Comment révéler bêtement un secret d’État

Publié: 5 novembre 2015 dans Sciences sociales

On sait qu’aujourd’hui, une enveloppe traînant sur un banc public n’est pas une cachette moins sûre pour vos données personnelles que là où elles sont maintenant, à savoir sur Internet. Beaucoup de personnes craignent de voir leur sphère privée leur échapper et partagent régulièrement leurs angoisses sur les réseaux sociaux, en même temps que leur adresse, les photos de leur maison et les dates de leurs prochaines vacances à l’autre bout du globe.

Mais n’allez pas croire que le plus grand risque pour vos données personnelles soit le vil pirate tapi dans sa tanière, oh non. Celui-là, pourquoi s’en prendrait-il spécifiquement à vous ?

Non, le gros risque, c’est que vos données personnelles soient gérées par un manche. Comme eux, là :

Une base secrète d’ISIS est ventilée à cause d’un selfie

L’État Islamique arbore des bannières noires, anéantit tout ce qui est culturel, a déclaré la guerre à la moitié de la planète et ses guerriers épousent de force les enfants de leurs victimes, c’est à croire que son but premier est de donner raison à Bush et à ses poncifs sur la lutte du Bien contre le Mal. Cette organisation serait particulièrement dangereuse si on vivait tous au treizième siècle, comme elle.

Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont impuissants ; ils ont déclenché le plus gros foin depuis Milosevic, ont mis une partie du Moyen-Orient à feu et à sang et provoqué une gigantesque crise humanitaire.

Ils ont aussi un talent fou pour pousser la lie de l'Occident à s'exprimer.

Ils ont aussi un talent fou pour pousser la lie de l’Occident à s’exprimer.

Au-delà de ça par contre, ils sont un peu coincés. Leur Djihad se veut un ouragan planétaire dévastant tout sur son passage, mais dans l’état actuel des choses, ils se retrouvent surtout à combattre les armées de l’air les plus avancées au monde avec ce qu’ils ont pu dénicher de mieux comme armes de l’ère soviétique en Iraq et en Syrie. Quant à leurs soldats, une bonne partie sont des agités occidentaux attirés par des promesses de meurtres et de viols, certainement pas prêts à mourir pour leur cause.

Et pour finir, ils doivent maintenir un secret absolu quant aux emplacements de leurs repaires tout en noyant les réseaux sociaux sous la propagande. Ça commence à faire pas mal de balles avec lesquelles jongler, et il n’est pas rare que l’une ou l’autre tombe à terre.

En début d’année, une bidasse de l’EI publie un selfie sur les réseaux sociaux en ajoutant un commentaire du type « moi dans les locaux de la base top-secrète d’ISIS, dans le fond vous pouvez voir la mosquée typique et l’ancienne ambassade du Mali ». Apparemment, personne ne lui avait dit que l’EI avait fâché pas mal de monde et que certaines personnes consacraient beaucoup de temps à ratisser les réseaux sociaux à la recherche d’indices.

« Hé, regardez ça, la moitié de l'état-major américain aime ma photo ! »

« Hé, regardez ça, la moitié de l’état-major américain aime ma photo ! »

22 heures et un passage de jets plus tard, la base n’était plus qu’un amas de décombres fumantes.

Un membre du congrès américain pense que les Japonais ne savent pas lire

Courant 1943, Andrew Jackson May, membre du congrès américain et député aux affaires militaires, rentre de Pearl Harbor avec de bonnes nouvelles, ce qui, durant la guerre du Pacifique, n’était pas si courant. L’information concernait l’incapacité des Japonais à détruire les sous-marins américains, car ils estimaient mal leur profondeur et leurs charges explosaient trop haut pour les atteindre.

Andrew était si content qu’il eut l’irrépressible envie de partager l’information, pour frimer et un peu et remonter le moral du bon peuple. Aussi, lors de la conférence de presse qui suivit son retour, il expliqua les raisons pour lesquelles il n’y avait pas lieu de s’inquiéter pour les équipages des sous-marins.

À l'image : un homme d'état largement aussi niais qu'un ado membre d'ISIS.

À l’image : un homme d’état largement aussi niais qu’un ado membre d’ISIS.

Une fois en possession de cette information hautement sensible, l’ensemble de la presse la diffusa partout dans le monde où on trouvait des Américains, notamment à Honolulu, sans se poser la moindre question. Bien entendu, quelques jours et un canard à dix cents plus tard, les Japonais revoyaient le calibrage de leurs mines.

Le vice-amiral Charles A. Lockwood, commandant de la flotte sous-marine dans le Pacifique, émit rapidement une déclaration selon laquelle, je cite, « Andrew May sera ravi d’apprendre que désormais, les Japonais règlent leurs bombes pour exploser plus bas ». Après la guerre, le même Lockwood affirmera que l’idiotie de May, largement soutenue par celle de l’ensemble de la presse nationale, coûta la vie à huit-cents personnes et envoya dix bâtiments par le fond.

La Banque d’Angleterre envoie les plans du Brexit au Guardian

Par analogie au Grexit de la Grèce, le Brexit représente l’hypothèse où le Brésil l’Angleterre quitterait l’Union Européenne. C’est moins un projet concret qu’un débat houleux agitant la sphère politique et économique anglaise, mais l’idée est ardemment défendue par une poignée de conservateurs, comme un peu partout.

Et à l’heure où un référendum approchait en Angleterre et où la question de l’Europe était à nouveau sur le tapis, il n’était pas surprenant que la banque nationale étudie l’impact qu’un retrait aurait sur l’économie. Le sujet étant sensible, il fallait juste éviter de le rendre public, par exemple en l’envoyant par erreur à la presse.

C’est en substance ce que rappelait Sir Jon Cunliffe, vice-gouverneur de la Banque d’Angleterre, dans un mail qu’il fit parvenir à quelques huiles de l’organisation travaillant sur le projet, nommé « Project Bookend ». Il insistait sur la confidentialité que le groupe de travail devait respecter, les règles à suivre pour mettre le moins d’employés possible au courant ou encore les façons de botter en touche au cas où la presse devait poser des questions.

Parmi les rares destinataires du message, Jeremy Harrison, chef du service de presse, le fit suivre à une poignée de subordonnés. Et comme la formule « autocomplete » est une chose magnifique et qu’à la Banque d’Angleterre on n’a pas le temps de vérifier les adresses, le mail fut promptement envoyé au Guardian.

« J'ai envoyé le message aux intéressés. Voulez-vous que je fasse aussi suivre le rapport sur les plans militaires pour reconquérir l'Inde ? »

« J’ai envoyé le message aux intéressés. Voulez-vous que je fasse aussi suivre le rapport sur les plans militaires pour reconquérir l’Inde ? »

Quelques secondes plus tard, toute la nation était bien sûr au courant. La Banque d’Angleterre répondit aux questions tant bien que mal, fit un peu de place dans son agenda pour accueillir un certain nombre de politiques désirant ardemment poser des questions et ordonna à tous ses employés de désactiver l’autocomplete.

Un porte-parole des Talibans joint toute la mailing liste en Cc

Le travail de l’attaché de presse d’une organisation terroriste consiste la plupart du temps à revendiquer des attentats et des massacres, puis à en rajouter une petite couche en signalant que c’est bien fait et que Dieu est content. C’est pas franchement sorcier, mais dès lors, ces gens-là sont exposés à l’un des pires ennemis de l’internaute :

Ce simple champ a ruiné bien des couples et des carrières.

Ce simple champ a ruiné bien des couples et des carrières.

Concrètement, pour rappel, si vous envoyez un mail à une ou plusieurs personnes, vous utilisez le champ « A » ; si vous incluez des destinataires dont vous n’attendez pas de réponse ou d’action spécifique, vous les joignez en « Cc ». Et si vous souhaitez préserver leur anonymat, vous les mettez en « Cci ».

Mais dans les faits, cette option est une bête tapie dans l’ombre attendant patiemment son heure pour vous plonger dans l’embarras, parce qu’elle sait qu’un jour où l’autre, vous allez mettre la mauvaise personne au mauvais endroit et vous serez comme ça :

Car lorsque le Destin se met en marche, il n'y a pas de retour arrière.

Car lorsque le Destin se met en marche, il n’y a pas de retour arrière.

Ce qui nous renvoie à notre attaché de presse taliban ; un jour qu’il reçut tel ou tel massacre à faire valoir, le bon Qari Yousuf Ahmadi accomplit son travail avec brio en faisant suivre la bonne nouvelle à tous les médias, ainsi qu’à une pléthore de Talibans. Sauf que vous l’aurez compris, il se prit les pieds dans le tapis et copia toute la liste d’e-mails des Talibans non pas en Cci, mais bien en Cc.

C’est ainsi que le monde entier fit la connaissance de nombreux membres de l’organisation terroriste, parmi lesquels le gouverneur d’une province afghane, plusieurs politiques plus ou moins bien placés, des académiciens, des journalistes et un chef de guerre local.

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commentaires
  1. Evren Kiefer dit :

    J’ai encore pleuré de rire, merci 😀

  2. Labo dit :

    C’est super ! J’ai sincèrement cru que ce billet passerait inaperçu parce que j’ai eu peu de temps pour le faire, merci beaucoup !

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