Les lueurs dans les ténèbres

Publié: 23 juin 2016 dans Histoire

Vous avez très exactement un quart de seconde pour me citer un personnage historique très méchant.

Voilà. Si vous avez pensé à n’importe qui d’autre qu’à Hitler, il y a de bonnes chances que vous ayez dépassé votre quart de seconde. C’est parce qu’on aime notre histoire à la fois claire et romanesque : les malheureux Aztèques furent vaincus par les méchants Espagnols, les nobles Carthaginois anéantis par les fourbes Romains, les raffinés Britanniques repoussés par des nationalistes indiens, etc.

Or, le tableau mérite un peu plus de nuances ; ce billet sonnera comme une mauvaise nouvelle pour les manichéens et une bonne nouvelle pour mes futurs opposants en politique cherchant à me décrédibiliser en retirant mes citations de leur contexte :

Les Nazis avaient raison

On peut reprocher beaucoup de choses aux Nazis, notamment cette histoire de guerre, là. Ils ont piétiné les valeurs de la démocratie, imposé leur force aux plus faibles, désigné des boucs émissaires, pillé les plus démunis et délibérément déclenché un génocide.

Photo de nazis n° 354154348

Donc à peu près ce qui se pratique aujourd’hui un peu partout en occident, plus un génocide délibéré.

Toutefois, si on veut être de bonne foi, on doit au moins leur reconnaître les qualités de leurs défauts ; par exemple, lorsque vous cassez les pieds à tout le monde en prétendant appartenir à une race supérieure, le moins que vous puissiez faire est de chercher à rester en bonne santé. C’est pourquoi les Nazis furent les premiers à démontrer les dangers liés à la cigarette.

C’est en effet sur leur sol que furent menées les premières études poussées sur le tabagisme, débouchant sur une dénonciation des risques encourus par les femmes enceintes fumeuses, une large prévention axée sur les plus jeunes, un bannissement de la clope dans nombre de lieux et de transports publics, l’invention du terme « fumeur passif » ainsi qu’une réglementation stricte sur la publicité.

N'oubliez pas : si aujourd'hui vos enfants peuvent jouer dans des environnements sains, c'est un peu grâce à Hitler.

N’oubliez pas : si aujourd’hui vos enfants peuvent jouer dans des environnements sains, c’est un peu grâce à Hitler.

Évidemment, ces louables efforts sont à mettre en corrélation avec les théories aryennes voulant des jeunes hommes sains pour mourir au front et des jeunes femmes saines pour offrir à l’Allemagne ses futurs soldats ; il n’en demeure pas moins que ce sont les Nazis qui actionnèrent en premier la grande roue de la lutte anti-tabac qui tourne encore aujourd’hui. Ces mecs-là étaient doués pour déclencher des conflits.

En un sens, c'est pas de chance pour les Nazis de s'être mis à dos les seules personnes qui ne pouvaient pas décemment leur reprocher d'avoir causé des millions de morts.

En un sens, c’est pas de chance pour les Nazis de s’être mis à dos les seules personnes qui ne pouvaient pas décemment leur reprocher d’avoir causé des millions de morts.

Pour finir, si vous cherchez à arrêter de fumer, vous apprendrez qu’Hitler lui-même est passé d’une consommation d’une trentaine de clopes par jour à zéro. C’est toujours bien de pouvoir s’inspirer de figures historiques.

Le premier tyran triompha de tous ses ennemis et du racisme

Un jour, un Mésopotamien eut une idée révolutionnaire : rassembler un maximum d’hommes armés pour aller rosser ses voisins et revendiquer leurs terres. Cet homme s’appelait Sargon, ce qui signifie « roi légitime », nom qu’il s’attribua lui même après avoir usurpé le trône de Kish à son prédécesseur, Ur-Zababa.

Une fois les rennes de Kish en mains, l’homme que que l’histoire retient comme le premier empereur connu leva la première armée connue et entreprit l’invasion de nombre de cités rivales.

Et de Chypre. En passant.

Et de Chypre. En passant.

L’empire d’Akkad était né. Sargon se trouva à la tête d’un vaste territoire et dut composer avec un non moins vaste problème, qui allait par la suite devenir quelque peu récurent au Moyen Orient : tous ces gens étaient certes ralliés sous une même bannière, mais ne s’aimaient pas du tout.

Or, Sargon, en tant que tout premier tyran de l’histoire, ne pouvait pas savoir qu’il était maintenant supposé instaurer une propagande, lever des brigades de la mort et créer une police secrète, aussi opta-t-il pour une autre méthode : il fit étudier les mœurs de chaque province conquise et administra ces dernières selon les rapports qu’on lui en faisait, créant une sorte de gouvernement à la carte en fonction des besoins et des coutumes de chaque territoire.

À leurs têtes, il nommait autant d’hommes à lui que de gouverneurs locaux, toujours dans le but d’harmoniser autant que possible les rapports entre conquérants et conquis.

N’allons pas croire que tout était rose pour autant : la conquête d’Akkad fut très moche et les soulèvements étaient durement réprimés. La force première de Sargon résidait avant tout dans son gant de fer, mais il convient d’admettre qu’au moins, il l’envoyait indifféremment dans la gueule de tous ceux qui faisaient trop de bruit, sans discrimination aucune.

« Vos culs sont tous égaux devant ma botte. »

« Vos culs sont tous égaux devant ma botte. »

Empire Aztèque : sacrifices et éducation pour tous

Pendant plusieurs siècles, les Aztèques exercèrent sur la Mésoamérique une domination si brutale qu’on voit bien qu’à aucun moment ils n’ont pris deux minutes pour se demander comment ils justifieraient tout ça devant une implacable force surgie d’au-delà des océans.

Les Aztèques développèrent leur empire essentiellement par la guerre, qui n’avait pas pour but de détruire ou de tuer, mais plutôt de soumettre, d’imposer de lourds tributs et de ramener des esclaves pour leurs travaux et leurs sacrifices.

Les extraterrestres avaient besoin de main d’œuvre pour bâtir leurs pyramides-portails-génératrices.

Les extraterrestres avaient besoin de main d’œuvre pour bâtir leurs pyramides-portails-génératrices.

Et c’est bien sûr les sacrifices que l’on retient aujourd’hui ; les esclaves, après tout, étaient relativement bien traités, pouvaient acheter leur liberté, n’étaient pas nécessairement privés d’avenir et leurs enfants naissaient libres, c’était un peu leurs stagiaires. Les sacrifices, par contre, c’était une autre histoire.

Pas de pluie ? Quelques sacrifices d’enfants en pleurs (les larmes étaient indispensables pour appeler l’eau du ciel) et l’affaire était dans le sac. Ça fonctionne ? Un petit sacrifice pour dire merci. Ça ne fonctionne pas ? Encore des sacrifices, peut-être que le message s’est perdu en route. Une fête religieuse ? Sacrifices. On change de saison ? Sacrifices. Le Soleil doit continuer sa course dans le ciel ? Sacrifices.

Le chat est de retour alors qu'il avait disparu depuis une semaine ? Sacrifices.

Le chat est de retour alors qu’il avait disparu depuis une semaine ? Sacrifices.

Finalement, c’est à croire qu’on cherchait des prétextes pour pratiquer des sacrifices comme on en cherche aujourd’hui pour faire péter une petite fête. Et là où ça devient sinistre, c’est quand on voit la propension qu’avaient les Aztèques à sacrifier leur propre progéniture : bien que les chiffres varient considérablement d’une source à l’autre, certains vont jusqu’à penser qu’un enfant sur cinq finissait attaché sur un autel.

Alors qu'aujourd'hui, essayez d'en sacrifier ne serait-ce qu'un seul et vous verrez si ça ne fait pas du foin.

Alors qu’aujourd’hui, essayez d’en sacrifier ne serait-ce qu’un seul et vous verrez si ça ne fait pas du foin.

Et pourtant, les enfants qui traversaient sans heurt cette période assurément agitée étaient plus qu’équipés pour faire face à la vie d’adulte, puisque les Aztèques formèrent manifestement la première civilisation à rendre l’éducation obligatoire pour tous, indépendamment du sexe ou de l’extraction sociale.

Et ce n’était pas anodin, puisque pratiquement toutes les civilisations qui nous ont précédées, ainsi que pas mal qui existent encore de nos jours, ont partagé cette tendance à scinder la société en deux parties : les nobles, à savoir ceux qui décident, et les autres, à savoir rien à foutre. Apparemment, l’empire Aztèque considérait grandement les valeurs de l’humilité et ses rites tendaient à rappeler à chacun qu’il n’était au final pas grand chose, qu’il soit né prince ou péon.

Gengis Khan et la menace féministe

Aux alentours de l’an 1180, un clan Mongol condamne un dénommé Temüdjin et sa famille à l’exil, arguant que les risques que le principal intéressé revienne se venger sous le nom de Gengis Khan étaient très faibles. Diverses conséquences suivirent.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le siècle d’après appartint entièrement à Gengis Khan et à ses descendants. Dans pratiquement toute l’Asie, l’Europe de l’Est, une bonne part de la Russie et le Moyen Orient, on commença par déplorer qu’on n’ait pas plutôt condamné Temüdjin à la prison, puis on prépara des défenses, et enfin on apprit à parler mongol et à monter des yourtes. Le territoire du vieux Khan couvrait à son apogée une superficie totale de 33 millions de kilomètres carrés, formant le record actuel du plus vaste empire ayant jamais existé.

à terme, aucune armée ne sut mettre en déroute la Horde Mongole, mise à part celle du Japon, qui infligea en 1281 une terrible défaite aux quelques Mongols qui avaient survécu par miracle au gigantesque typhon qui venait d’anéantir leur flotte. Pour la deuxième fois.

« Nous avons vaincu grâce au Bushido et au Deus Ex Machina. »

« Nous avons vaincu grâce au Bushido et au Deus Ex Machina. »

Il fallut surtout attendre que l’empire, devenu trop grand, finisse par se fragmenter pour mettre un terme aux exactions, aux massacres, aux pillages et à tout ce féminisme.

Car oui, Gengis Khan réforma considérablement le droit des femmes durant son règne, leur octroyant des droits égaux aux hommes en matière d’héritage, leur autorisant le divorce, le remariage ou encore le droit à la propriété. Il abolit également le kidnapping, source de nombreuses guerres entre clans rivaux, et autorisa l’accès à l’armée aux femmes qui souhaitaient se battre. Et au vu du fait que les Mongols ventilèrent environ un dixième de la population mondiale, cela signifie qu’on a probablement tous quelques ancêtres qui se sont faits rosser par une femme, messieurs.

Badass.

Badass.

Gengis Khan valorisait en outre grandement les conseils prodigués par son entourage féminin, trait semble-t-il partagé par la majorité de la société mongole ; sa mère et ses femmes l’aidèrent notamment à établir une succession, chose moins aisée qu’elle n’y paraît lorsque l’héritage en question est constitué d’à peu près le tiers du monde connu.

« On ne conquiert pas un empire reliant le Pacifique à l'Europe sans écouter sa maman. » - Gengis Khan

« On ne conquiert pas un empire reliant le Pacifique à l’Europe sans écouter sa maman. » – Gengis Khan

N’allons pas en conclure pour autant que la société mongole avait quoi que ce soit de matriarcal, les velus détenaient bien l’essentiel du pouvoir. Mais il faut tout de même noter qu’à une époque où les femmes se cachaient derrière des voiles en Perse ou se bandaient les pieds en Chine, celles de Mongolie haussèrent les épaules devant ces pratiques, dirent librement « non merci » et sautèrent à cheval pour s’en aller trancher quelques têtes.

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commentaires
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