Les dures leçons de l’enfance

Publié: 26 mars 2015 dans Sciences sociales

L’enfance est une période de la vie au cours de laquelle la plupart des adultes vont vous aimer sans condition, ensuite de quoi vous entrez dans l’adolescence et ça devient exactement l’inverse.

Ce qui importe peu, étant donné que vous arrêtez de les écouter.

Ce qui importe peu, étant donné que vous arrêtez de les écouter.

Dès lors, il est important d’inculquer aux petiots quelques notions des rigueurs de l’existence qui les attend, afin de leur éviter autant que possible d’avoir à les apprendre à la dure. Pour ce faire, on aura recours à quelques leçons teintées d’empathie et de pédagogie, on tâchera de trouver les mots pour les sensibiliser.

C’est certainement l’une des tâches les plus ardues des enseignants ; or, s’il est une chose que j’ai apprise sur ces gens en fréquentant tout le monde sauf eux, c’est qu’ils n’ont pas le droit de se plaindre parce qu’ils ont plus de vacances que les autres corps de métiers. J’ai entendu cet argument au moins dix fois, mais soyons honnêtes : l’enseignement est un métier difficile. Un enfant seul est mignon et inoffensif, mais lorsque vous en regroupez plusieurs, vous obtenez une force apte à dissoudre en un rien de temps le plus robuste des adultes.

C'est pour ça qu'on les compare si souvent aux piranhas.

C’est pour ça qu’on les compare si souvent aux piranhas.

Alors comment s’y prend-on pour faire comprendre aux petits monstres qu’un jour la société leur sera presque aussi cruelle qu’ils le sont aujourd’hui entre eux ? Et bien chaque enseignant a sa méthode, et c’est là que ça peut devenir très, très moche.

Parce que finalement, c’est comme tout : il y a des extrêmes. Vous avez ceux qui s’en tiennent à des mises en garde théoriques et ceux qui croient à la pratique, qui estiment qu’il n’y a qu’avec un scorpion dans les sous-vêtements que l’on peut réaliser à quel point la vie est mieux sans scorpion dans les sous-vêtements.

Ce qui, comme vous l’imaginez, pose encore plus problème lorsque cela concerne les enfants.

Leçon numéro 1 : la nature est cruelle

Notre histoire se déroule à la Plant City High School, en Floride, et commence de la plus belle des manières, avec la naissance d’une portée de bébés lapins tout mignons.

Un internaute se doit de saisir chaque occasion d'entrer « bébé lapin » sur Google Image.

Un internaute se doit de saisir chaque occasion d’entrer « bébé lapin » sur Google Image.

Tout se passa bien au début et la famille Jeannot fit le bonheur d’une classe d’ados, mais après deux jours la bonne humeur retomba lorsqu’il ne fit plus aucun doute qu’une paire de malheureux lapereaux étaient délaissés par leur mère. C’est là que Jane Bender, enseignant l’agriculture dans cette école depuis près de trente ans, entre en scène, avec sa pelle.

Jane saisit la balle au bond : pour elle, c’est une belle opportunité de montrer à ses élèves que la nature ne fait pas de cadeaux ; creusant un trou quelque part, elle ordonne aux enfants d’y enterrer les animaux condamnés. Les élèves n’auraient pas été plus terrifiés si elle avait commencé à creuser leurs propres tombes, ils paniquent, proposent de nourrir les lapereaux au biberon, chose qui, convenons-en, paraît plus sensée que pousser des enfants à enterrer des petits animaux vivants. Refus. Les élèves n’en démordent pas : pour je ne sais quelle raison, aucun ne se porte volontaire pour boucher le trou.

J'aurais pourtant pensé que toutes les classes au monde comptaient au moins un jeune psycho qui serait ravi qu'on lui donne le droit d'enterrer des animaux vivants.

J’aurais pourtant pensé que toutes les classes au monde comptaient au moins un jeune psycho qui serait ravi qu’on lui donne le droit d’enterrer des animaux vivants.

Colère, Mme Bender achève les petites bêtes à coups de pelle pendant que les enfants épouvantés supplient, éclatent en sanglots, tremblent comme des feuilles ou vomissent. Mais la leçon a porté : ils se souviendront toute leur vie que la nature peut être cruelle, surtout lorsqu’elle inclut de rudes enseignantes d’agriculture.

Lorsque plus tard les petits racontèrent leur journée à leurs parents, ces derniers adressèrent leurs plaintes à l’école et Jane Bender fut inculpée pour cruauté envers les animaux. Honnêtement, je dirais qu’elle a été plus cruelle envers les enfants que les animaux, mais bon, on ne va pas l’accabler non plus ; elle-même admet avoir pris une mauvaise décision ce jour-là, et il est permis d’espérer que plus jamais elle ne forcera d’enfants à assister à ses mises à mort d’animaux sans défense.

Leçon numéro 2 : les fusillades dans les écoles, ça arrive

Murfreesboro, Tennessee, des enseignants et un assistant principal décident de planifier à l’attention de leurs élèves une bonne blague qui serait dans le même temps une leçon éducative et un exercice de sécurité.

Ainsi que le début d'une longue succession de cauchemars pour les années à venir.

Ainsi que le début d’une longue succession de cauchemars pour les années à venir.

Au terme d’un camp d’école, alors que les élèves de dix à douze ans étaient rentrés d’une excursion nocturne et s’apprêtaient à se coucher en vue du retour planifié au lendemain, leurs accompagnants firent le tour des dortoirs en expliquant qu’une fusillade avait éclaté dans les environs et que le tireur était actuellement en liberté, probablement dans le périmètre. Il fut ordonné aux enfants de se cacher sous les lits et les meubles de leurs chambres, lumières éteintes, volets clos et portes verrouillées, le temps que le danger soit écarté.

D’interminables minutes s’égrainèrent ainsi, dans un silence uniquement troublé par les sanglots des enfants, les bips de leurs portables tandis qu’ils écrivaient à leurs parents et les poignées des portes frénétiquement activées par un enseignant rôdant dans les couloirs pour ajouter une petite dose d’ambiance.

Dans le même ordre d'idée, séquestrer un enfant trois jours dans une cave devrait le dissuader de monter dans une voiture inconnue.

Dans le même ordre d’idée, séquestrer un enfant trois jours dans une cave devrait le dissuader de monter dans une voiture inconnue.

Rapidement, les organisateurs mirent fin au canular et expliquèrent aux enfants blêmes de terreur qu’il n’y avait pas de fou dans le périmètre à part eux ; ensuite de quoi ils leur firent un petit topo sur ce qui se serait passé si la situation avait été réelle avant de leur souhaiter une bonne nuit.

Cependant, vous apprendrez que la blague ne fut pas du goût de tout le monde, à plus forte raison que cette histoire se déroula à peine un mois après la terrible fusillade de Virginia Tech qui avait fait trente-trois victimes. Aussi, les parents se trouvèrent devant une question importante : que fait-on lorsque l’on réalise que les esprits malléables de nos enfants sont confiés aux bons soins de personnes manifestement totalement dépourvues de sens commun ?

À terme, les dirigeants de l’école organisèrent une séance probablement houleuse au cours de laquelle ils expliquèrent leurs intentions premières aux parents et s’en excusèrent, reconnaissant que leurs éducateurs avaient émis un « mauvais jugement ».

Vous savez, un peu comme le capitaine du Costa Concordia.

Leçon numéro 3 : ceci est mon sang

La petite enfance consiste à découvrir petit à petit les mystères de l’existence et à poser des questions embarrassantes aux parents. Tout n’est que nouveautés et expériences, il ne se déroule pas une journée sans qu’en soit retiré un riche enseignement.

Par exemple, le petit Hugo ici à l'image vient de découvrir que le fils du voisin est un affreux.

Par exemple, le petit Hugo ici à l’image vient de découvrir que le fils du voisin est un affreux.

Bien sûr, il convient d’apporter aux enfants les réponses à leurs innombrables questions, ce qui n’est pas toujours facile. Lorsque, par exemple, votre petiot entend aux nouvelles qu’un grave délit à caractère sexuel s’est déroulé dans le canton du Valais, il faut bien prendre sur vous et lui expliquer ce qu’est le Valais.

Aussi, lorsque des enfants de trois à six ans manifestèrent leur curiosité sur la question du sang dans une garderie en Norvège, une éducatrice prit sur elle et se pointa le lendemain avec un tube contenant un échantillon de sa propre hémoglobine.

Il ne faut pas contrarier la curiosité de nos cadets.

Encore un mardi banal dans une école norvégienne

C’est ainsi que les élèves d’une classe de tout petits se retrouvèrent à jouer avec le sang de leur enseignante, se passant l’échantillon, touchant et même, dans un cas, goûtant.

Heureusement sans conséquence.

Heureusement sans conséquence.

Vous voyez, c’est exactement pour ce genre d’histoires qu’on répète à tout bout de champ qu’il ne faut pas confondre pré-scolarité et cinéma d’épouvante ; sitôt prévenus, les parents, horrifiés, exigèrent de la direction que désormais, les cours n’impliquent aucun fluide corporel de quelque sorte que ce soit, chose qu’ils n’avaient pas pensé à demander avant d’inscrire leurs enfants. Ces gens sont irresponsables.

Quant aux jeunes, ils en furent quittes pour quelques tests médicaux tandis que l’éducatrice s’en allait pointer au chômage.

Leçon numéro 4 : il faut écouter en classe

Un adolescent, c’est plus ou moins un enfant qui a cessé d’être curieux. Dans son vocabulaire, le mot « pourquoi » a été remplacé par « j’m’en fous » et il n’existe aucun moyen légal de l’intéresser à quoi que ce soit qui sorte de son champ d’intérêts.

Et comme les systèmes éducatifs n’ont pas – encore – décidé que la musique, la télé et le sexe seraient désormais les seules matières au programme des élèves de dernière année, les enseignants se retrouvent avec la tâche herculéenne de maintenir un niveau de concentration acceptable au sein d’une bande de petits démons imprévisibles.

« Aujourd'hui nous allons reprendre l'analyse de

« Aujourd’hui nous allons reprendre l’analyse de « I like big butts », ensuite de quoi nous parlerons des alcopops. »

Manueal Ernest Dillow, enseignant de Virginie âgé de 61 ans, avait son idée sur la question. Un beau jour d’avril 2012, alors que ses élèves s’étaient fondus en un magma de bruit et de fureur comme à leur habitude, il poussa sa gueulante et ordonna aux ados de se lever et de se placer en file indienne ; une fois ceci fait, il se plaça devant eux, dégaina promptement un pistolet chargé à blanc et en vida le chargeur en pointant l’arme sur les enfants.

Aussitôt, bien entendu, la salle de classe prit des allures de volière perturbée par l’irruption d’un renard ; les élèves plongèrent de tous les côtés dans une cacophonie indescriptible, s’abritant les uns derrière les autres, se bousculant et renversant les tables avant de constater que personne n’était blessé et, j’imagine, accorder leur entière et complète attention à leur digne mentor jusqu’à la fin du cours.

Toutefois, faut-il le préciser, les choses n’en restèrent pas là. Pour quelque raison, vider une arme, même factice, sur un enfant est un acte encore mal perçu aux États-Unis. Dillow plaida coupable et fut suspendu pour cinq ans. À son âge, j’imagine que la sentence équivaut à un souhait de bonne retraite.

Leçon numéro 5 : l’holocauste, c’est mal

Il y a des choses qu’il faut expérimenter soi-même pour en saisir la signification, des difficultés ou des épreuves dont la pleine portée n’apparaît pas tant qu’on n’y a pas été mêlé. L’holocauste n’en fait pas partie.

Honnêtement, fourrer des millions de gens dans des wagons à bestiaux et les acheminer vers une mort violente pour des crimes qu’ils n’ont pas commis n’est pas exactement un acte anodin dont l’inhumanité nous échappe. Ce n’est du reste pas pour rien si notre société ne jauge le Mal qu’à l’aulne des nazis.

Dès lors, si l’on peut applaudir la volonté de certaines écoles de mettre à leur programme les tristes leçons de cette sinistre période de l’Histoire, on signalera quand même qu’il n’est pas nécessaire d’en faire des caisses : ils comprendront. Ils ne sont pas stupides.

« Allez les jeunes, juste quelques petites heures de voyage, comme ça vous saurez ! »

« Allez les jeunes, juste quelques petites heures de voyage, comme ça vous saurez ! »

Manifestement, ce n’est pas l’avis d’une école d’Apopka, en Floride. Pour sensibiliser les élèves aux horreurs de la solution finale, la direction de l’établissement décida d’instaurer une « Journée de l’Holocauste » au cours de laquelle certains élèves se verraient remettre une étoile jaune à arborer. Tout le jour durant, ils seraient traités à part, forcés à se tenir debout au fond des classes ou interdits d’accès à certaines fontaines à eau, apparemment parce que ça se passait exactement comme ça dans les camps.

Un des élèves rapporte qu’un membre du personnel l’a forcé à refaire quatre fois d’affilée la queue à la cafétéria pour avoir son repas. Lorsque son père lui demanda à son retour pourquoi il pleurait, il répondit que c’était parce qu’on l’avait forcé à être un Juif. C’est du reste la leçon qu’il dira avoir retenue de la journée : il ne voulait pas être juif. Vous voyez, ça rentre !

Lorsque des dizaines de parents atterrés contactèrent les membres du personnel de l’école pour leur demander s’ils n’étaient pas un peu cons, ceux-ci s’excusèrent et promirent de faire les choses différemment à l’avenir. Ils ne furent pas inquiétés plus que ça, mais comme ils passèrent pour des idiots dans tout le pays, on peut espérer qu’ils auront retenu leur leçon, puisqu’ils semblent si portés sur l’importance du vécu.

Quant à la communauté juive locale, elle déclara que si elle remerciait l’établissement de chercher à sensibiliser ses élèves à la question de l’Holocauste, elle n’encourageait pas les enseignants à mettre en pratique des travaux de simulation. Et personnellement, je pense qu’on serait en droit d’espérer qu’une telle idée aille de soi pour des enseignants à qui l’on confie une partie de l’éducation de nos enfants.

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