Nous ne pouvons pas comprendre

Publié: 8 avril 2015 dans Arts et lettres

Si l’humanité rend honneur à l’artiste qui traçait des peintures préhistoriques sur les murs de sa grotte, elle n’a que rarement une pensée pour celui qui les trouvait moches et devait quand même se taper l’hiver entier avec ça sous le nez ; d’une manière assez injuste, nous réfutons l’opinion de celui qui n’aime pas pour nous focaliser sur celui qui crée (sauf sur internet). Ce qui, soyons honnêtes, devrait être une très bonne chose, mais ne l’est pas.

Ça ne l’est pas, parce qu’on en est arrivé à adopter un raisonnement comme quoi tant qu’on trouve qu’une œuvre d’art est laide, c’est qu’on ne l’a pas comprise. Et l’idée se défend, mais on arrive alors à un autre débat : un livre, un poème ou une peinture ne dérangera personne, une chanson va vous énerver quelques temps lorsqu’elle sera sur toutes les ondes, mais ça passera. Par contre, lorsqu’on arrive à la sculpture et que l’on parle de monstruosité cyclopéenne érigée par quelque artiste dément qui a su s’arranger pour qu’elle garnisse une place ou un parc, ça n’est plus du tout la même chose.

« Et vous dites que ça va rester ici pour toujours ? Mais dites donc, vous nous gâtez ! »

« Et vous dites que ça va rester ici pour toujours ? Mais dites donc, vous nous gâtez ! »

Évidemment, au delà de la question de l’esthétique, l’héritage de nos ancêtres est une chose que l’on se doit de respecter, mais il y a des limites ; lorsque vous ramenez d’une session de plongée sous-marine dans le Pacifique une statuette étrange et infiniment ancienne représentant quelque divinité dérangeante, c’est une fabuleuse découverte, mais après d’interminables nuits peuplées d’indicibles cauchemars au terme desquelles vous retrouvez votre mobilier déplacé dans votre chambre, tant pis pour le passé, vous descendez la statue de son étagère et la fracassez à coups de marteau. C’est de bonne guerre.

Je ne suis pas sûr que c’était un exemple très pertinent, mais on va quand même enchaîner avec quelques statues ornant divers endroits du vaste monde et dont on pourra dire qu’on ne les a pas comprises.

La Fontaine de l’Ogre, Berne

Comme à peu près tout le monde, je peux m’intéresser à plein de choses, mais rarement à ce que j’ai juste sous le nez. Ainsi, je peux de tête vous citer une partie du panthéon Mésopotamien, mais je n’ai pas la moindre idée de ce que ce machin, dont j’ignorais l’existence avant de m’atteler à la rédaction de ce billet, fait dans la capitale de mon pays.

À part effrayer les touristes.

À part effrayer les touristes.

Construite en 1546 pour remplacer une ancienne fontaine en bois, la Kindlifresserbrunnen, littéralement « la fontaine qui mange des petits enfants », fut initialement appelée « fontaine de la place » comme si de rien n’était avant qu’on se décide à la renommer un siècle plus tard, en l’an approprié 1666.

Comme vous le voyez, elle représente un monstre en train de dévorer un enfant avec à son côté un sac contenant la suite du menu, le tout surplombant des ours armés et prêts à en découdre.

Vous pouvez admirer ici le souci du détail. De tous les détails.

Vous pouvez admirer ici le souci du détail. De tous les détails.

Nous ne sommes à vrai dire pas certains de sa signification ; l’ogre étant coiffé d’un couvre-chef juif, certains se demandent si notre capitale n’exhiberait pas une accusation de meurtre rituel à l’encontre de ce peuple ; d’autres pensent qu’il pourrait représenter une créature folklorique qui punit les enfants qui n’ont pas été sages durant la période de Noël (on en a déjà parlé, il fut un temps où Noël était un festival d’épouvante), une représentation de Chronos ou encore une statue du cardinal Schiner, qui mena l’armée Suisse à de cuisantes défaites (si vous êtes au mauvais général en Suisse, on vous le fait payer).

Bien sûr, la vraie question n’est pas de savoir ce que c’est, mais plutôt ce que ça fait là ; la fontaine figure au registre suisse d’œuvres d’importance nationale et a inspiré Jacques Chessex pour son roman « L’Ogre », donc qu’on le veuille ou non, elle fait bien partie du patrimoine. Mais ceci est surtout dû à l’auteur, Hans Gieng, à qui le pays doit une bonne partie de son héritage médiéval et dont les œuvres, rassurons-nous, n’impliquent que rarement des enfants mis à mort.

Blue Mustang, Denver

Lorsque vous arrivez à Denver, vous sortez de l’aéroport, voyez le Mustang Bleu, tournez les talons et prenez le premier vol qui s’en va loin d’ici.

Ça vaut tous les panneaux menaçants qu'on voit à l'entrée des villes dans les Lucky Luke.

Ça vaut tous les panneaux menaçants qu’on voit à l’entrée des villes dans les Lucky Luke.

Surnommé « Blucifer » par les habitants de la ville, le monstre mesure dix mètres de haut, est fabriqué en fibre de verre et ses yeux sont constitués de néons rouges qui s’allument lorsque la nuit tombe.

La sculpture se veut représenter l’esprit sauvage de l’Ouest américain, et c’est probablement dans cet état d’esprit que son édification réclama la vie (et sans doute l’âme) de son créateur, Louis Jimenez, en 2006. Ce furent les fils du malheureux qui achevèrent l’œuvre, laquelle orne depuis 2008 la sortie de l’aéroport.

À l'image : l'esprit sauvage de l'Ouest américain, avec ses grands yeux rouges.

À l’image : l’esprit sauvage de l’Ouest américain, avec ses grands yeux rouges.

Des protestations s’élevèrent aussitôt dans la ville et nombre de résidents s’unirent pour demander à ce que la statue soit déplacée dans un lieu moins proéminent (par exemple une station désaffectée d’un métro jamais achevé), mais les autorités repoussèrent la question à 2013, le temps que les habitants s’habituent à sa vision se résignent à leur sort.

…Prague

On ne sait jamais tellement quand une œuvre arrête d’être de l’art pour devenir n’importe quoi, c’est d’ailleurs dans ce genre de débat qu’arrive le mot « controversé » et que ça commence à s’engueuler. Et si cette rubrique s’appelle carrément Prague, alors qu’on est sans doute tous d’accord pour dire que Prague est une ville et pas une œuvre d’art (quand bien même on la dit bien jolie), c’est parce qu’elle doit nombre de ses attractions à un artiste qui ne fait pas l’unanimité.

Certains le disent provocateur, sans raison valable.

Certains le disent provocateur, sans raison valable.

David Cerny est un de ces artistes qui soulève des questions et pousse ses idées jusqu’au bout, quand bien même cela lui vaut l’inimité d’une bonne partie de ses concitoyens. Il s’agit sans aucun doute d’un type talentueux qui fait avancer le débat, mais force est d’admettre que si on n’aime pas, on a de bonnes raisons de ne pas vouloir vivre dans la même ville que lui.

Parmi ces raisons, on trouve notamment des bébés de l’horreur…

Photo

Avec un réceptacle au milieu du visage qui n’attend plus que votre âme

Lesquels garnissent également la tour de télévision de Prague…

Je fais des cauchemars récurrents qui commencent exactement comme ça.

On trouve aussi, euh, ça…

Si vous passez la tête dans le trou, vous pouvez voir une pancarte qui dit « mais à quoi pensiez-vous ? »

Ainsi que ces deux statues aux pénis amovibles remplissant d’eau un bassin de la forme du pays, judicieusement placé à l’entrée du musée de Kafka.

« C’est Kafka qui va être content ! »

Toutefois, même un artiste du talent de Cerny fait parfois connaissance avec l’échec. Ainsi, cette œuvre-là n’a pas garni longtemps le Théâtre National :

Et ce malgré le prodige de robotique qui valait à la statue d'éjaculer périodiquement de longs jets de vapeur.

Et ce malgré le prodige de robotique qui valait à la statue d’éjaculer périodiquement de longs jets de vapeur.

Père-Noël avec plug anal, Rotterdam

À la question « l’art contemporain a-t-il sa place dans les lieux publics », l’artiste Paul McCarthy répond un grand « non » qu’il accompagne d’un criant exemple : le Père-Noël de Rotterdam.

Cet homme a un cadeau pour votre enfant.

Cet homme a un cadeau pour votre enfant.

Ce monumental morceau de bronze de six mètres de haut, acheté par la municipalité de Rotterdam en 2005, entend soulever un débat sur la question du consumérisme aveugle encadrant les fêtes de Noël. Bien entendu, le seul débat qui eut vraiment lieu concerna la compétence de certains élus de gérer les fonds publics tandis que, sous la pression des habitants effarés, le machin était constamment déplacé d’un quartier à l’autre.

La municipalité s'obstinait à vouloir le placer dans des endroits où il pourrait être vu.

La municipalité s’obstinait à vouloir le placer dans des endroits où il pourrait être vu.

Or, Paul McCarthy veut vraiment, mais alors vraiment que vous réfléchissiez au consumérisme sur fond de plug anal puisque c’est aussi à lui que l’on doit le fameux « arbre » gonflable de 24 mètres de haut qui a orné deux jours durant la place Vendôme à Paris avant de se faire cisailler, anéantissant tout espoir pour les Parisiens de prendre conscience des excès du consumérisme de Noël.

Mais celui de Rotterdam, en lourd bronze patiné, n’est pas près de se dégonfler et le message a donc pu passer, ce qui est certainement une bonne chose. Je ne sais pas si ça console les habitants du fait de vivre dans une ville munie d’une immense statue de Père-Noël lubrique, cela dit.

La Fontaine des Vertus, Nuremberg

Pour beaucoup, Nuremberg est la ville de la Justice, celle où furent jugés certains des plus grands criminels de tous les temps ; d’une part parce que chacun a entendu parler du procès de Nuremberg, d’autre part parce qu’on ne sait pas grand chose d’autre sur cette ville.

Mais lorsqu’on creuse un peu, on se rend vite compte que cette vieille cité bavaroise regorge de beautés héritées du moyen-âge. Notamment, des fontaines :

La puissante allégorie de la Justice trônant au sommet de l’œuvre recèle une force que seule dissipe le reste de la fontaine.

La puissante allégorie de la Justice trônant au sommet de l’œuvre recèle une force que seule dissipe le reste de la fontaine.

Bien, rapprochons-nous un peu, maintenant.

...Oh non.

…Oh non.

Ceci, messieurs-dames, est une vibrante métaphore des vertus essentielles que sont la fidélité, l’espoir, la charité, le courage, la tempérance et la patience, mais ai-je seulement besoin de le préciser ?

Je n’ai pas réussi à trouver beaucoup d’informations sur cette œuvre, je peux vous dire qu’elle a été édifiée en 1589, mais je ne sais malheureusement pas ce qui est passé par la tête de l’auteur pour que le symbole des vertus passe selon lui par une lactation à haute pression.

Bien sûr, il faut voir l’œuvre dans son ensemble, la remplacer dans son contexte médiéval et ne pas s’arrêter sur un détail primaire.

Mais c’est dur.

Man attacked by Genii, Oslo

Le Parc Vigeland est l’une des attractions principales de la capitale norvégienne, un endroit de toute beauté connu pour rassembler la bagatelle de 212 sculptures toutes dues au même artiste, Gustav Vigeland. Parmi elles, des pièces reconnues comme « Monolitten », une colonne de corps emboîtés de 14 mètres de haut représentant la quête de spiritualité des hommes, que trois tailleurs de pierre mirent 14 ans à édifier.

C'est mieux si on apprécie le nu.

C’est mieux si on apprécie le nu.

Aussi, le parc est reconnu pour cette œuvre :

Baptisée « mon Dieu mais qu'est-ce que c'est ? » par les visiteurs du site.

Baptisée « mon Dieu mais qu’est-ce que c’est ? » par les visiteurs du site.

Rassurez-vous, cette pièce n’est pas une allégorie aux difficultés de la vie de père, mais une représentation d’un homme attaqué par des esprits maléfiques ayant adopté la forme de bébés, métamorphose certainement très pratique pour se battre contre un adulte.

C'était soit bébé, soit lion.

C’était soit bébé, soit lion.

Le problème, bien sûr, c’est que la plupart des gens croient ce qu’ils voient, à savoir qu’il s’agit d’une statue d’homme nu tabassant quatre bébés. Ce qui, je crois, est illégal.

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