Le passé a tort

Publié: 19 mai 2015 dans Histoire

Question histoire de notre espèce, on commence gentiment à avoir une bonne vue d’ensemble ; certes, nous avons encore beaucoup à apprendre, bien des questions demeurent sans réponse et certaines de nos hypothèses sont sans doute inexactes, mais, dans ce dernier cas, on est plus proche de «tiens, cette cruche qu’on croyait Akkadienne est Assyrienne » que de « tiens, les Perses et les Incas ont été en guerre pendant des siècles ».

Pourtant, certaines découvertes sont parfois tellement contraires à toute logique que nos plus grands historiens ne peuvent avancer pour toute explication qu’une litanie plaintive de grommellements boudeurs concernant leurs choix de carrière.

Parce que lorsque l’on déterre quelque artefact antique séparé de son lieu d’origine par tout un océan, on ne peut que se poser des questions. Ne nous emballons toutefois pas trop, les réponses sont certainement décevantes ; néanmoins, on aimerait bien les connaître.

Les momies testées positives à la coco et la fumette

Si vous vous figurez les Égyptiens de l’antiquité comme d’austères artisans traversant la vie de profil avec l’unique préoccupation de préparer leur mort, détrompez-vous : ces gens-là savaient apparemment déconner puisqu’une étude menée en Allemagne en 1992 sur des momies a décelé des traces de tabac, de cocaïne et de haschisch dans leur ADN. Donc d’après certains, il n’est pas impossible que quelques citoyens aisés de l’Égypte antique aient eu parfois recours à leurs petites doses personnelles de malédiction du pharaon.

Les Français l'ont bien compris.

Les Français l’ont bien compris.

Mais gardons-nous d’en conclure que les Égyptiens s’envoyaient des mines au Sphinx en fumant clope sur clope, car les produits retrouvés dans ces momies n’existaient qu’en Amérique du Sud, inclinant les chercheurs à suspecter une mésentente.

Ou les pharaons noirs, selon leur propension à se laisser influencer par les clichés.

Ou les pharaons noirs, selon leur propension à se laisser influencer par les clichés.

Sauf pour le haschisch ; la substance existant déjà à cette époque en Asie, on peut imaginer qu’un pharaon ait eu le bras assez long pour trouver quelqu’un-qui-connaissait-quelqu’un et dégoter un bon plan. Pour le reste par contre, la seule solution impliquerait des voyages transocéaniques et des contacts avec les cartels de drogue pré-colombiens, ce qui est peu probable.

Les Aliens-Mayas-Atlantes traversant les cieux dans leur pyramides intergalactiques, réduits à l'état de simples trafiquants de narcotiques ? Nous ne saurions le tolérer.

Bien sûr, il y a la piste des extraterrestres. Mais les Aliens-Mayas-Atlantes, traversant les cieux dans leur pyramides intergalactiques, réduits à l’état de simples trafiquants de narcotiques ? Nous ne saurions le tolérer.

De toute façon, les chercheurs doutent que les Égyptiens aient consommé aucune de ces drogues : les quantités retrouvées dans leurs dépouilles sont très faibles et certains considèrent l’apparition de ces traces comme étant une part naturelle de la momification, ou un résidu des substances employées durant l’embaumement en lui-même.

J’ai lu d’autres suggestions, parmi lesquelles la nicotine pourrait bêtement résulter des clopes fumées par les visiteurs des musées ou les égyptologues qui bossaient sur les momies (au sens figuré), ou encore que ces dernières pourraient être des fausses.

« Made in China. Merde. »

« Made in China. Merde. »

Et si ce dernier point vous paraît bizarre, sachez qu’apparemment, ainsi qu’on en parlait dans un ancien billet, il fut un temps où les momies étaient un peu le truc branché à avoir chez soi, jusqu’à ce qu’une résurgence du choléra ne mette un terme à cette charmante tendance ; au cours de cette période, un trafic de fausses momies aurait vu le jour, résultant de corps momifiés puis vieillis artificiellement. Je n’en sais pas beaucoup plus et c’est bien dommage, mais vous connaissez internet, c’est difficile d’y trouver du concret ; j’y ai même lu une théorie selon laquelle certaines communautés de junkies avaient pour coutume de momifier leurs morts et de les vendre à la science, j’imagine selon une étude menée sur un film américain des années 70.

Des amphores romaines retrouvées dans la baie de Rio

Il est aujourd’hui communément accepté que les Espagnols n’ont pas été les premiers Européens à arpenter le nouveau monde, ayant été notamment coiffés au poteau par les Vikings. La différence, c’est que contrairement aux Normands, les Espagnols ne se sont pas fait rejeter à la mer comme des nuls au premier conflit et ont imposé la lourde botte ferrée de l’amour du Christ à tout le continent.

Néanmoins, les théories ne s’arrêtent pas qu’aux Scandinaves et nombreux sont ceux qui pensent que les premiers contacts ont eu lieu durant l’antiquité déjà. Phéniciens, Carthaginois, Berbères, Romains, Égyptiens, Perses, si l’on en croit tout ce qu’on lit sur internet, il n’est pas une nation antique qui n’ait établi son comptoir commercial sur les côtes américaines.

Notamment grâce aux Atlantes et aux crânes de cristal.

Notamment grâce aux Atlantes et aux crânes de cristal.

Bien entendu, tout bon historien ou archéologue pose sur ce genre de théorie la circonspecte froideur de ses petits yeux cachés derrière des lunettes à double foyer en passant ses doigts osseux dans sa longue barbe blanche ; toutefois, la découverte dans les années 80 d’une épave emplie d’amphores romaines dans la baie de Rio de Janeiro soulève des questions.

La trouvaille initiale revient à des pêcheurs, dont les filets s’abîmaient au contact des bords tranchants des poteries prises dans la vase depuis la nuit des temps ; par la suite, un plongeur archéologue amateur en émergea une série dont il vendit ici ou là quelques pièces avant de se faire foutre dehors du pays pour cette raison. Ensuite de quoi le Brésil déversa des tonnes de sable sur le site pour le protéger des voleurs et on n’en parla plus.

Si ça vous paraît confus, c’est parce que ça l’est ; sur les tonnes de sources qui en parlent, on en trouve rarement deux qui disent la même chose et l’on suspecterait volontiers le canular si la revue Science et Vie n’en avait parlé dans un article de février 1983. Certains pensent que si les amphores sont bien romaines, le navire qui les transportait était probablement plus moderne, et toute l’antique poterie garnissant la vase pourrait être une collection privée jamais arrivée à bon port. Et à l’autre bout du spectre des hypothèses, on dénonce la politique de l’autruche et accuse le Brésil d’avoir saboté le site pour ne pas avoir à reconsidérer l’histoire nationale, selon laquelle le pays fut découvert par le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral. Certains pensent même que c’est le Portugal qui a fait pression pour préserver sa gloire intacte.

Parce que tout le monde sait que les Portugais sont des gens agaçants qui nous rappellent au moins six fois par jour qu'ils ont découvert le Brésil.

Parce que tout le monde sait que les Portugais sont des gens agaçants qui nous rappellent au moins six fois par jour qu’ils ont découvert le Brésil.

Quoi qu’il en soit, l’essentiel demeure que des amphores romaines datant probablement du premier ou second siècle garnissent les fonds marins du Brésil sans qu’on sache comment elles sont arrivées là. Néanmoins, tant qu’on ne trouvera pas réellement une galère romaine sur le site, on pourra sans autre continuer à suspecter une méprise, d’autant que l’Espagne a, elle aussi, transporté des marchandises dans des amphores. Et si, finalement, les historiens n’excluent pas qu’il est imaginable, à défaut de plausible, qu’un vaisseau romain perdu dans l’océan aient pu, par miracle, atteindre les côtes d’Amérique, ils balaient l’hypothèse selon laquelle un commerce aurait pu exister entre les deux continents. Parce que finalement, et ils ont raison, un cas isolé d’antiquités romaines aux Amériques ne prouve rien. Oui mais…

Une tête de statue romaine dans une tombe aztèque

Quelque part au centre du Mexique se dressait un temps une ville aztèque du nom de Calixtlahuaca, laquelle, fidèle à la tradition de ce peuple, fut rasée par une cité rivale en 1510.

L'idée était qu'une fois Calixtlahuaca en cendres, plus personne n'aurait jamais besoin de prononcer son nom.

L’idée était qu’une fois Calixtlahuaca en cendres, plus personne n’aurait jamais besoin de prononcer son nom.

En 1933, l’archéologue José Garcia Payon entreprend des fouilles sur le site et y découvre notamment une sépulture inviolée, isolée du reste du monde par deux couches de béton. Dans ce caveau, il trouve nombre d’artefacts aztèques ainsi qu’une tête de statue romaine, négligemment posée au milieu du bazar comme si c’était normal.

« Professeur, il n'y a pas de nom sur la pierre tombale, c'est juste écrit « trouvez l'erreur ».

« Professeur, il n’y a pas de nom sur la pierre tombale, c’est juste écrit « trouvez l’erreur ».

Le problème, bien sûr, était que cette tombe ne pouvait qu’être antérieure à la chute de la cité en 1510, date à laquelle le territoire était encore ignoré des Européens, et qu’il n’existait à ce titre aucune raison valable d’y justifier la présence d’une œuvre romaine. On suspecta alors une méprise et consulta les plus grands archéologues au monde pour leur demander si la pièce était d’origine romaine ou aztèque.

La réponse la plus répandue était « vous vous fichez de moi ? »

La réponse la plus répandue était « vous vous fichez de moi ? »

Bientôt, la provenance de l’artefact ne faisait plus aucun doute et l’on se retrouva avec un objet indubitablement européen garnissant une tombe inviolée datant d’au moins dix ans avant la venue des premiers Européens au Mexique.

Dès lors, on en vint assez naturellement à suspecter un canular, mais sa réalisation n’est pas du tout évidente ; la sépulture étant restée intouchée durant de nombreux siècles, il semble impossible que quiconque ait pu y pénétrer avant les chercheurs. Quant à ces derniers, ils sont décédés depuis (probablement terrassés par une terrible malédiction romano-aztèque) et, s’ils étaient à l’origine de la blague, ce qui est jugé peu probable, ils ont emporté leur secret dans la tombe (à défaut d’un morceau d’œuvre classique). Et malgré tout, une fois la piste du canular écartée, on ne trouva pas grand chose d’autre à faire que suspecter celle du canular-bien-fichu, et l’on n’en sait pas tellement plus depuis.

Parmi les autres hypothèses, une avance qu’il est finalement possible que la pièce fut importée par les Européens ; après tout, l’Espagne conquérait l’empire Aztèque en 1521, soit onze ans après la chute de Calixtlahuaca, la marge est suffisamment étroite pour qu’on puisse imaginer que les deux histoires se soient croisées d’une façon ou d’une autre. Reste alors à expliquer pourquoi l’inquisiteur Cortés trimbalait une statue romaine sur lui en explorant le nouveau monde.

« Voyons ce que cette jungle nous réserve ! Juan tu prends la machette, Ramon tu t'occupes du plan et moi je transporte la tête de statue. »

« Voyons ce que cette jungle nous réserve ! Juan tu prends la machette, Ramon tu t’occupes du plan et moi je transporte la tête de statue. »

Los Lunas Stone, l’Arche d’Alliance du Nouveau Mexique

Lorsqu’en 1933 – une année difficile pour les historiens trop pragmatiques – le professeur Frank Hibben, archéologue au Nouveau Mexique, est accosté par un habitant lui parlant d’une pierre couverte de symboles, il s’attend à y trouver des inscriptions amérindiennes comme il en a tant vu et emboîte le pas de son guide avec son petit lexique « amérindien-anglais » en poche.

« Il est écrit : chez Castor Bricoleur, les poteaux à tipi sont à moitié prix jusqu'à la nouvelle lune. »

« Il est écrit : chez Castor Bricoleur, les poteaux à tipi sont à moitié prix jusqu’à la nouvelle lune. »

Une fois sur place toutefois, après avoir débarrassé la roche du fatras qui l’encombrait, il réalise rapidement que ce qu’il a sous les yeux, ce sont les les dix commandements gravés en hébreu sur une énorme pierre.

Ses premières déductions lui permettent d’établir que la roche est locale, qu’elle pèse entre 80 et 100 tonnes et qu’elle n’a probablement jamais été déplacée. Aussi, l’alphabet employé est un mélange de grec ancien et d’hébreu, inclinant le professeur à suspecter une origine samaritaine.

Bien sûr, la communauté scientifique reçut la nouvelle à coup de pierres et de vivats enragés, criant au canular et exigeant des recherches plus approfondies (probablement auprès des mêmes types qu’ils venaient de consulter pour savoir si la statue était aztèque ou romaine).

« On a une autre question : cette pierre est-elle une fresque amérindienne ou un décalogue samaritain ? »

« On a une autre question : cette pierre est-elle une fresque amérindienne ou un décalogue samaritain ? »

Et tandis que les professionnels se roulaient au sol en criant « c’est impossible ! », les amateurs, eux, compensaient leur manque de connaissance pratique par une imagination débordante et proposèrent diverses théories. L’une d’entre elles avance que la pierre pourrait provenir d’une des dix tribus perdues d’Israël, qui se serait vraiment très, très perdue, jusqu’à arriver au Nouveau Mexique. Une autre suppose qu’une partie du peuple Samaritain avait fui les persécutions de Byzance tellement loin qu’il s’était retrouvé à l’autre bout du monde. Dans tous les cas, on semble plutôt convaincu qu’une fois sur place, les nouveaux venus ne trouvèrent pas grand chose d’autre à y faire que graver le décalogue sur une grosse pierre et n’en parler à personne.

Quoi qu’il en soit, la théorie du hoax demeure largement privilégiée, même si, en 1995, un géologue examina la pierre avec des moyens modernes et avança que l’inscription y avait été gravée il y a 500 à 2000 ans. C’est plus ou moins foutu pour la théorie de la tribu d’Israël (quoi qu’ils mirent peut-être très longtemps à traverser l’océan à pieds), mais pas totalement pour celle des Samaritains de Byzance. Mais bon, je ne suis pas un expert, mais j’imagine qu’il n’est pas moins absurde de prétendre que des Samaritains ont fui Byzance en s’installant au Nouveau Mexique que de penser que des Juifs ont échappé aux nazis en colonisant une autre planète.

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