La manivelle de la propagande

Publié: 21 janvier 2016 dans Histoire

Lorsque j’ai décidé d’écrire un nouveau billet sur la propagande, j’ai parcouru internet à la recherche de sujets (enfin, soyons honnêtes : j’ai parcouru Cracked) et j’ai vite remarqué que ceux que je voulais évoquer étaient tous d’origine allemande. Faut-il en déduire que nos amis teutons sont nuls en communication ?

Absolument.

Absolument.

Non, du tout. Seulement voilà, il faut admettre que l’Allemagne est un peu le Vegeta du Dragon Ball européen : on ne sait jamais tellement dans quel camp elle se situe, mais elle ne manque pas de véhémence et ne fait pas les choses à moitié. Et si cette métaphore vous paraît déplacée, c’est probablement parce que vous connaissez l’univers de Dragon Ball Z mieux que moi.

« Ach ! »

« Ach ! »

Mais bon, c’est donc parti pour un billet sur la « propallemande ». Vous allez voir que quand il s’agit de se prendre sa propre hache à double tranchant de la communication dans la couenne, un Allemand n’est pas plus mauvais qu’un autre :

Les Nazis exploitent le mythe du Titanic, naufrage s’en suit

Joseph Goebbels, Bouche de Sauron de l’Allemagne nazie, décide en 1942 que les Allemands aiment trop les Anglais et cherche à y remédier.

Comment les Allemands auraient-ils pu ne pas aimer le peuple qui venait d'humilier leur Sancho Panza ?

Comment les Allemands auraient-ils pu ne pas aimer le peuple qui venait d’humilier leur Sancho Panza ?

Pour attirer l’opprobre éternel sur le Royaume-Uni, Goebbels choisit de faire appel à l’Histoire, ce qui, sachons l’admettre, est une excellente idée : si vous cherchez des raisons de détester les Anglais dans leur passé, vous n’avez vraiment qu’à vous servir. Toutefois, c’est assez curieusement vers le Titanic que se tourne la propagande allemande.

L’idée est de présenter un film s’articulant autour du célèbre drame ; le réalisateur Herbert Selpin est initialement choisi et s’attelle à la tâche, aidé par un scénariste qui se trouve aussi être lieutenant dans la marine allemande. Au cours d’une altercation avec ce dernier, qui voit Herbert employer un peu trop souvent le mot « Scheisse » pour parler de l’armée, le réalisateur est arrêté et se pend dans sa cellule avec ses propres bretelles, bien aidé il est vrai par la S.S.

C’est Werner Klinger qui est désigné pour reprendre le flambeau et, en 1943, le film est prêt à paraître en salle. Son scénario y est assez simple ; c’est un peu comme celui que nous connaissons, mais en remplaçant un couple très amoureux par des gentils Allemands.

Wie einst, Lili Marleen...

Wie einst, Lili Marleen…

L’un d’entre eux est notre héros, lieutenant de bord s’opposant fermement aux décisions des cupides Anglais de lancer la machine à toute vapeur à travers les icebergs pour gagner plus d’argent ; lors du naufrage, il sauve une pléthore de femmes et d’enfants, de même que le riche propriétaire du navire, afin qu’il puisse répondre de ses crimes devant la justice. Puis, alors qu’il s’apprête à mourir dignement, il repère un enfant en pleurs et gagne avec lui un canot de sauvetage à la nage. À terme, il est blâmé par les tribunaux et les riches Anglais sont acquittés.

Le film s’arrête parfois sur des histoires véridiques, notamment le sacrifice d’Isidor Straus, qui refusa de prendre la place d’une femme ou d’un enfant et qui, avec son épouse Rosalie, choisit de rester à bord du vaisseau mourant. Je crois par contre que le film a omis de préciser que le couple était Juif.

Hélas, la production ne fut jamais diffusée en Allemagne Nazie, où l’on considéra que le public ne serait pas forcément très réceptif envers un film catastrophe à une heure où tout le pays était abondamment bombardé.

Comble de l’ironie, le bateau sur lequel la plupart des scènes avaient été tournées fut coulé en 1945 par la RAF, alors que les Allemands s’en servaient pour transporter des prisonniers des camps de concentration. Le bilan dépassa les 5000 morts, soit largement trois fois autant que le naufrage du Titanic lui-même.

Les Allemands avaient quand même vu juste sur un point : l'Angleterre n'a pas son pareil pour noyer des gens.

Les Allemands avaient quand même vu juste sur un point : l’Angleterre n’a pas son pareil pour noyer des gens.

Le Kaiser n’a rien compris

Si la deuxième guerre mondiale a battu à peu près tous les records, la première reste peut-être la plus sordide. Tiraillée entre des pouvoirs décisionnels de plus en plus complexes et une industrie en pleine expansion, elle atteignit une proportion que personne n’avait pu prévoir et encore moins maîtriser.

À terme, elle causa l’effondrement de la Russie, de l’Allemagne, de l’Empire Ottoman et de l’Autriche-Hongrie, chose qui ne doit rien au hasard : incapables d’envisager une fin au conflit, ces pays avaient mené leurs propres peuples au point de rupture, ce qui n’est pas un mince exploit. Le fiasco fut tel qu’ils parvinrent même à rater leur paix, qui débouchera sur la Seconde Guerre Mondiale.

Et l'agrochimie.

Et l’agrochimie.

Et pour bien comprendre à quel point ces gouvernements pouvaient être largués par les préoccupations de leurs habitants, il n’est pas inutile de se pencher sur l’exemple de Quentin Roosevelt, fils de l’ancien président Theodore Roosevelt.

À l’époque, la famille Roosevelt exerçait sur l’opinion qu’on avait des Ricains à peu près l’effet inverse de celui qu’inspire la famille Bush aujourd’hui. Aussi, lorsque l’Oncle Sam prit part à la Première Guerre Mondiale aux côtés des Alliés, Quentin Roosevelt ne mit pas longtemps à se forger une réputation en tant qu’aviateur et était respecté autant par ses alliés que par ses ennemis.

Lorsqu’il fut abattu au dessus de Chamery, le monde fut ébranlé par la nouvelle. Les Allemands, qui contrôlaient le terrain sur lequel s’était crashé Quentin, lui rendirent des honneurs militaires et l’enterrèrent en grande pompe. Même le monument qui fut édifié plus tard en son honneur devint, selon la volonté de Mme Roosevelt Senior, d’utilité publique en servant d’abreuvoir.

« Ceci est mon sang. »

« Ceci est mon sang. »

Il paraissait que tous avaient saisi la portée du sacrifice d’un fils d’ancien président américain, venu mourir loin de chez lui pour défendre des idées qui lui étaient chères. Tous, sauf Guillaume II, manifestement.

Celui-ci préféra en effet utiliser la photo de la dépouille du malheureux à des fins de propagande en faisant du cliché une foutue carte postale, pensant que la vue d’un soldat respecté mort au combat inciterait les Allemands à en tuer d’autres au nom du Kaiser.

Humour impérial.

Humour impérial.

C’était en Juillet 1918 ; Guillaume II ne pouvait pas le savoir, mais il lui restait très peu de temps à régner. Son geste, supposé éveiller la ferveur patriotique de ses soldats qui mourraient déjà par millions depuis cinq ans, poussa surtout ces derniers à se demander pourquoi un fils de président américain était venu risquer sa vie dans ce combat alors même que les enfants du Kaiser se tenaient à distance prudente de tous les fronts. En outre, voir que l’on se tapait les cuisses en haut lieu devant la photo d’un soldat mort inclina les soldats allemands à se questionner sur la portée de leurs propres sacrifices.

À terme, l’effet du cliché sur le moral des troupes, déjà pas franchement au beau fixe, fut si désastreux que l’on considère aujourd’hui que la mort de Quentin Roosevelt fut la troisième plus significative de la guerre, après celles de l’Archiduc d’Autriche et du Baron Rouge. Pas mal, quand on sait que la Grande Guerre a tué environ dix millions de gens.

Mais n’allons pas déduire de ces deux exemples que la propagande Allemande a systématiquement donné l’effet inverse du résultat souhaité. Dans certains cas, l’échec ne fut remarqué que bien plus tard. Heureusement :

Le bébé Aryen parfait est Juif

Dans les années 30, le parti Nazi était constamment à la recherche de mots simples et de phrases faciles à retenir pour rappeler aux Allemands qu’ils formaient le peuple le plus brillant au monde. La nation n’était alors qu’une longue réclame emplie d’enfants heureux, de travailleurs honnêtes, de familles unies et de Juifs persécutés.

En 1935, Goebbels décide d’en remettre une petite couche au concept de la race aryenne et organise, par le biais d’un magasine, un concours du plus beau bébé Allemand. Tous les parents et photographes du pays sont invités à envoyer leurs photos.

Parmi les participants au concours, Hans Ballin, photographe renommé, était très remonté contre le Troisième Reich et chercha à le ridiculiser en lui présentant le cliché d’une adorable fillette juive dont il avait tiré le portrait quelques mois plus tôt. Il y parvint admirablement, et la petite bouille était bientôt largement répandue dans toute l’Allemagne, figurant sur des affiches, des cartes postales et des devantures de magasins de journaux.

Pour les parents de l’heureuse lauréate, ce n’était ni la première, ni la dernière tuile ; originaires de Lettonie, ils s’étaient installés à Berlin peu avant l’émergence des Nazis, ensuite de quoi ils avaient réalisé qu’ils auraient pu faire un meilleur choix. Dès lors, ils firent essentiellement profil bas, entreprise que ne facilitait en rien la diffusion à large échelle du visage de leur fille dans toute la capitale. En 1938, ils quittèrent l’Allemagne et regagnèrent la Lettonie, qu’ils fuirent derechef lorsqu’arriva l’armée russe pour s’installer à Paris, qu’ils délaissèrent pour les USA lorsque la ville des lumières fut envahie à son tour.

« Vous êtes sûrs que vous ne portez pas un peu la poisse ? »

« Vous êtes sûrs que vous ne portez pas un peu la poisse ? »

Ce n’est qu’après la chute du Troisième Reich que l’histoire fut révélée au grand jour et que l’on connut l’origine de la plus jeune personne à avoir jamais dupé le Führer.

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