Winner Technique

Publié: 18 février 2015 dans Sciences sociales

J’ai une révélation pour vous : il existe actuellement un malaise dans le monde du travail. Lorsque cinq cents personnes postulent pour le même emploi d’aide-comptable dans une compagnie d’exportation d’acide de batterie, il est difficile pour les RH de l’entreprise en question de trouver dans le lot la personne nourrissant une passion sincère à la fois pour le métier d’aide-comptable et pour l’acide de batterie.

Certes, on tend à penser que l’employeur en profite plus qu’il n’en pâtit, mais ça n’est pas tout rose pour autant : lorsque la majorité de votre personnel exerce son apostolat non pas par authentique vocation, mais pour des raisons triviales telles que « nourrir ses enfants en tant que parent célibataire fauché » ou « vivre », le bilan annuel s’en ressent et ça ne va pas du tout.

Il faut de la passion, de la rage, de la gnaque. Légitimement ou non, on va vous demander un enthousiasme débordant. Que l’on vous engage pour réparer le télescope de Hubble ou pour remplir les rayons du supermarché du coin, on attendra de vous la même implication frénétique et intense. Vous devrez la manifester lors de l’entretien d’embauche.

Et comme votre employeur n’est pas non plus stupide et qu’il sait faire la différence entre une vocation et un job alimentaire – le monde du travail ne lui est pas complètement étranger – il entreprendra à sa manière des mesures pour donner de temps à autres un petit coup de pouce à votre admirable ferveur feinte. Arrive alors le séminaire de motivation, dont nous avions déjà parlé.

Ou alors, votre employeur est bel et bien stupide, mais il tient quand même à faire appel au team building pour souder son équipe ; s’ouvre alors une dimension entière et nouvelle, emplie d’horreurs humiliantes, d’idées dérangées et d’actes insensés. Par exemple…

Organiser un concours sur les prochains licenciements

Preuve que, selon les circonstances, deux « plus » peuvent valoir un « moins », la chaîne de stations-service Q-C Mart, située dans l’Iowa, a souhaité joindre deux éléments motivants et en a retiré une formule extrêmement démotivante, en témoigne ce petit mémo :

Et comme la note n'était pas signée, on ne pouvait pas voter pour son rédacteur.

Et comme la note n’était pas signée, on ne pouvait pas voter pour son rédacteur.

« Nouveau concours – devinez le prochain caissier qui se fera virer ! » nous claironne joyeusement cet aimable bout de papier. « Écrivez son nom sur une feuille, ajoutez-y la date et l’heure, signez-le et remettez-le à votre responsable avec un rire de hyène. » Ensuite, monsieur mémo explique que les contrôles seront intensifiés et que des actes comme téléphoner, zoner sur son smartphone ou « porter un avais » (la traduction de « wearing a had », stipulé à la fin du texte) signifieront la porte.

L’employé qui aura voté pour le bon caissier sera gratifié d’un prix de 10 (dix) dollars, à condition toutefois d’être le premier : un seul gagnant par licenciement. Comment voulez-vous que les finances suivent sinon ?

Ces quelques lignes renferment deux éléments très motivants : une compétition incluant des possibilités de gains et la menace du chômage. Toutefois, assez étonnamment, la combinaison des deux ne plut pas à tout le monde et tira plus le personnel vers le bas que vers le haut.

Les résultats ne se firent toutefois pas attendre : peu après la diffusion du mémo, lorsqu’il était bien clair pour tout le monde que non, ce n’était pas une blague, plusieurs employés remirent spontanément leurs démissions en dénonçant une ambiance qui avait viré d’un coup à la psychose.

Résultat, Q-C Mart ne voulut pas leur verser d’indemnités, arguant que leurs départs découlaient de leurs choix et non du sien. Mais à terme, la société l’eut dans l’os lorsque la juge déclara que Q-C Mart était seul responsable du climat de travail qui avait poussé tant de monde vers la porte.

Au bout du compte, vous pouvez partir du principe que cette méthode n’est pas la bonne, car Q-C Mart a fermé boutique en 2014.

À quoi pouvaient-ils s'attendre d'autre s'ils dilapidaient de telles sommes dans des concours ?

À quoi pouvaient-ils s’attendre d’autre s’ils dilapidaient de telles sommes dans des concours ?

Se rendre au Temple des Dauphins (dans sa tête)

Quelque part, je ne devrais pas évoquer celui-ci, parce que lorsque votre équipe entière se fiche de vous, partage la même consternation devant vos idées et vous prend pour un guignol, ben ça y est, vous l’avez soudée.

C’est plus ou moins ce qu’atteste un témoignage anonyme : au cours d’une séance de team building, les membres d’une équipe ont formé un cercle en se tenant par la main, assis en tailleur et les yeux clos, pendant que leur cheffe de service s’employait à leur décrire longuement, patiemment, leur merveilleux voyage par delà l’océan jusqu’au Temple des Dauphins.

Une fois sur place, elle devint intarissable en descriptions, dépeignant les innombrables merveilles que ces heureux privilégiés côtoyaient derrière leurs paupières baissées.

« Et là, y a un bébé dauphin qui vous dit

« Et là, y a un bébé dauphin qui vous dit « venez jouer avec moi », et puis y a du gâteau et de la limonade, et puis… »

Les professionnels du team building expliquent que la plus grande difficulté de leur métier consiste à convaincre les réfractaires de jouer le jeu ; une seule personne mal lunée peut ruiner leurs efforts. Dans le cas présent, j’imagine que pour le personnel, partager l’ardente passion béate et infantile de la boss pour les dauphins aurait été un sacré plus, mais ça n’était le cas pour personne et dès lors, la grosse difficulté pour les membres de l’équipe était de ne pas rire des débordements délirants de la transe imaginaire de leur supérieure.

Une fois sortis du Temple des Dauphins, remis de leurs émotions et, j’imagine, séchés au soleil sur la Plage des Tortues, l’équipe eut à regarder plusieurs vidéos de – vous ne devinerez jamais – dauphins, puis à expliquer les qualités intrinsèques en leadership de ces admirables mammifères.

Et ces malheureux étaient comme nous : soûlés des dauphins depuis le huitième exposé à leur sujet qu'ils ont dû suivre durant leurs premières années d'école.

Et ces malheureux étaient comme nous : soûlés des dauphins depuis le huitième exposé à leur sujet qu’ils ont dû suivre durant leurs premières années d’école.

Le témoignage se termine par « je ne plaisante pas ». Je ne sais pas pourquoi son auteur a cru devoir le préciser.

Coach avoir ruse

Il est certain qu’un choc ou une émotion intense rapprochera beaucoup plus que des petits jeux gentillets. Évacuer un navire en train de sombrer ou un bâtiment en proie au flammes créera autant de liens entre les survivants que d’innombrables heures à se taper dans les mains en chantant des chansons, et certainement plus qu’une année entière au Temple des Dauphins.

Sachant cela, le coach de l’équipe de football américain d’une école à Jasper, dans le Tennessee, a souhaité préparer ses boys au mieux pour un match important contre leurs rivaux de toujours (comprenez leurs voisins directs), les Pirates de South Pittsburg, face auxquels Jasper restait sur sept défaites consécutives.

C'est vrai que huit, ça ferait une de trop.

C’est vrai que huit, ça ferait une de trop.

Ainsi, en arrivant un beau jour à l’entraînement, les jeunes athlètes de Jasper furent saisis d’horreur en constatant que leurs locaux et vestiaires avaient été vandalisés. Les initiales « SP » et des vannes bon marché avaient été tracées à la peinture sur les murs dans les couleurs de leur rival.

Normalement, devant l’hérésie des profanateurs, il était attendu que l’équipe de Jasper s’en trouve unie comme jamais et obtienne réparation sur le terrain en mettant la pâtée aux Pirates.

Dans les faits toutefois, ça s’est passé autrement. D’abord, l’un des assistants du coach s’est fait coffrer pour s’être introduit dans les locaux de South Pittsburg afin d’y dérober des infos pour le match. Ensuite, la police jeta un œil aux messages enregistrés sur son téléphone et découvrit des preuves que lui et ses collègues étaient à l’origine du vandalisme. Après, les joueurs des South Pittsburg se joignirent à ceux de Jasper pour aider à effacer les tags. Et pour finir, ils leurs roulèrent dessus lors du grand match.

Et de huit, donc.

Ah, et aussi, le coach et ses assistants ont démissionné.

Évoquer le sacrifice ultime

Il est possible, quoi que peu probable, que vous soyez en train de vous demander ce qu’il faut alors entreprendre pour motiver des joueurs de football américain.

À l'inverse, il parait aisé de motiver le public.

À l’inverse, il parait aisé de motiver le public.

Dale Christensen n’a pas la réponse à cette question, et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Ce brave homme est un mélange entre le coach standard d’équipe amateur et le bon citoyen américain : honnête et paternel, il se rend à l’église, s’exprime devant sa paroisse, entraîne les footballeurs de l’école locale et prône qu’aucune erreur n’a d’importance tant qu’on en retire quelque chose.

En 1993, il était à la tête de la « Libertyville High School Football Team » et traversait une passe ponctuée de largement plus de défaites que ne pouvait raisonnablement se permettre une équipe de ce niveau (voir aussi Borussia Dortmund 2014-2015). Christensen, dont on devrait souligner la passion pour les actes héroïques en temps de guerre qu’il narrait tant et plus à ses jeunes, se demanda comment inculquer à ces derniers le désir absolu de tout donner pour l’équipe.

C’est une drôle de question, mais attendez la réponse : un beau jour qu’il donnait des consignes en vue de la prochaine défaite, des bruits de fusillades résonnèrent dans les couloirs et un étudiant armé fit irruption dans la salle. Dale, de stature imposante, se précipita sur l’agresseur et tomba ensanglanté au sol lorsque ce dernier ouvrit le feu.

Vous l’aurez compris, tout ceci était un canular. Christensen se releva, montra aux joueurs que ce qui ressemblait à du sang était en réalité du ketchup et expliqua posément que son geste visait à soulever une réflexion sur le sacrifice et le don de soi en vue du prochain match. Dès lors, la flamme s’aviva dans les yeux des jeunes qui, à jamais changés et mûris par ce qu’ils venaient de vivre, enchaînèrent les succès sur le terrain.

Ou plutôt, c’est ce que Dale avait espéré. Mais il n’avait pas tenu compte de deux points importants : premièrement, depuis 1991, de sinistres événements que l’on ne pouvait qu’espérer temporaires avaient commencé à se manifester aux États-Unis : les fusillades dans les écoles. Et deuxièmement, l’instinct de préservation est une chose formidable ; à peine l’héroïque coach avait-il touché le sol que l’ensemble des malheureux jeunes s’était déjà dressé comme un seul homme et précipité dans un capharnaüm indescriptible vers tout ce qui ressemblait à une sortie ou un couvert, d’où ils appelèrent la police indépendamment du fait que Dale s’était entre temps relevé et tentait d’apaiser la troupe.

Notre image des footballeurs américains en prend un coup.

Notre image des footballeurs américains en prend un coup.

Selon le témoignage de l’entraîneur, il s’agissait là d’une des rencontres les plus importantes de sa carrière et il avait quelque peu perdu le sens de la mesure dans sa volonté d’inculquer le feu sacré à ses protégés. Résultat, il n’était même plus leur coach lors du grand soir.

En un sens tant mieux, parce qu’ils se sont pris une volée.

Si ça peut vous rassurer, sachez que le brave Dale retrouva un poste d’entraîneur à Chicago quatre ans plus tard, où l’on estima qu’il avait assez payé pour son erreur. Quoi qu’on lui demanda tout de même de limiter quelque peu ses élans théâtraux.

« J'ai des idées pour motiver les troupes en vue du prochain match, boss. »

« J’ai des idées pour motiver les troupes en vue du prochain match, boss. »

À poils, à poils, à…

Bon alors, une fois pour toutes, comment s’y prendre pour souder les membres d’une équipe ?

Si vous avez spontanément répondu « il faut leur faire prendre un bain ensemble », sachez que tout dérangé que vous soyez – ne vous approchez pas de moi – certains vous donnent raison au Japon.

Notamment ces deux-là.

Notamment ces deux-là.

Un occidental établi au pays du soleil levant nous rapporte que dans sa compagnie, il s’était retrouvé à partager un bon bain chaud avec les autres hommes de son équipe ainsi que ses superviseurs. Et on parle d’un bain à la japonaise, où vous avez une salle entière pour vous laver les cheveux et le corps avant d’aller vous immerger nu comme un ver dans un bassin brûlant.

Un jeudi normal chez Mishima Industries.

Un jeudi normal chez Mishima Industries.

Bien sûr, comparé aux autres exemples de cet article, tout ceci nous paraît bien bénin. Je préfère pour ma part passer une journée complète dans un sauna avec tout l’équipage d’un thonier plutôt qu’une heure dans le Temple des Dauphins avec l’autre folle (je crois qu’à titre personnel, le Temple des Dauphins va devenir ma référence absolue en matière de WTF). Seulement, il y a une précision qui attire l’attention : l’idée derrière le bain collectif est que la nudité favorisera des plaisanteries et des discussions qui n’auraient sans cela jamais été abordées. Pour une bonne raison, Japon !

Un collègue, c'est pas assez lourd dans un bureau, il faut le plonger dans l'eau chaude pour en retirer le plein potentiel.

Un collègue, c’est pas assez lourd dans un bureau, il faut le plonger dans l’eau chaude pour en retirer le plein potentiel.

Et personnellement, je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire partie d’une équipe qui donne à l’inévitable queutard bruyant du service les moyens de sortir encore plus de sa coquille.

Faire appel au Grand Esprit Animal

On emploie beaucoup les animaux dans le cadre thérapeutique et, comme on l’a vu, le team building se situe souvent à la frontière entre raison et folie. Il est donc logique que l’on fasse appel à nos amies les bêtes pour souder les collaborateurs lorsque le chef n’y arrive pas.

« Merci Bourriquet ! Maintenant, pourrais-tu leur demander de respecter les échéances lorsqu'ils m'envoient les statistiques de service ? »

« Merci Bourriquet ! Maintenant, pourrais-tu leur demander de respecter les échéances lorsqu’ils m’envoient les statistiques de service ? »

Et bien cela se pratique. À une occasion, une équipe engagée dans un séminaire « murmurer à l’oreille des chevaux » (un type de session jugé unanimement plus sûr que « danser avec les loups ») ressentit ses liens se serrer après qu’un cheval emballé se soit rué sur le groupe, manquant de peu d’en piétiner un membre. Les expériences de mort imminente, ça rapproche.

Pour éviter ce genre d’imprévus, vous pouvez aussi faire appel au règne animal par évocation uniquement, par le biais de consultants externes qui détermineront à quelle espèce vous appartenez selon votre caractère. Voyez cela comme une sorte d’animal-totem-de-bureau.

« Très joli. Dites, ça vous dérange si on vous pique une ou deux idées ? C'est important ! »

« Très joli. Dites, ça vous dérange si on vous pique une ou deux idées ? C’est important ! »

Un employé rapporte qu’au cours d’une séance de ce type, il avait été désigné comme étant un singe. Ça lui allait très bien jusqu’à ce qu’on fasse savoir à ses collègues qu’ils ne devaient pas lui dire comment ranger sa place de travail pour ne pas altérer sa « créativité simiesque naturelle », ce qui, quoi que ça veuille dire, ne sonne pas du tout comme un compliment.

Son chef ? Un lion ! C’est quand même formidable, ces tests !

« On était tous réunis ; moi le Lion, et mon équipe : la Hyène, le Mouton, la Vipère, le Blaireau, la Chienne, le Porc, la Punaise, la Dinde, le Thon et les autres, je sentais que tout le monde était tendu, et d'un coup, la Grue s'est mise à pleurer pour je ne sais pas quelle raison. »

« On était tous réunis ; moi le Lion, et mon équipe : la Hyène, le Mouton, la Vipère, le Blaireau, la Chienne, le Porc, la Punaise, la Dinde, le Thon et les autres, je sentais que tout le monde était tendu, et d’un coup, la Grue s’est mise à pleurer pour je ne sais pas quelle raison. »

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