La migration des Badass

Publié: 3 juin 2015 dans Histoire

Il a existé – et il existe encore – bien des pays où le bonheur de la population est la seule et unique préoccupation du gouvernement, à tel point que ce dernier se ruine en affiches et en programmes TV visant à rappeler aux citoyens à quel point ils sont heureux.

Alors qu'il est peu probable qu'ils l'oublient, puisque c'est la première chose qu'ils apprennent à l'école.

Alors qu’il est peu probable qu’ils l’oublient, puisque c’est la première chose qu’ils apprennent à l’école.

Tous ces pays ont généralement une chose en commun, à savoir que s’il est peu probable que quiconque veuille les quitter (puisqu’ils y sont si heureux), il est encore beaucoup moins vraisemblable que quelqu’un entreprenant la manœuvre y parvienne.

Il est écrit : « Les murs, les chiens, les gardes-frontières, les snipers, les miradors, les mines antipersonnel, les barbelés et les patrouilles incessantes se joignent à votre bien-aimé guide pour vous supplier de ne pas quitter le territoire. »

Il est écrit : « Les murs, les chiens, les gardes-frontières, les snipers, les miradors, les mines antipersonnel, les barbelés et les patrouilles incessantes se joignent à votre bien-aimé guide pour vous supplier de ne pas quitter le territoire. »

Mais au sein de ces populations coupées du monde, il se trouve toujours quelque part un bourrin aux tripes de titane prêt à relever le défi.

Le mur de Berlin n’est jamais qu’un mur

Pendant un bon moment, Berlin Ouest était habité par ceux qui avaient perdu la guerre et Berlin Est par ceux qui l’avaient complètement perdue. À l’ouest, on rêvait de réconciliation, de reconstruction et de nouveau départ ; à l’est, on rêvait de passer à l’ouest.

Mais évidemment, il n’était pas évident de réaliser ce rêve-là ; il y avait le gouvernement d’un vaste empire qui s’était assis pour prendre le temps de réfléchir posément à la meilleure façon d’empêcher des gens de passer d’est en ouest pour raconter que c’est moins bien à côté, et qui avait compensé un certain manque d’imagination par un sens accru de l’efficacité. Mur, barbelés, flingues, matraques, tout était là.

Et devant ce monstrueux étalage de force, il n’y avait guère que la ruse qui pouvait permettre de franchir la frontière en un seul morceau, et il s’en trouva bien quelques-uns pour passer en douce. Nous ne nous intéresserons néanmoins pas à ceux-là.

Car d’autres, comme Harry Deterling, n’ont jamais eu l’opportunité d’échafauder un plan de sortie subtil et alambiqué et devaient compenser par d’autres outils qu’ils avaient sous la main. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, un train. Tout un train.

« Allons franchir ce rideau de Berlin. »

« Allons franchir ce rideau de Berlin. »

Apprenant que l’unique voie reliant encore les deux parties de la ville allait être scellée incessamment, le conducteur de train Harry Deterling fait savoir à sa famille et ses proches que le dernier convoi pour la liberté partirait le 5 décembre 1961 à 19h33. Le jour venu, ils sont trente-deux à avoir pris un ticket.

Approchant du terminus, Deterling et son collègue gavèrent la machine de charbon avec une telle frénésie qu’elle dépassait bientôt les 50km/h et se ruait vers la dernière ouverture ornant encore le mur. Les fragiles palissades de bois en barrant l’accès ne firent bien entendu même pas illusion, et aucun coup de feu ne fut tiré par les soldats médusés.

Et c’est ainsi que vingt-cinq Allemands recevaient l’asile à Berlin Ouest ; seulement vingt-cinq, car une fois le train à destination, sept de ses passagers s’étaient dégonflés et étaient sagement rentrés à la maison. Le lendemain, la voie ferrée était démantelée et peu après l’ouverture n’était plus qu’un souvenir. Il n’était désormais plus possible de forcer son passage d’est en ouest.

Sauf si l’on s’appelait Wolfgang Engels et que l’on était remonté contre les forces de l’ordre parce qu’elles nous avaient accusé à tort d’avoir cherché à franchir le mur ; début 1963, Wolfgang et deux potes à lui se rendent dans un café-concert proche de la séparation et, je ne sais trop comment, finissent coffrés et accusés de Republikflucht, crime auquel la magie de la langue allemande octroie des airs d’impardonnable abomination.

Ils furent relâchés un peu plus tard, lorsque qu’il fut établi qu’il y avait bien un concert dans les environs, qu’ils portaient des tenues de soirée, que leur indignation devant leur arrestation paraissait totalement authentique et qu’ils n’avaient finalement rien fait d’autre que circuler pas très loin du mur, ce qui n’était pas interdit.

Juste insensé.

Juste insensé.

De retour chez lui, Wolfgang ne peut même pas pleurer dans les jupes de sa mère puisque cette dernière est membre de la Stasi et repasse encore une couche d’accusations à son fiston. Et vous savez comment sont les enfants : si vous les poussez à bout, ils font exactement ce qu’il faut pour vous contrarier. Vous leur refusez des caramels ? Ils se servent en douce. Vous fustigez leur imprudence ? Ils s’en vont jouer les funambules sur le toit. Vous les accusez de vouloir passer à l’ouest ? Ils défoncent le mur avec un véhicule blindé volé.

Vous leur dites de ne pas poser pour une photo mythique en ayant l'air adorable ? Les voilà à tout jamais dans l'Histoire.

Vous leur dites de ne pas poser pour une photo mythique en ayant l’air adorable ? Les voilà à tout jamais dans l’Histoire.

Aussi, le 16 avril 1963, Wolfgang s’approche d’un blindé dont il avait appris des rudiments de conduite auprès d’un soldat avec lequel il avait fraternisé et, se retournant, demande à la ronde si quelqu’un veut le suivre à l’ouest. Pas de réponse, sinon quelques regards atterrés. Quelques minutes après, le véhicule fonce plein gaz sur le mur et patatras.

« J'aurais dû m'en douter lorsqu'il m'a spécifiquement demandé quelle était la pédale des gaz et la direction du mur. »

« J’aurais dû m’en douter lorsqu’il m’a spécifiquement demandé quelle était la pédale des gaz et la direction du mur. »

ça aurait pu mieux se passer : là où Wolfgang avait espéré traverser le béton hideux dans un éclair de liberté et d’acier meurtri, il se retrouva encastré dans un trou trop petit pour laisser passer le véhicule en entier, lequel s’empêtra dans les barbelés. Engels connut exactement le même sort en tentant de s’extraire du véhicule et se prit même une balle dans le dos avant que des gardes de Berlin Ouest n’ouvrent le feu à leur tour, poussant leurs collègues de l’est à se replier. Wolfgang fut laborieusement dégagé puis amené sur le comptoir d’un bar, où l’on s’occupa de lui mais lui refusa le cognac qu’il demandait.

« Ce n’est pas clair : je suis à Berlin Ouest ou au paradis ? »

Peu de temps après, il était à l’hôpital et recevait l’asile en RFA, avant de partir retrouver de la famille à Düsseldorf, littéralement le plus à l’ouest possible en Allemagne.

Un maître du jeu d’échecs mate le KGB

Lorsque vous quittiez l’URSS pour une affaire à l’étranger, la mère patrie s’arrangeait pour que vous ne vous attardiez pas en route. Il fallait à coup sûr un esprit très ingénieux et une forte capacité d’anticipation pour se soustraire à sa bienveillante vigilance.

Néanmoins, ces qualités vont généralement de pair avec une bonne maîtrise du jeu d’échecs ; en 1980, le joueur professionnel et pianiste Igor Ivanov, de passage à Cuba pour un tournoi international (URSS et Cuba), sait qu’il ne connaîtra peut-être jamais une autre occasion de fuir l’oppression du parti. Il saura la saisir.

Malgré ses millions de pions, l'URSS peut-être mise en échec par un ingénieux déplacement de fou.

Malgré ses millions de pions, l’URSS peut-être mise en échec par un ingénieux déplacement de fou.

Il faut savoir que le trajet du retour comprenait une courte escale au Canada pour un ravitaillement. Pendant que des agents du KGB demeuraient à l’intérieur de l’habitacle en compagnie d’Ivanov, le personnel technique s’affairait dans et autour de l’appareil, et le joueur professionnel avait eu le temps de s’assurer que les conditions nécessaires à son plan étaient réunies.

Les minutes s’égrainent, Igor sait ce qu’il a à faire. Dans sa poche, un jeu d’échecs miniature. Dans son esprit, un rêve interdit, un plan mûrement réfléchi et la parfaite connaissance des gardes qui l’entourent ainsi que des réactions à prévoir. À un moment donné, alors que l’ambiance dans l’appareil est à la détente, Ivanov, l’air de rien, déplace son premier pion sur l’échiquier de son génie : il se lève.

Ensuite il se rue vers la porte, l’ouvre, se précipite hors de l’avion et dasvidania tout le monde. Les agents du KGB à son train n’arriveront pas à temps pour l’empêcher de demander et de recevoir l’asile.

« Bienvenue au Canada, ne manquez pas de goûter à notre célèbre poutine ! »

« Bienvenue au Canada, ne manquez pas de goûter à notre célèbre poutine ! »

J’aurais peut-être dû préciser que l’escale au Canada n’était pas planifiée.

Un pilote soviétique fait appel à Morphée

Si vous envisagez de quitter la grisaille soviétique et que vous êtes pilote de chasse, vous n’avez pas besoin de chercher bien loin pour trouver un moyen de transport apte à faire le job. En revanche, on ne va pas vous laisser grimper dans un appareil et filer vers le soleil couchant sans vous poser des questions. L’avion appartient au parti, et vous aussi.

En 1989, Alexander Zuyev, aviateur d’élite fraîchement recalé à l’examen de pilote de prototypes militaires, prit la décision que nous prenons tous au moins une fois dans nos vies : partir en Californie pour devenir une star. Il y parviendra, et sa route vers les sommets passera par de la farine, des œufs, du lait et un MiG-29.

Ainsi, le 20 mai, le jeune Alexander arriva à sa base avec un beau, gros gâteau aux fraises, une idée derrière la tête et des somnifères broyés dans sa pâtisserie. Il en distribua généreusement à tous ses collègues pilotes ainsi qu’aux membres de son équipe, sauf à ceux qui devaient, par exemple, s’acquitter des tâches techniques pour que les appareils puissent voler. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais il a probablement quitté le pays avec quelques ennemis de plus.

« Désolé, Mikhaïl. La guerre nécessite des sacrifices. »

« Désolé, Mikhaïl. La guerre nécessite des sacrifices. »

Quelques temps après, pas mal de monde roupillait dans la base aérienne et, à proximité des appareils, le soldat de piquet s’énervait de ne pas voir la relève arriver (déjà qu’il avait été privé de gâteau) ; à la place, c’est Zuyev qu’il voit approcher, lui annonçant que son remplaçant aurait du retard et qu’il venait le relever le temps qu’il se pointe. Le soldat, sans doute trop content de pouvoir filer à la cantine, lui remet son arme et le laisse seul avec ses nouveaux amis les MiG-29.

Je suis navré de vous avoir donné envie de gâteau aux fraises.

Je suis navré de vous avoir donné envie de gâteau aux fraises.

Alexander, qui avait préalablement coupé les téléphones de la base, fait chauffer le moteur d’un jet et a juste le temps d’y grimper lorsqu’une bidasse arrive et ouvre le feu. Touché à l’épaule, il parvient à décoller et s’éclipse pendant qu’au sol, on réalise que tous les pilotes supposés lui donner la chasse dorment à poings fermés.

Peu après, le pilote blessé mais tout sourire atterrit en Turquie ; une fois retapé, il demande aux États-Unis une petite place pour lui et ses connaissances avancées des forces aériennes russes et emménage à San Diego, où il entame une fructueuse collaboration avec l’armée de l’air.

Les USA ne pouvaient pas refuser les services d'un homme qui était à la fois pilote d'élite et pâtissier.

Les USA ne pouvaient pas refuser les services d’un homme qui était à la fois pilote d’élite et pâtissier.

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