Nous sommes peu de choses

Publié: 23 avril 2015 dans Histoire

Depuis 1945, c’est triste mais c’est la vie, nous n’avons plus vraiment le loisir de nous déclarer des guerres à l’envi puisque nous sommes dépassés par la puissance de nos propres arsenaux. Durant des temps plus anciens, on pouvait bien se foutre dessus, le monde ne risquait pas d’être vaporisé. On pouvait se lâcher. Un conflit avait le potentiel de changer l’avenir, aujourd’hui il peut l’anéantir.

Enfin, je dis ça mais ça ne concerne pas tellement mon pays. En Suisse, on a deux catégories de soldats : ceux qui s'évanouissent devant François Hollande et les autres qui laissent leur pote mariner face contre terre le temps que la délégation passe.

Enfin, je dis ça mais ça ne concerne pas tellement mon pays. En Suisse, on a deux catégories de soldats : ceux qui s’évanouissent devant François Hollande et les autres qui laissent leur pote mariner face contre terre le temps que la délégation passe.

Et quand on voit comme les derniers conflits majeurs ont dérapé, on se doute bien que si un nouveau du même acabit devait éclater, il ne mettrait pas bien longtemps à renvoyer l’humanité à l’âge de pierre, si l’âge de pierre s’était déroulé sur des terres vitrifiées et stériles.

Chasseurs-cueilleurs, seulement sans la partie « cueilleurs ».

Chasseurs-cueilleurs, seulement sans la partie « cueilleurs ».

Sachant cela, on peut au moins se dire que nos gouvernements traitent la question avec tout le sérieux requis ; pointées sur rien du tout, nos affreuses armes de destruction massive resteront à jamais de simples instruments nous forçant à privilégier la diplomatie lors des désaccords. Après tout, ce n’est pas comme si tous ces missiles pouvaient partir sur un malentendu, n’est-ce pas ?

…N’est-ce pas ?

*silence gêné*

Ben en fait…

Voyez-vous, on a beaucoup recours à la technologie de nos jours, comme vous le savez. Elle fait partie intégrante de notre fonctionnement, vous l’employez d’ailleurs probablement pour lire ces lignes. Or, si là, maintenant, votre support de lecture battait de l’aile, vous seriez sans doute un peu surpris, mais certainement pas effaré comme si vous trouviez votre route barrée par un platéosaure en sortie de virage ; on sait que ça peut arriver, qu’il y a parfois des petits couacs qui causent quelques problèmes le temps d’être réglés.

Et bien il n’y a aucune raison qu’il n’en aille pas de même avec notre arsenal. Et de toute façon, même quand tout baigne à ce niveau, vous pouvez toujours faire confiance à un original pour ajouter à notre sensible usine à apocalypse le proverbial grain de sable qui fera tout péter.

Voici quelques petits exemples de problèmes tout bêtes qui ont plongé le monde au bord du gouffre.

Une station relais en panne place l’Armageddon sur les starting blocks

Durant la guerre froide, les USA et l’URSS possédaient chacun des milliers de bombes nucléaires n’attendant que d’être larguées en totalité chez le rival au premier geste suspect. L’important était donc d’être en mesure de détecter l’approche de menace ennemie afin qu’en cas d’attaque nucléaire, les bombardiers aient le temps de décoller pour aller faire la même chose en face. Comme ça tout le monde gagne.

Les pilotes se croiseraient en se faisant coucou, comme les routiers.

Les pilotes se croiseraient en se faisant coucou, comme les routiers.

Aussi, lorsque le 24 novembre 1961, toutes les communications entre le SAC (US Strategic Air Command) et le NORAD (North American Air Defense Command) crevèrent en même temps, on pensa que le moment tant attendu était arrivé ; trois stations de surveillance situées respectivement en Angleterre, en Alaska et au Groenland disparurent simultanément des écrans et le système passait par tant de relais différents qu’il paraissait impossible que tout puisse bêtement tomber en panne en même temps. Seule solution : Ivan passait à l’attaque.

Alors que dans les faits, les Soviétiques n'attaquaient rien du tout et vivaient calmement leur quotidien russe typique.

Alors que dans les faits, les Soviétiques n’attaquaient rien du tout et vivaient calmement leur quotidien russe typique.

Sur toutes les pistes d’aéroports des États-Unis, les bombardiers B-52 gavés jusqu’à la glotte d’armes nucléaires font chauffer leurs moteurs en attendant le début de l’opération Ragnarok.

Dans le même temps, un B-52 déjà dans les airs pour un vol de routine passe au dessus d’une des stations supposément attaquées, remarque qu’aucune colonne de fumée noire n’en émane et fait passer l’information plus loin, pensant qu’elle mérite d’être considérée. À peu près au même moment, on remarque en examinant méticuleusement le tracé des systèmes de communication que toutes les lignes, y-compris celles de réserve, passent par une seule et unique station relais au Colorado, dont un moteur venait de lâcher, plongeant la totalité de la surveillance de l’air américaine dans les ténèbres et l’humanité au bord de l’extinction.

Une puce grille et promet le même sort à la planète

Pour les équipes de surveillance de l’espace aérien américain, la journée du 3 juin 1980 aurait pu mieux commencer : à 1h26, il fut remarqué qu’un écran de sécurité diffusant le nombre de missiles actuellement en route pour les États-Unis indiquait le chiffre 2. D’ordinaire, les gens étaient habitués à y voir un 0 et s’en accommodaient très bien, mais apparemment, il y avait du changement.

Sauf que les Soviétiques n'attaquaient toujours rien et se livraient à leurs paisibles activités russes.

Sauf que les Soviétiques n’attaquaient toujours rien et se livraient à leurs paisibles activités russes.

La situation ne se détendit pas quelques minutes plus tard lorsque le chiffre passa à 220. Des ordres résonnèrent dans bien des combinés et rapidement, les bons vieux B-52 ronronnaient sur les pistes, mais quelqu’un prit soin de demander aux pilotes d’attendre quelques minutes avant d’aller tuer tout le monde, le temps d’effectuer une ou deux vérifications. Lorsqu’il fut constaté qu’aucun des missiles détectés ne s’affichait sur aucun des écrans radars américains, on émit un contrordre et souffla un bon coup.

« Oublions toute cette histoire avec un bon film ! »

« Oublions toute cette histoire avec un bon film ! »

C’était très bien, mais la source du problème demeurait inconnue et, pour l’état major américain, il était souhaitable que l’on puisse se fier au petit appareil qui dit si oui ou non des missiles sont en route pour les USA. On ne toucha donc à rien du tout, espérant qu’un deuxième couac permette de localiser l’erreur.

Celui-ci arriva trois jours plus tard, également très tôt le matin, pour emmerder. Les ingénieurs se retroussèrent les manches et procédèrent aux recherches pendant que les pilotes frétillaient d’impatience aux commandes de leurs engins de mort.

Le problème fut localisé et réglé ce jour-là, lorsqu’on constata qu’une puce commençait à accuser les années et tendait à confondre le chiffre 0 avec le 2. La facture de la nouvelle pièce monta à 46 cents. C’est pas cher, l’Armageddon.

Une mauvaise cassette envoie l’alerte nationale sur toutes les ondes

Aujourd’hui, si une catastrophe majeure touche un pays, des alarmes hurlent dans tous les coins et le peuple allume la télévision (du moins la partie qui n’était pas déjà vautrée devant) et attend l’allocution du gouvernement qui lui expliquera quel sort horrible l’attend.

Je ne peux plus supporter ce machin-là

Dans ces moments-là, il est toujours angoissant d’attendre la fin de l’interminable ballet publicitaire des sponsors précédant la prise de parole du président.

Durant la guerre froide c’était pareil, sauf qu’il fallait ajouter l’apocalypse Soviétique aux tornades, séismes et autres galères qui pouvaient nous tomber dessus. Aux États-Unis, où l’on pouvait raisonnablement s’attendre à être la première cible si les Russes passaient à l’attaque, on était assez à cran sur la question. Tous les samedis matin à 9h33, un test était effectué par NORAD qui envoyait un message bateau aux médias du pays pour vérifier que tout fonctionnait correctement partout.

Bien sûr, si c’était d’un côté un complexe protocole bourré de codes et de mots de passe, c’était aussi réfléchi pour être mis en pratique rapidement en cas de besoin. Concrètement, c’était juste une cassette à faire passer ; dans les locaux de NORAD, vous aviez la cassette « test » et la cassette « pas test, on va tous mourir », lesquelles, incidemment, étaient rangées côte à côte.

Évidemment, dans ces conditions, il était inévitable que quelqu’un se trompe un jour ou l’autre et ça n’a pas manqué ; le 20 février 1971 à 9h33, 800 chaînes de télévision et 5000 stations de radios reçurent le message tant redouté et interrompirent leurs programmes pour annoncer le pire aux Américains.

Enfin, c’était plutôt ce qui était attendu. Dans les faits, la belle mécanique était quelque peu grippée et l’information ne passa pas très bien ; beaucoup furent complètement perdus en devant appliquer la procédure jamais entraînée, ne retrouvèrent pas leurs documents ou leurs mots de passe, se perdirent dans les méandres du protocole (la panique ne devait pas aider). En outre, certains points de la procédure d’alerte n’avaient pas été appliqués par NORAD, ce qui inclinait quelques médias à suspecter l’erreur humaine, d’autant que le message était arrivé très exactement à l’heure où était attendu le test. Enfin, d’autres radios ou télés ne reçurent tout simplement rien du tout ou décidèrent de s’en foutre. Dans tous les cas, une bonne partie des États-Unis était rivée à son poste tandis que, j’imagine, les B-52 patientaient sur leurs pistes de décollage qu’ils connaissaient si bien.

Pourtant, les Soviétiques n'attaquaient toujours personne et vivaient pépères leurs vies normales russes.

Pourtant, les Soviétiques n’attaquaient toujours personne et vivaient pépères leurs vies normales russes.

Du côté de NORAD, et bien, pas mieux : s’ils ne mirent que cinq minutes à annoncer la gaffe aux médias, permettant au moins aux Américains d’espérer, il leur fallut une grosse demi-heure pour appliquer correctement le protocole d’annulation de l’alerte, d’abord en émettant un contrordre auquel manquait le mot de passe, puis en donnant le mauvais, avant enfin de réussir leur coup à 10h13. Le pays pouvait respirer.

Et se servir un verre généreux.

Et se servir un verre généreux.

Dans tous les cas, si les Soviétiques étaient attentifs, ils savaient désormais que le meilleur moment pour attaquer les USA était le samedi matin à 9h33.

NORAD diffuse une simulation sur les écrans de surveillance

Au matin du 9 novembre 1979, un type du NORAD lance un programme simulant une attaque à large échelle des Russes au cours de laquelle des centaines de missiles nucléaires fuseraient vers les USA, j’imagine dans le cadre d’un exercice de routine consistant à dire « on serait bien baisé ». Néanmoins, comme il s’arrangea pour choisir un ordinateur directement connecté au système de surveillance de l’air, sa simulation prit un tour inattendu.

Donc, à quelques mètres, tous les écrans se mettent à indiquer des centaines de missiles en route pour visiter ce bel endroit qu’est l’Amérique du Nord, annonçant une mauvaise journée ; pour les agents, il ne fait aucun doute que les Soviets ont lancé l’attaque, tous les écrans sont d’accord là-dessus, les projectiles apparaissent sur les radars, exactement comme dans les simulations.

Sauf que tout le monde courait partout.

Sauf que tout le monde courait partout.

En un rien de temps, le pays se met en état d’alerte, des chasseurs décollent pour intercepter les méchants projectiles, les bases et sous-marins militaires contenant des silos de lancement reçoivent l’ordre de se préparer et nos copains B-52 retrouvent leurs pistes de décollage préférées. Tout est prêt pour répondre à l’odieuse attaque d’Ivan, on n’attend plus que l’ordre d’aller tout faire péter.

Tandis que pendant ce temps, les Soviétiques, qui n'attaquaient pas plus que d'habitude, s'adonnaient à leurs passe-temps routiniers russes.

Tandis que pendant ce temps, les Soviétiques, qui n’attaquaient pas plus que d’habitude, s’adonnaient à leurs passe-temps routiniers russes.

Heureusement, juste avant d’émettre ledit décret, on voulut s’assurer qu’on n’était pas en train de commettre une boulette et on consulta les données des satellites qu’on avait envoyé dans l’espace précisément pour détecter les missiles balistiques. Au même moment, on appela d’autres stations de radars et, lorsqu’il fut clair pour tout le monde qu’il n’y avait de missiles russes que sur les écrans de NORAD, on annula l’état d’alerte et tout le monde rentra déçu.

La cause de l’erreur fut décelée un peu plus tard dans la même journée, mais je ne sais pas à quelle sauce fut mangé le responsable de la méprise. Quelques temps plus tard, le président américain reçut une lettre de son homologue russe Léonid Brejnev, lequel s’inquiétait des erreurs telles que celle du 9 novembre, qui pouvaient aboutir à des conséquences catastrophiques. Et il avait bien raison, mais n’allons pas croire que les Russes n’ont jamais connu de travers dans la surveillance.

Une expérience scientifique met la Russie sur les dents

S’il faut reconnaître un mérite aux Soviétiques, c’est que contrairement aux Américains ils n’ont jamais cafouillé au point de devoir envisager une riposte à une attaque nucléaire inexistante : en Russie, la fameuse petite valise avec le bouton rouge et les codes de lancement n’a jamais été ouverte de toute la guerre froide. Il fallut attendre le retour au calme entre les deux grandes puissances et un innocent test scientifique norvégien pour précipiter à nouveau le monde au bord de l’abîme.

C’était le 25 janvier 1995 ; des chercheurs américains et norvégiens font décoller une fusée quelque part en Norvège dans le but d’étudier les aurores boréales et celle-ci fait ce qu’on lui demande, à savoir fuser dans les airs et tomber dans l’océan.

En 1995, on étudiait les choses en leur envoyant des missiles dessus.

En 1995, on étudiait les choses en leur envoyant des missiles dessus.

Cependant, en Russie, l’information comme quoi un lancement était prévu en Norvège avait apparemment été perdue dans une pile de papiers quelque part, sans jamais parvenir aux gens qui scrutent attentivement les radars à la recherche de menaces. Or, la trajectoire empruntée par le missile norvégien portait à croire qu’il venait d’une base des USA et était en route pour Moscou ; aussi, à peine sorti du lit, le président russe Boris Eltsine se retrouva avec sa valise ouverte devant lui et deux minutes pour décider s’il fallait tout lâcher sur les États-Unis.

Alors qu'au même instant, les Américains n'attaquaient personne et vivaient leur quotidien plan-plan.

Alors qu’au même instant, les Américains n’attaquaient personne et vivaient leur quotidien plan-plan.

Probablement dépassé par l’ampleur de la situation, peinant à croire que les USA avaient décidé de passer à l’attaque quatre ans après la fin de la guerre froide, Eltsine réagit à la « bon, on verra bien » et décida de ne pas riposter.

Vous seriez au courant sinon.

« Tu te rappelles quand on est passé à un cheveu de la guerre nucléaire à cause du test sur l'aurore boréale ? Le bon vieux temps ! »

« Tu te rappelles quand on est passé à un cheveu de la guerre nucléaire à cause du test sur l’aurore boréale ? Le bon vieux temps ! »

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