrêmement talentueux, à tel point qu’à terme Bayinnaung, peut-être pas très à l’aise avec l’idée qu’un ennemi potentiel étudiait l’art de la guerre auprès de ses généraux, le renvoya chez lui en échange de sa sœur cadette, qu’il épousa.

À son retour, Naresuan s’installa à Phitsanulok et en devint le gouverneur. Il remplit son rôle de vassal avec ferveur, participant aux guerres d’expansion birmane et arrachant des victoires là où même les armées de l’empire étaient restées marrons.

Il faisait comme ça.

Il faisait comme ça.

Rapidement, sa popularité dépassa les frontières, ses talents étaient loués dans tout le continent tandis que sa légende s’étoffait d’exploits innombrables parfois peut-être un tantinet exagérés. Années après années, il accumula les victoires, conquit des cités en brisant leurs portes par la paume de sa main, fit imploser des éléphants de guerre en leur criant dessus et dégageait des armées entières à coups de pieds sautés comme Sauron avec sa masse.

Toutefois, les choses n’allaient pas en rester là. Naresuan n’avait pas oublié que les Birmans avaient tué son grand père, maltraité son peuple, humilié son père et forcé la main de sa petite sœur canon.

Vous excuserez le cliché sexiste, mais pour la beauté de l'histoire il est important que la petite sœur soit canon.

Vous excuserez le cliché sexiste, mais pour la beauté de l’histoire il est important que la petite sœur soit canon.

On raconte aussi qu’à la mort de Bayinnaung, vers environ 1580, son successeur, qui était bien entendu le funeste et vil Mingyi Swa, avait envoyé des assassins mettre un terme à la légende de Naresuan, lequel aurait eu vent du complot et renvoyé ses agresseurs à coups de tatanes. Dans tous les cas, il avait toutes les raisons d’être en rogne et il déclara son pays indépendant en 1584, alors que son père en était techniquement toujours le roi.

La promesse de vengeance de Mingyi Swa fut aussi solennelle que théâtrale.

La promesse de vengeance de Mingyi Swa fut aussi solennelle que théâtrale.

Furieux, l’Empire Birman se mobilise et se prépare à la guerre. Dans le royaume d’Ayutthaya, où il est dit que la moitié du peuple avait été réduit en esclavage durant l’occupation, on converge de toutes parts pour répondre à l’appel du Prince Noir (j’ai toujours rêvé d’écrire une phrase comme celle-ci) et on attend l’ennemi de pied ferme en se craquant les phalanges. C’est le début d’une longue et infructueuse série de tentatives de reconquêtes qui se soldera par cinq défaites birmanes en neuf ans.

En règle générale, les armées siamoises étaient inférieures aux forces birmanes, mais entre leurs soldats qui avaient le feu sacré suite à des décennies d’exactions et leur général qui connaissait plus ou moins par cœur les tactiques de ses ennemis, elles ne reculèrent jamais d’un pas.

En janvier 1593 eut lieu la bataille décisive à Nong Sarai. Les généraux birmans, qui avaient bien analysé leurs récentes défaites, avaient mis au point une stratégie consistant à reproduire très exactement les mêmes manœuvres qu’avant, mais cette fois-ci en menant au combat la plus grande armée jamais rassemblée en Birmanie. Elle ne mit pas longtemps à tomber dans une embuscade en s’avançant trop hâtivement et se vit chargée de toutes parts, prise d’assaut par tout ce que le royaume comptait comme guerriers.

Le combat tourna toutefois à l’avantage de la Birmanie ; largement supérieure en nombre et mieux équipée, elle renversa peu à peu la vapeur tandis qu’à sa tête, Mingyi Swa, juché sur son éléphant, empilait des montagnes de guerriers vaincus qu’il maudissait entre deux cinglants éclats de rire.

En crachant du feu.

En crachant du feu.

C’est à ce moment-là qu’il rencontra son alter ego Naresuan, également à dos d’éléphant, tout occupé à déchaîner son juste courroux sur les hordes sans fins d’envahisseurs, cerné de toutes parts et nimbé de lumière. Tous deux s’aperçurent, convergèrent pour se faire face et leurs montures s’entrechoquèrent de toutes leurs forces. Les deux ennemis, chacun roi depuis peu, croisèrent le fer debout sur les pachydermes en mouvement pour l’avenir de leurs nations respectives tandis qu’autour d’eux les soldats cessaient le combat pour suivre ce duel décisif, presque karmique. Le combat dura sept jours et onze nuits inclut probablement nombre de passes d’armes d’anthologie, de retournements de situation, de viles perfidies (de la part de Mingyi Swa, bien entendu) et de joutes verbales épiques, et s’acheva lorsque, tel un éclair d’argent, Naresuan désarma son adversaire et frappa de toutes ses forces (qui étaient considérables). Mingyi Swa s’effondra, coupé en deux de l’épaule droite à la taille gauche.

Personnellement, j’aime imaginer ce dernier détail survenir très exactement lorsque Naresuan, après un moulinet badass, rengainait son épée, le dos bien entendu tourné à sa victime.

Ensuite, l'éléphant de Mingyi Swa explosa tandis que le Prince Noir s'en éloignait lentement, sans se retourner.

Ensuite, l’éléphant de Mingyi Swa explosa tandis que le Prince Noir s’en éloignait lentement, sans se retourner.

Je devrais peut-être préciser que tout ceci est tiré de la légende siamoise. La légende birmane, quant à elle, nous apprend que Mingyi Swa aurait été tué d’un tir de mortier. Je vous laisse choisir la version que vous préférez, toujours est-il qu’au terme de la bataille, alors que la plus grande armée jamais rassemblée par l’Empire Birman fuyait comme un seul homme suite à la mort d’un seul homme, le Royaume du Siam était à nouveau indépendant. La justice avait triomphé, l’honneur de Naresuan était sauf, sa famille était vengée et son peuple libre.

Aussi Naresuan put-il lancer à son tour une série de conquêtes les années suivantes avant de mourir de la vérole à cinquante ans.

Ah, et je ne sais pas comment a fini sa sœur, mais on dit que Naresuan en a ramené les cendres dans son pays. Donc assez mal, j’imagine.

Yuknoom Ch’een II, dit le Grand, lui aussi

Les Mayas formaient une civilisation passionnante à plus d’un titre dont les connaissances avancées en astronomie, en architecture, en art, en agriculture, en mathématiques et en écriture soulignaient un raffinement rapidement tempéré par leurs pratiques guerrières et leur propension au sacrifice humain. Quoi qu’apparemment moins à cran sur ce dernier point que leurs copains Aztèques le seraient quelques siècles plus tard, les Mayas recouraient facilement à l’offrande d’esclaves de haut rang (tout existe) à leurs dieux afin d’en apaiser la perpétuelle rogne.

Ces dernières décennies nous ont permis d’en savoir un peu plus sur cette civilisation et d’en modérer notre vision d’un empire ultra avancé érigeant des pyramides comme nous des bonhommes de neige au moyen de technologies échangées avec des aliens, lorsqu’ils ne définissant pas des fins du monde devant survenir des millénaires plus tard. Il est parfois difficile d’atténuer les nobles débordements de nos imaginations fertiles, et revenir des confins de l’espace pour observer finalement une poignée de cités états déclencher des guerres à répétition comme la première civilisation grecque venue recèle une douloureuse leçon de réalisme.

Et encore : les grecs, au moins, connaissaient la roue.

Et encore : les grecs, au moins, connaissaient la roue.

C’était pourtant ça les Mayas : des peuples rivaux menés par des dirigeants forts, construisant de bêtes pyramides – les seuls bâtisses en hauteur que la pauvre technologie de nos ancêtres des âges classiques permettait d’ériger – en calcaire presque impossible à travailler, vénérant des dieux liés à la nature et prospérant dans l’impitoyable Amérique Centrale des siècles durant avant de péricliter suite à une interminable succession de catastrophes naturelles, de guerres, de famines et d’épidémies. Excusez du peu.

Dans ce climat désormais totalement désacralisé et inintéressant, permettez-moi, si vous êtes toujours là, de vous présenter Yuknoom le Grand.

Né au début du septième siècle dans la cité de Calakmul, Yuknoom Ch’een II succéda à son père (ou à son frère tombé au combat, selon les sources) en 636 et reprit à son compte les affaires familiales, qui consistaient essentiellement à investir les cités rivales, tout démolir, y placer un pantin sur le trône et rentrer à la maison avec le nécessaire pour les sacrifices de la prochaine kermesse de l’obsidienne.

Parmi ces conquêtes, celle de Narajo, au début de son règne voire juste avant qu’il accède au pouvoir, reste célèbre dans le sens où une fresque de sa pyramide relate que le roi d’alors aurait été mangé par Yuknoom, ce qui est plutôt extrême même venant d’un monarque Maya.

Durant les cinq décennies que durèrent son règne, Yuknoom fédéra presque toutes les cités à sa manière, érigea nombre de monuments dans tout le pays et établit des routes reliant les points importants du territoire, le tout en siégeant ici :

Aucun règne de monarque sanguinaire n'est vraiment complet tant qu'il n'implique pas au moins une pyramide.

Aucun règne de monarque sanguinaire n’est vraiment complet tant qu’il n’implique pas au moins une pyramide.

À cette époque, Calakmul n’avait qu’une seule véritable rivale : la cité de Tikal, avec qui elle était en conflit depuis un siècle et demi. Au milieu du septième siècle cependant, Tikal connut un clash lorsque les deux frères royaux commencèrent à se crêper le chignon sur qui devait diriger quoi ; à terme, l’un d’eux s’établit à la tête de provinces conquises tandis que l’autre restait à Tikal. Il s’agissait néanmoins du pire moment pour se chamailler : en 657, alors que les forces des frangins étaient désorganisées par les récents changements, Yuknoom se présenta à la tête de ses armées et envoya les deux frères en exil, l’un après l’autre. Tikal connut les joies de la fédération virile à la Calakmul et cette dernière pouvait à nouveau voir venir sereinement les prochaines séances de sacrifices.

Durant les années suivantes, l’un des frères exilés, Nuun Uiol Chaak, parcourra inlassablement la jungle à la recherche d’alliances pour renverser Yuknoom, établira des pactes et organisera des révoltes. Il recevra du soutien de nombreuses cités et rencontrera bien quelques succès, mais toujours de courte durée puisque les armées de Calakmul finissaient systématiquement par botter le train des conspirateurs et ajouter ces derniers à la liste pourtant déjà bien blindée de matériel sacrifiable. Vers 677 toutefois, près de vingt ans après la chute de Tikal, Nuun parviendra enfin à lancer une attaque surprise de vaste envergure et à reprendre sa cité. Il la perdra en 679 et l’on n’entendra plus jamais parler de lui.

Yuknoom décédera octogénaire en 686, après cinquante ans de règne. La cité de Calakmul était alors la puissance incontestée de l’Empire Maya et son héritier, Patte de Jaguar, allait s’arranger pour la perdre en moins de dix ans, lorsqu’une foudroyante et vengeresse attaque de la cité de Tikal la précipiterait dans un déclin dont elle ne se relèverait jamais.

La façon dont c’est arrivé reste néanmoins peu claire. On ignore encore beaucoup de choses sur cette civilisation, en outre, tout ceci se déroulait au septième siècle. Or, pour les historiens, le septième siècle chez les Mayas n’évoque qu’un seul nom : K’inich Janaab Pakal 1er, dit « Le Grand » (pour changer), souverain de la cité de Palenque. Celle-ci se remettait d’une destruction quasi totale infligée au début du siècle par le père de Yuknoom et Pakal, durant ses septante années de règne, allait s’employer à si bien la reconstruire qu’on s’en souviendrait comme le plus grand joyau qu’ait connu l’empire. Comme quoi, des décennies de luttes sanguinaires de monarques sauvages d’une civilisation violente ne fait même pas illusion d’ombrage à l’élan de création d’un régent inspiré. Dans ta face, guerre !

Quoi de mieux qu'une petite note d'optimisme pour la fin ?

Quoi de mieux qu’une petite note d’optimisme pour la fin ?

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