Les galères de demain

Publié: 12 mars 2015 dans Economie

Il est aujourd’hui communément admis que la propension de l’espèce humaine à brandir son admirable technologie comme un gourdin lui vaudra avant peu un viril retour de manivelle. Là où l’on cherche aujourd’hui à percer les secrets de la supraconductivité, on se livrera demain des guerres meurtrières pour la domination d’un lopin de terre cultivable ou pour voler le feu d’une tribu rivale.

Bien entendu, lorsque nos descendants vêtus de cuir et de fourrures arpenteront les ruines de nos villes pour y chasser la mouche géante ou le zombie mutant, il leur sera légitime de demander comment on en est arrivé là lorsqu’ils compareront leur monde à celui que vous, vénérable ancien de la tribu, leur décrirez au coin du feu, relatant la gloire des tours qui défiaient le ciel et le suspense insoutenable de Top Chef.

Remarquez, grâce à l'état islamique, la boucle est bouclée : on se souviendra de nous de la même manière que nous nous souvenons de l'Empire Romain ou de la Babylonie, à savoir une civilisation avancée mais décadente en guerre contre des barbares.

Remarquez, grâce à l’état islamique, la boucle est bouclée : on se souviendra de nous de la même manière que nous nous souvenons de l’Empire Romain ou de la Babylonie, à savoir une civilisation avancée mais décadente en guerre contre des barbares.

Et assez logiquement, vous leur répondrez que c’est parce que nous étions menés par des dirigeants cupides qui ne levaient pas le petit doigt pour régler les problèmes engendrés par leur course au profit. Or, ça ne sera pas tout à fait vrai : selon moi, ils lèvent bel et bien un doigt.

Nous construisons des barrages en carton

Début des années 2000, un consortium d’entreprises brésiliennes du nom d’Enercan obtient le droit de construire et d’exploiter un barrage dans le sud du pays, sur le fleuve Canoas. Le barrage de Campos Novos voit le jour peu après, ruinant l’écosystème proche, annihilant l’économie locale basée sur la pêche et enjoignant la population à aller se faire foutre, mais ailleurs.

Ajoutons également qu’ils n’avaient pas nécessairement procédé à tous les contrôles requis dans la vallée devant accueillir le barrage, oubliant notamment de vérifier si ladite vallée était apte à supporter son poids. Quelques mois à peine après la fin des travaux, un tunnel massif s’écroula sous la construction et d’inquiétantes craquelures apparurent à sa surface.

Trois fois rien.

Trois fois rien.

Dès lors, l’équivalent du contenu d’une piscine olympique se déversait à chaque seconde à travers la structure et fusait en direction d’un plus petit barrage situé en aval qui, fort heureusement, tint le choc. Il est estimé que si l’incident avait eu lieu durant la saison des pluies, la construction aurait été débordée et les habitants du coin auraient bu une énorme tasse ; Enercan, devant le risque que son bébé faisait courir aux populations locales, décida de ne rien dire du tout et entama (peut-être) quelques vagues travaux de réfection dans un silence cérémonieux tandis qu’un des responsables du projet indiquait qu’aucun dégât n’était visible sur la structure.

« Quoi, ça ? Non, c'est parfaitement normal ça, c'est des... des... c'est parfaitement normal ! »

« Quoi, ça ? Non, c’est parfaitement normal ça, c’est des… des… c’est parfaitement normal ! »

Dès 2007, ils remplirent à nouveau les réservoirs et voilà. Remarquez, si aujourd’hui le barrage tient toujours debout, c’est bien qu’ils ont dû trouver un truc pour sauver les meubles, donc on admettra que ça aurait pu être pire. Sauf peut-être pour Enercan, puisque l’ONU a entamé une procédure à l’encontre du consortium pour avoir bafoué les droits de l’Homme à peu près à chaque étape du projet.

Histoire vaguement comparable (en ce qu’elle inclut aussi un barrage, rien d’autre) à Mossoul, en Irak, où le plus grand barrage du pays, situé sur le Tigre, est tout simplement condamné à long terme, ce qui n’est pas si surprenant quand on sait qu’il a été construit sous Saddam Hussein et qu’il devait représenter la force de son régime (il ne faut pas tendre des perches pareilles à la fatalité). Son problème, c’est qu’il repose entièrement sur une base de gypse et de calcaire, qui sont des matériaux solubles. Donc la question n’est pas de savoir s’il va céder, mais quand. Et le résultat sera une vague de vingt mètres de haut qui déferlera sur Mossoul avant de s’en aller inonder une bonne partie du pays.

Le barrage est néanmoins capital à toute la province, alimentant d’innombrables foyers en électricité et irriguant toutes les cultures de la région, ce qui veut dire que ceux qui survivront à la vague devront encore se taper une famine. Aucun doute, c’est un pur barrage de dictateur !

On notera quand même que bien qu'initiée par un dictateur, la construction du barrage s'avéra moins vicelarde envers les populations des environs que celui du Brésil.

On notera quand même que bien qu’initiée par un despote, sa construction s’avéra moins vicelarde envers les populations des environs que celui du Brésil.

Autant dire que s’il devait céder, les pauvres Irakiens, qui dégustent déjà bien assez sans qu’on leur rajoute un tsunami et une famine, verront les dernières décennies de guerres et de tyrannie comme des vacances qui viendraient de se terminer ; aussi, de continuels travaux visent à renforcer la structure au fur et à mesure qu’elle s’affaiblit pendant qu’un autre barrage est construit en vitesse un peu plus bas.

Et bien entendu, comme si cela n’était pas assez tendu, la menace de l’état islamique plane sur l’ensemble du projet : le barrage de Mossoul est un lieu stratégique de premier ordre, celui qui le contrôle peut déclencher des famines à l’envi et renvoyer toute la région au moyen-âge en la privant d’électricité, perspectives tout à fait à même de plaire à des djihadistes. Ces derniers avaient du reste pris le contrôle des lieux le 7 août 2014 avant de décamper dix jours plus tard sous les balles des Kurdes et les bombes américaines.

Voilà qui devrait aider à relativiser la lente érosion du calcaire.

Voilà qui devrait aider à relativiser la lente érosion du calcaire.

Les océans virent à la décharge chimique

Dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, plusieurs dirigeants de nations convinrent entre eux de diminuer leurs stocks d’armes bactériologiques afin de réduire les risques que ces machins représentent pour l’espèce humaine et l’environnement.

Et comme ils n’étaient finalement pas très au clair sur le principe de menace sur l’espèce et l’environnement, ils décidèrent de balancer leurs excédents à la baille : entre 1946 et 1972, plusieurs pays immergèrent des tonnes et des tonnes d’armes chimiques (les traiter autrement coûte cher) dans diverses zones près des côtes (le carburant pour bateaux coûte cher) qu’ils indiquèrent, dans le meilleur des cas, sur un ou deux registres jamais consultés par personne.

Et on sait très bien comment tout cela finira.

Et on sait très bien comment tout cela finira.

Depuis le début des opérations, plus de 500 personnes à travers le monde, essentiellement des pêcheurs, ont déjà dû être hospitalisées pour intoxication à l’arsenic après avoir ramené la mauvaise prise. Évidemment, la vie marine en prend pour son grade et le processus de traitement naturel sera infiniment long.

« L'espadon-zyklon, c'est pour Monsieur ? »

« L’espadon-zyklon, c’est pour Monsieur ? »

Comme ces largages ont été généralement faits à la va-vite et répertoriés n’importe-comment, il est aujourd’hui peu évident de savoir quelles parties des océans contiennent de larges fosses remplies de résidus de gaz mortels. Accident après accident, on arrive toutefois à se faire une idée plus précise de la situation et à indiquer sur les cartes des zones tellement vastes parce qu’approximatives que les pêcheurs n’ont pas d’autres choix que de les ignorer.

Un de ces jours, il y en a un qui va croire qu'on s'en prend à lui au moyens d'armes de destruction massive et on ne va pas rigoler.

Un de ces jours, il y en a un qui va croire qu’on s’en prend à lui au moyen d’armes de destruction massive et on ne va pas rigoler.

Le nuage brun d’Asie n’en est qu’à l’échauffement

Chaque année, entre janvier et mars, de grandes parties de l’Inde et du Pakistan se voient recouvertes d’un lourd nuage brun que les chercheurs baptisèrent « nuage brun d’Asie », préférant sans doute consacrer leur énergie à trouver les causes de sa formation plutôt qu’un nom original.

Appelons un chat un chat.

Appelons un chat un chat.

Sans surprise, on apprend que ce monstre, mesurant la superficie des États-Unis et épais de trois kilomètres, est formé par l’accumulation de tout ce que l’Inde et le Pakistan émettent comme gaz, plus encore une aimable participation d’une partie de la Chine ; et comme les pluies entre janvier et mars sont presque inexistantes en ces lieux, le nuage reste bien peinard au dessus des têtes des habitants.

Le fait de pouvoir se prétendre à Silent Hill n'est qu'une faible consolation.

Le fait de pouvoir se prétendre à Silent Hill n’est qu’une faible consolation.

Vous vous doutez certainement de l’impact que ce machin a sur la population et l’environnement : beaucoup de morts (avec des sources oscillant entre quelques centaines de décès par année dans toute l’Asie à deux millions rien qu’en Inde, merci internet), décalage des phénomènes climatiques sur lesquels repose tout l’agriculture locale, ainsi qu’un effet boule de neige sur la météo de la moitié du globe, précipitant la fonte des glaciers himalayens et générant des cyclones dans les régions alentours.

Bien entendu, le phénomène pourrait grandement se résorber si un effort conséquent était fourni dans les pays impliqués, tant par la population que par l’industrie et les dirigeants. Et comme cela n’arrivera pas parce que ces gens sont comme nous, à savoir qu’il veulent bien qu’un effort soit fait, mais pas faire un effort, le nuage brun d’Asie va poursuivre son bon travail, grandement participer au réchauffement climatique et à la fonte des neiges, générer inondations par-ci et sécheresses par-là et impacter des milliards de vies.

Nous gérons le nucléaire comme le reste

Des tragédies comme Tchernobyl et Fukushima incitent à la réflexion et plusieurs pays ont déjà manifesté leur intention de cesser de recourir à l’atome. Toutefois, il faut bien admettre que les alternatives « propres » ne sont pas légion et beaucoup pensent qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Après tout, une attention soutenue et des contrôles rigoureux devraient être à même de prévenir la casse et les drames seront évités si les dirigeants du nucléaire assument sérieusement leurs responsabilités et font passer la sécurité des nations avant leurs prof— crotte. Bon, tant pis.

Vous savez le point commun entre Tchernobyl et Fukushima : la communication sur les dangers liés à la catastrophe se limita à quelques vagues grommellements entrecoupés d’hésitations et de raclements de gorges et les risques en eux-mêmes furent considérablement minimisés.

« Les résultats de l'enquête sont tellement rassurants que nous autres de la direction de TEPCO allons fêter ça avec des vacances à l'autre bout de la planète pendant que les associations de jeunesses et sports finissent de nettoyer les lieux. »

« Les résultats de l’enquête sont tellement rassurants que nous autres de la direction de TEPCO allons fêter ça avec des vacances à l’autre bout de la planète pendant que les associations de jeunesses et sports finissent de nettoyer les lieux. »

Mais si l’on a appris une chose à propos du nucléaire, c’est que lorsqu’une tuile arrive, on sait qu’elle va durer un moment. Probablement plus longtemps que notre espèce d’ailleurs, donc si on règle le problème en deux coups de marteau, il ne fait aucun doute qu’il faudra écoper plus tard. C’est ce qui se passe en ce moment-même à Tchernobyl, où le sarcophage devant isoler le site corrompu commence à accuser le poids des années ; une structure attenante s’est même effondrée dernièrement à cause de la neige, tandis que d’autres rapports indiquent que les matériaux contenus au sein même du sarcophage risquent de s’enfoncer au fil des années dans le sol, jusqu’à atteindre des eaux souterraines. Le résultat, couplé à quelques théories du pire, serait une explosion de vapeur dont les conséquences seraient largement plus méchantes que celles des événements de 1986.

Heureusement, des travaux sont actuellement entrepris pour construire un second sarcophage propre à prévenir tout risque pendant encore un siècle ; ce sont les entreprises françaises Bouygues (vous savez, ceux qui délocalisent au Turkménistan) et Vinci (vous savez, les esclavagistes du Qatar) qui empochèrent le contrat, valant à 1200 ouvriers de travailler aujourd’hui à trois cents mètres du réacteur sans prime de risque aucune, puisque les lieux ont été jugés sûrs par des experts (de Bouygues et de Vinci).

Il s’agit d’un des plus monstrueux chantiers jamais entrepris et s’il est mené à bien, sans tergiverser sur tel ou tel point, Tchernobyl sera probablement sous contrôle pendant quelques temps. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un petit doute, d’une part parce que Bouygues et Vinci et d’autre part parce que les travaux sont actuellement à l’arrêt dans l’attente de nouvelles garanties de l’Ukraine qui a, pour l’instant, d’autres priorités.

Tchernobyl n'est pas la seule menace nucléaire qui plane sur l'Ukraine.

Tchernobyl n’est pas la seule menace nucléaire qui plane sur l’Ukraine.

Publicités
commentaires
  1. […] Et si on disait du mal aborde les galères de demain […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s