Ces fantômes qui s’ennuient

Publié: 30 juin 2015 dans Arts et lettres

Bon, décrivez-moi votre vision générique d’un fantôme.

Mouais : un esprit recouvert d’un drap sur un pas de porte, une enfant aux cheveux noirs et raides s’extirpant de votre téléviseur, un spectre verdâtre traversant vos murs ou encore une entité invisible vous traînant dans l’escalier, rien de bien original si vous voulez mon avis.

On voit bien que vous n’avez jamais rencontré de vrais revenants. Si c’était le cas, vous ne vous référeriez pas qu’à de stupides clichés ressassés inlassablement par la télévision lorsqu’on aborde le sujet.

Désolé, mais si vous n'êtes pas visibles à nos yeux, vous ne pouvez pas venir gâcher nos photos avec votre air maussade. C'est comme ça.

Désolé, mais si vous n’êtes pas visible à nos yeux, vous ne pouvez pas venir gâcher nos photos avec votre air maussade. C’est comme ça.

Parce que dans les faits, il n’existe aucune raison valable pour qu’un esprit dématérialisé qui traverse les murs ait le moindre moyen de déplacer vos meubles. Ce n’est pas logique. Et il n’existe aucune théorie paranormale qui ne soit mise à bas par la froide analyse de la logique.

Une enfant possédée qui flotte dans les airs ? Absurde !

Une enfant possédée qui flotte dans les airs ? Absurde !

Dans la réalité, les esprits ont, malheureusement pour eux, accès à beaucoup moins d’outils. Là où notre fiction leur octroie le pouvoir bien commode de pousser des chevaux à galoper vers un précipice, les spectres réellement recensés dans notre monde triste et terne n’ont pour tout moyen de nous communiquer leur présence que des pouvoirs pathétiques, comme par exemple déplacer le beurre. Ce n’est même pas une blague.

Le fantôme qui déplace le beurre

Dans les histoires de revenants, il existe souvent un lien entre ledit revenant et le lieu ou la personne qu’il hante ; cela peut adopter bien des formes, comme par exemple un artefact extirpé d’une tombe profanée, un mystérieux talisman ayant appartenu à une lignée de rois maudits ou le pot de beurre de grand-mère.

Conte d'épouvante.

Conte d’épouvante.

C’est sûr qu’au chapitre des antiquités maudites, la céramique de grand-maman semble manquer de cachet, mais tous les fantômes n’ont pas forcément accès à quelque statue de divinité oubliée du fond des âges et doivent parfois se résoudre à faire avec ce qu’ils ont sous la main.

Donc notre histoire commence un beau matin, alors que Heather prépare des toasts dans sa cuisine pour ses deux enfants. Elle pose le pot de beurre sur le comptoir de la cuisine, se retourne pour mettre les pains dans le toaster et, lorsqu’elle reprend sa place initiale, stupeur : le beurre a disparu !

* note sinistre à la contrebasse *

* mélodie lugubre jouée à la contrebasse *

Elle commence par suspecter ses enfants plantés devant la télé au salon, mais ces derniers clament leur innocence et ajoutent qu’il est stupide de perdre un pot de beurre, jouant inconsciemment le jeu du spectre qui cherche probablement à retourner les membres de la famille les uns contre les autres.

Au lieu d’aller rosser ses gosses et de les enfermer dans le placard pour qu’ils y méditent sur la pertinence de traiter leur mère de stupide, Heather bâche l’affaire et décide de flanquer les toasts à la poubelle, parce que c’est clairement sa seule option dans cette situation inextricable. Mais alors qu’elle s’apprête à commettre l’irréparable, elle constate que le beurre est à nouveau à sa place.

Et personne ne voulait la croire, la laissant seule avec la Peur.

Et personne ne voulait la croire, la laissant seule avec la Peur.

Quelques temps plus tard, ce fut au tour de son mari de flirter avec l’irréel tandis que le pot de beurre avait disparu du comptoir de la cuisine où il l’avait posé. Quand il en parla à sa femme, celle-ci fit péter le badassomètre en affirmant tranquillement qu’il était hanté et reviendrait dans une minute. Lorsque le mari, visiblement ok avec l’explication, retourna à la cuisine, le beurre, comme promis, avait reparu.

Depuis, la famille s’est habituée à la Malédiction du Pot de Grand-Mère et compose avec le fait qu’il se volatilise parfois pendant quelques instants. Et elle a bien raison : après tout, si les fantômes existent et que nos interactions se limitent à de rares et brèves disparitions, autant hausser les épaules et laisser faire, parce que si on se fâche et qu’ils partent en mode poltergeist, la maison va finir en miettes et tout le monde aura perdu. Bel exemple de cohabitation.

Par contre, je ne sais pas si personnellement je goûterais à du beurre qui a fait un crochet par l’au-delà. Allez savoir ce qu’ils ont fait avec, là-bas…

Le fantôme qui sonne à la porte

Question hantise pas forcément mortelle mais franchement gonflante, c’est Emily Miller, dans le Tennessee, qui remporte la palme. Et de loin : la pauvre veuve âgée a dû composer avec un fantôme qui venait sonner à sa porte pratiquement toutes les nuits, toujours à trois heures du matin. Comme ça. Pour emmerder.

Contrairement à notre amie Heather, Emily n’a pas tout de suite sauté à la conclusion d’un esprit des limbes, mais a fini par s’y résoudre en éliminant progressivement toutes les autres options.

Une nuit paisible dans le Tennessee.

Une nuit paisible dans le Tennessee.

Tout d’abord, parce que vous savez comment sont nos aînés, elle suspecta les gamins du quartier, ou quelque voisin haineux. Bien décidée à mettre la main sur le coupable, elle commença à veiller dans l’obscurité, mais jamais personne ne venait sonner à sa porte lorsqu’elle était éveillée.

La police tenta bien de l’aider, mais sans succès – sinon ça ne serait pas une vraie histoire de fantôme. Emily fit alors appel à son fils, lequel installa une caméra de surveillance sur le pas de porte. En vain : alors que la sonnette continuait à s’activer chaque nuit, personne n’était visible sur les images.

À ce stade, j’imagine que vous et moi changerions d’hémisphère dans l’heure qui suit, mais les habitants du Tennessee sont rudes ; Miss Miller attendit encore deux à trois ans avant de recourir aux grands moyens : elle et son fils (surtout son fils) se retroussèrent les manches et réglèrent définitivement son compte à cette fichue sonnette en l’arrachant du mur sans autre forme de procès. Aussi, lorsqu’elle résonna quand même la nuit suivante, Emily n’eut pas d’autre choix que de conclure au paranormal.

Parce qu'une sonnette hantée lui paraissait apparemment moins invraisemblable qu'un problème dans sa tête.

Parce qu’une sonnette hantée lui paraissait apparemment moins invraisemblable qu’un problème dans sa tête.

La malheureuse arrivait gentiment à court de solutions. Au lendemain de la nuit tragique où sa sonnette trouva le moyen de s’actionner en dépit du fait qu’elle avait cessé d’exister, Emily se rendit à sa paroisse et demanda de l’aide au pasteur. Celui-ci lui affirma qu’elle serait surprise du nombre de personnes victimes de ce genre de mésaventures (zéro ?) et la suivit en son domicile avec son chapelet, son crucifix, sa bible et sa Holy Mace+3 pour y pratiquer un exorcisme. Au terme de celui-ci, un flash lumineux éclata en même temps qu’un fracassant coup de tonnerre.

Indiquant que la session fut pratiquée par temps orageux, ce qui est imprudent.

Indiquant que la session fut pratiquée par temps orageux, ce qui est imprudent.

Ainsi fut chassé du territoire des vivants l’esprit malicieux de la sonnette maudite du Tennessee. Mais il ne fut pas le seul à quitter la baraque puisqu’Emily emménagea ailleurs le jour même où l’exorcisme fut mené à bien ; après avoir vécu un demi-lustre avec un démon sur son seuil, Miss Miller prit la seule décision logique en cette situation, à savoir mettre les voiles, le jour où elle remporta la partie. On ne saura jamais pourquoi. Match nul, donc.

Dans son nouveau domicile, Miss Miller affirme ne plus être dérangée et rit aujourd’hui de toute cette histoire (ils sont vraiment rudes dans le Tennessee). Elle exclut l’hypothèse d’avoir été hantée par son défunt mari, car celui-ci, dit-elle, était un homme doux et aimant qui ne la hanterait jamais, ce qui est sans aucun doute la pensée la plus tendre qui puisse découler de plusieurs années de lutte avec un démon.

Quant à la maison en elle-même, j’ignore si elle est encore debout à l’heure qu’il est, et, le cas échéant, si quelqu’un serait assez fou pour oser s’installer sur ce qui est clairement une ancienne fabrique de sonnettes indiennes.

Le fantôme qui fait tomber le paquet de snacks aux fruits

Souvent, les histoires paranormales incluent un fantôme terrifiant qui s’avère au final être une victime malheureuse d’un meurtre non élucidé, dont l’esprit est maintenu dans le royaume des vivants par un fort sentiment d’injustice et d’amertume. Privé de repos, l’être désincarné cherche alors à rétablir l’équité, généralement en épouvantant les gens qui passent dans les environs.

« Désolé de vous avoir fait mourir de peur en apparaissant spontanément inondé de sang quand vous arriviez en haut de l'escalier. J'essayais juste de vous dire qu'au dix-neuvième siècle, j'ai été abattu par un cousin pour une affaire d'héritage. »

« Désolé de vous avoir fait mourir de peur en apparaissant spontanément inondé de sang quand vous arriviez en haut de l’escalier. J’essayais juste de vous dire qu’au dix-neuvième siècle, j’ai été abattu par un cousin pour une affaire d’héritage. »

Ces histoires-là sont souvent les plus effrayantes, à cause du côté « on est tous des victimes impuissantes ». Et si ces fantômes sont les plus terrifiants et les plus dangereux, quoi de plus logique qu’on les rencontre en Australie ?

C’est en effet dans la ville d’Adélaïde que le malheureux Bora Altintas, refroidi en septembre 1998 à l’arme à feu, se releva du monde des ombres en se disant « flûte, je suis toujours sur Terre alors que je suis mort (et je m’appelle Bora) ! ». La police ne trouva jamais le coupable et reste à ce jour incapable de deviner qui aurait pu vouloir du mal à ce boxeur professionnel membre d’un dangereux gang de bikers, dealer d’héroïne et pratiquant l’extorsion de fond pour arrondir ses fins de mois. Aussi, l’âme du défunt erre-t-elle depuis lors dans les alentours du lieu de son décès, en l’occurrence un supermarché.

Vous voyez, c'est exactement pour ça qu'on demande aux gangs de régler leurs comptes dans des châteaux en ruine et des cryptes.

Vous voyez, c’est exactement pour ça qu’on demande aux gangs de régler leurs comptes dans des châteaux en ruine et des cryptes.

Et qu’est-ce que vous faites lorsque vous êtes l’entité dématérialisée d’un racketteur violent ? Exactement : vous faites tomber le paquet de roll-ups.

Un beau matin, Norm Hurst, propriétaire du supermarché concerné, arrive à son travail et constate qu’une boîte de snacks traîne négligemment par terre, alors qu’il se souvenait distinctement qu’aucune boîte de snacks ne traînait négligemment par terre lorsqu’il avait quitté le magasin la veille. En consultant les images de vidéosurveillance – parce qu’apparemment Hurst est du type à aller jusqu’au fond des choses – il s’aperçoit que la réalité dépasse ses pires craintes (si tant est que ses pires craintes étaient que quelqu’un ait délicatement déposé la marchandise par terre) : le carton avait été jeté ici sans égard aucun, traversant dans son vol le rayon des pâtes. Son emplacement d’origine était à douze mètres du point de chute.

C’est ainsi que du jour au lendemain, la vie de Norm Hurst bascula à tout jamais dans l’ombre de l’au-delà lorsqu’il eut à se baisser pour ramasser le paquet de Fruit Roll-Ups et parcourir douze mètres pour le ranger à sa place. Mais gardons-nous de trop le plaindre : au moment de l’achat du commerce, Hurst avait été prévenu que les lieux étaient hantés et avait inexplicablement décidé de ne pas tenir compte de l’avertissement. Comme on dit, cet homme-là avait tendu le bâton pour ranger les roll-ups.

Et les conséquences de sa damnation ne se firent pas attendre : alors que la vidéo se répandait sur Internet, Hurst était bientôt envahi par les chasseurs de fantômes en herbe et les appels de personnes le contactant pour lui raconter leurs propres histoires de revenants.

« Nous sommes un commerce madame, je regrette que votre malle flotte au milieu du salon mais je ne peux rien faire pour vous. »

« Nous sommes un commerce madame, je regrette que votre malle lévite au milieu du salon mais je ne peux rien faire pour vous. »

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