Tout est de votre faute

Publié: 10 février 2015 dans Sciences sociales

Ah là là, vous faites de la peine à voir, avec vos bras ballants, votre morne mine et votre dos voûté. Vos yeux reflètent toute la détresse du monde et votre air abattu en dit long sur vos pensées maussades. Car la Saint-Valentin approche et ce jour, entièrement dévolu à l’amour et aux étreintes, paraît n’avoir pour vous que l’hiver à offrir.

Et vous vous demandez pourquoi, en ce monde injuste, Cupidon adopte à votre égard la forme d’un patibulaire videur de boîte de nuit vous signifiant d’une moue réfractaire que la fête se passera de vous ce soir encore.

Si l'on en croit Google Image, un avantage intrinsèque au célibat serait la profusion de plages désertes d'où vous pouvez admirer des couchers de soleil de grande classe.

Si l’on en croit Google Image, un avantage intrinsèque au célibat serait la profusion de plages désertes d’où vous pouvez admirer des couchers de soleil de grande classe.

C’est vrai quoi, qu’est-ce qui cloche chez vous ? Vous sortez au moins ? Pourquoi vous êtes célibataire ? Pourquoi les femmes veulent juste que vous soyez amis (les garces) ? Pourquoi les hommes se débinent-ils à la dernière minute (les lâches) ?

Et bien je vais tout vous expliquer, pauvre et innocente âme en peine. Et vous ne viendrez pas vous plaindre après. La froide lumière de l’âpre réalité va dissiper les ténèbres trompeuses de vos illusions et dévoiler crûment, impitoyablement, dans sa navrante nudité, cet espace morne et stérile jusqu’alors peuplé de chimères mensongères et de fantasmes naïfs que vous appeliez « espoir ».

Nous avions déjà évoqué dernièrement que votre cerveau disposait d’une multitude de moyens de vous rendre misérable. Et bien vous ne serez pas surpris d’apprendre que c’est encore plus vrai lorsque l’on touche aux sentiments. On avait par exemple pris conscience que la jalousie découle d’un réflexe datant de l’aube des temps, or il ne s’agissait là que d’un point parmi bien d’autres.

J’ai donc procédé à quelques recherches sur les raisons pour lesquelles nos propres cerveaux sabotent nos vies sexuelles ou sentimentales. Mon ordinateur a commencé par me dire de sortir rencontrer des vrais gens et d’arrêter de prendre Google pour mon psy, mais j’ai rétorqué que c’était pour vous et j’ai pu obtenir quelques réponses.

Vous recherchez l’âme sœur

L’âme sœur est un concept romantique tout chou selon lequel il y aurait, quelque part, le partenaire parfait pour vous (vous permettrez qu’on évoque ledit partenaire au masculin uniquement, sinon ce billet va être très pénible à écrire), vous cherchant de toutes ses forces et dont la rencontre fera de votre vie un océan de bonheur rose.

Ça sera tout le temps comme ça.

Ça sera tout le temps comme ça.

Bien entendu, cela impliquerait qu’il faudrait faire le tri parmi des milliards d’êtres humains pour trouver la bonne personne. Et comme un concept romantique ne saurait être mis à mal par une simple considération statistique, ceux qui croient en l’âme sœur vous diront, la main sur le cœur, que le destin rapproche toujours les hommes et les femmes faits pour se rencontrer.

Et d’après ma propre expérience, mêler le concept du romantisme à celui du destin ne peut que déboucher sur une insondable niaiserie.

Vous voyez ?

Vous voyez ?

Parce que le problème avec l’idée de l’âme sœur survient, comme toujours, lorsqu’on la pousse trop loin. C’est très bien de penser qu’il existe quelque part un partenaire parfait pour nous, mais il convient peut-être de nuancer notre définition de la perfection : on tend vite à penser qu’une relation idéale ne saurait souffrir du moindre couac.

Lorsque l’on entame une relation prometteuse, nous sommes tentés de mettre un « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours » dès les premiers baisers fougueux échangés sous une pluie battante. Fin de l’histoire. Nos avons appris à penser comme ça : Aladdin et Jasmine se marient et tout va bien, on n’est plus là pour voir la réaction de la princesse après dix ans de mariage lorsque son jules rentre plein comme un avion à cinq heures du matin, et l’on assume que cela n’arrive jamais.

Mais vous savez qu’il existe une différence fondamentale entre la fiction et la réalité. La dernière fois que j’ai couru dans un aéroport en bondissant par dessus bagages et barrières pour rattraper ma dulcinée sur le point de s’envoler pour Los Angeles, elle a pressé le pas en évoquant des raisonnements obscurs sur la poursuite de ses rêves et de sa carrière pendant que je me faisais plaquer au sol et tabasser par la sécurité. J’ai aussi écopé d’une amende pour tapage nocturne lorsque j’ai joué de la mandoline sous un balcon et les pizzerias persistent à servir les spaghettis dans des assiettes séparées.

De même, je ne recommande à personne de s'introduire par effraction chez quelqu'un pour le regarder dormir.

De même, je ne recommande à personne de s’introduire par effraction chez quelqu’un pour le regarder dormir.

On vous ment ! Le concept de l’âme sœur est un hideux boniment monté de toutes pièces par les lobbies en amour et colporté par des milliards de gens. Lorsque vous entamerez votre prochaine relation dans la certitude mutuelle d’avoir rencontré cette fichue âme sœur et que désormais rien n’ira jamais de travers, le premier des deux qui atterrira risque de réserver une méchante surprise à l’autre. Et quand on s’intéresse aux chiffres, on se rend compte que les personnes qui croient sincèrement en l’âme sœur divorcent statistiquement plus souvent.

Nous sommes moins enclins à faire face à des difficultés lorsque l’on a passé des mois convaincus qu’on n’en rencontrera jamais. L’amour inconditionnel est un château bâti sur du sable (je vous laisse libre de placer cette phrase sur un fond de coucher de soleil et de la partager sur Facebook), et les premiers doutes enfonceront ses portes comme autant de béliers de guerre maniés par une armée de prétendants à votre place incessamment libre.

Vous regardez trop la télé

Au cas où vous auriez oublié ce qu’on disait trois paragraphes plus haut, la vie n’est pas comme le cinéma : les fictions nous présentent généralement un être formidablement attractif exerçant un emploi atypique et poursuivant une vie exaltante qu’il s’arrange pour trouver creuse allez savoir comment, jusqu’à ce qu’il fasse une rencontre providentielle au cours de l’une des innombrables péripéties rocambolesques qui jalonnent son quotidien. Tandis que la réalité vous renvoie à un individu banal à la personnalité acratopège, pratiquant un job alimentaire et rêvant à ses prochaines vacances tout au long des monotones années jalonnant un parcours sans intérêt.

Ok, ça sonnait plus sympa dans ma tête.

Une étude menée à l’université d’Édimbourg analysa les quarante comédies romantiques les plus populaires sorties entre 1995 et 2005 et en identifia les codes principaux.

Ce qui nous prouve que la recherche scientifique peut s'avérer particulièrement éprouvante.

Ce qui nous prouve que la recherche scientifique peut s’avérer particulièrement éprouvante.

Ensuite, elle mesura l’impact que ces romances ont sur nous. La première chose qui en ressortit, c’est que les gens ne sont pas stupides et n’attendent pas de leurs vies amoureuses les mêmes aventures que décrites dans les fictions. La seconde, c’est que ces fameux codes nous affectent quand même plus qu’on ne l’imagine du haut de notre piédestal et que tout compte fait si, les gens sont un peu stupides.

En effet, d’après les conseillers matrimoniaux, les éléments les plus courants qui amènent des couples à les consulter sont la certitude que le sexe devrait toujours être parfait et la conviction que si vous et votre partenaire êtes faits l’un pour l’autre, alors ce dernier devrait comprendre vos pensées sans que vous n’ayez à les exprimer.

Alors qu'il est beaucoup plus raisonnable d'attendre un sexe médiocre et un partenaire idiot.

Alors qu’il est beaucoup plus raisonnable d’attendre un sexe médiocre et un partenaire idiot.

D’une manière générale, il ressort de cette étude que les grands amateurs de comédies romantique sont plus enclins à croire au Destin, au vaste plan cosmique qui conspire depuis les nimbes à les rendre heureux. Ce qui est une pensée rassurante, propre à vous faire monter parmi les étoiles ou toucher les ailes des oiseaux, comme ça, le moment venu, vous tomberez de très, très haut.

Merci, Docteur Solutions, (« docteur solutions »?) pour cette leçon enrichissante que je ne manquerai pas d'appliquer à mon quotidien une fois que j'aurai trouvé en quoi elle pourrait me servir.

Merci, Docteur Solutions, (« docteur solutions »?) pour cette leçon enrichissante que je ne manquerai pas d’appliquer à mon quotidien une fois que j’aurai trouvé en quoi elle pourrait me servir.

Et cela mène finalement plus ou moins aux mêmes travers que le coup de l’âme sœur, à savoir l’assurance que tout est écrit, que le Destin s’occupe de vous et rattrapera vos conneries le cas échéant. Vous avez trompé votre partenaire ? Bah, l’univers va remettre tout ça à l’endroit comme un chef. Si vous êtes destinés l’un à l’autre, vous pouvez vous lâcher, ça se fera de toute façon. Et si ça casse, c’est forcément pour rencontrer quelqu’un de mieux. En bref, on en arrive à confondre le Destin avec un super pote qui rame à fond pour payer les pots cassés lorsque l’on a chié dans la colle.

Donc pour la Saint-Valentin, ne regardez pas Notebook, ça va vous faire du mal. Optez plutôt pour Terminator 2, un choix propre à plaire aux deux sexes puisqu'on y trouve une femme très forte et un robot.

Donc pour la Saint-Valentin, ne regardez pas Notebook, ça va vous faire du mal. Optez plutôt pour Terminator 2, un choix propre à plaire aux deux sexes puisqu’on y trouve une femme très forte et un robot.

Nous jugeons les gens selon leur physique

Sans blague !

Je suppose que vous n’êtes pas pétrifiés de stupeur à cet instant même, mais le jugement que l’on porte aux autres selon des critères physiques peut aller plus loin qu’on ne l’imagine. Bon, d’une part, tout le monde juge, partout, tout le temps. Surtout les blogueurs, mais pas que. Et comme nous ne sommes pas des flèches, nos points de vue s’en ressentent.

Un beau jour, on proposa à une ribambelle d’étudiants un test spécial : on allait leur présenter très brièvement un quidam et leur donner une poignée d’informations triviales à son sujet, et ils devraient se baser dessus pour s’en forger une opinion définitive.

Alors les étudiants ont dit « d'accord, mais vous vouliez pas nous soumettre à un test ? »

Alors les étudiants ont dit « d’accord, mais vous vouliez pas nous soumettre à un test ? »

Concrètement, ils se voyaient remettre une photo accompagnée d’une courte biographie. Toutefois, tous ne recevaient pas une image identique : le modèle était le même, mais l’habillement variait.

Comme on peut s’y attendre, l’intelligence créditée aux modèles tendait largement à être inversement proportionnelle à la surface de peau visible sur la photo ; mais ça ne s’arrêtait pas là : une personne relativement dénudée était également considérée comme moins performante dans d’autres domaines, notamment concernant les choix moraux et le secteur professionnel. Le simple fait de présenter une photo du corps entier ou uniquement du visage influait déjà sur les opinions.

Ce qui m'a personnellement poussé à reconsidérer mon choix de photo pour mon CV.

Ce qui m’a personnellement poussé à reconsidérer mon choix de photo pour mon CV.

Par contre, nous sommes aussi enclins à considérer qu’une personne peu vêtue sera émotionnellement plus ouverte et plus réceptive, bref, plus cool, que son homologue empêtré dans ses blouses et ses gilets. De la même manière, et contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, nous serions moins disposés à vouloir tarter une personne dénudée : une section du test proposait en effet aux volontaires d’émettre une faible décharge électrique à l’encontre des modèles, selon les émotions qu’ils leur inspiraient. Or, les personnes les plus vêtues se trouvaient plus souvent zappées. Ce dernier point ne nous apprend pas forcément grand chose sur les rapports humains, mais nous indique tout de même que les savants fous n’ont pas totalement disparu de la surface du globe.

Aucune expérience scientifique n'est vraiment complète si elle n'inclut pas des éclairs à un moment ou à un autre.

Aucune expérience scientifique n’est vraiment complète si elle n’inclut pas des éclairs à un moment ou à un autre.

Si ça peut vous faire plaisir, sachez que ces jugements s’appliquent aux hommes comme aux femmes, ce qui est un pas en direction de l’égalité des sexes. Puisqu’on n’arrive apparemment pas à éradiquer le slut-shaming, et bien autant l’appliquer à tout le monde pas vrai ?

Vous comparez tout à votre premier amour

Pour terminer cet article, signalons que votre première relation a toutes les chances de vous embrouiller, et ce encore plus si vous en gardez un bon souvenir.

C’est à peu près ce qui ressort d’une étude menée à l’université d’Essex, dont un des chercheurs souligne avec raison que dans un monde idéal, nous éviterions la première relation pour commencer directement par la deuxième.

J'apprécie toujours lorsque la recherche scientifique débouche sur des enseignements facilement applicables à la vie quotidienne.

J’apprécie toujours lorsque la recherche scientifique débouche sur des enseignements facilement applicables à la vie quotidienne.

Parce que le problème avec ce con de premier amour, c’est qu’il tend à placer la barre trop haut pour la suite : d’une part parce que le cerveau s’arrange toujours pour embellir les souvenirs et d’autre part parce que tout paraît toujours mieux quand c’est nouveau. Alors combinez les deux et vous obtenez une sorte de promesse de déceptions continuelles, parce que vous ne pourrez pas vous empêcher de comparer vos émotions de personne mature et expérimentée à celles de l’adolescent de quinze ans qui découvrait le Grand Amour dans les coins obscurs d’une boum.

Or, évidemment, le facteur émotionnel n’est pas du tout le même. Lorsque vous êtes ado, il y a beaucoup qui rentre en compte, de la satisfaction personnelle à la frime devant les potes en passant par la découverte de l’autre sexe à une époque où tout est à bâtir, tandis que plus tard, avec un peu de bouteille, les choses perdent leur magie. Vous avez moins besoin de vous sentir rassuré ou intégré, il ne vous est pas absolument nécessaire d’être en couple pour vous sentir entier et vous avez eu le temps de vous rendre compte que le sexe est totalement surévalué.

Ou c'est juste moi ?

Ou c’est juste moi ?

Donc le risque, avec une ou deux louches de naïveté dans votre raisonnement, c’est d’attendre une relation adulte, stable et posée impliquant les mêmes émotions que lorsque vous couriez dans les champs en effeuillant les fleurs et que vous échappiez en douce à la vigilance de monsieur l’abbé le temps d’un baiser romantique à l’ombre d’un saule, l’équivalent émotionnel d’un week-end à Vienne avec la star de votre choix lorsque vous dépassez la trentaine.

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