Casus Belli Stupidus

Publié: 4 août 2016 dans Histoire

On dit souvent que la guerre est horrible et c’est certainement vrai, mais on oublie de préciser qu’elle est aussi souvent très, très conne. Et même s’il y a une grande noblesse à se sentir prêt à mourir pour son pays, il n’est pas inutile de se demander parfois pourquoi son pays a besoin qu’on meure pour lui.

« Heureusement, Hélène de Sparte était très belle. » – Hector

« Heureusement, Hélène de Sparte était très belle. » – Hector

Parce que comme on le répète inlassablement sur ce blog, il y a une différence fondamentale entre l’idéal d’une chose et sa réalité. Dans l’idéal de la guerre, vous vous engagez dans l’armée pour défendre les valeurs de votre nation face aux barbares incultes et destructeurs venus piétiner vos principes avec leurs souliers pleins de terre. Tandis que dans sa réalité, vous vous retrouvez engagé contre un pays plus faible que le vôtre pour lui contester la propriété de quelque îlot où personne ne vit afin de raccourcir les trajets des navires de commerce.

« Il viendra un jour où l'homme laissera son voisin signer un accord d'échange qui compromettrait notre propre commerce de millet alors qu'on vient d'ensemencer, mais ce jour n'est pas arrivé ! »

« Il viendra un jour où l’homme laissera son voisin signer un accord d’échange qui compromettrait notre propre commerce de millet alors qu’on vient d’ensemencer, mais ce jour n’est pas arrivé ! »

Parce que si on adopte un point de vue très général, on constate que les guerres jalonnent l’histoire humaine, qu’elles sont décidées par des politiques et menées par des militaires. Il n’en faut pas plus pour s’assurer que certaines d’entre elles virent au ridicule le plus opaque.

La Guerre de l’Oreille de Jenkins

En 1731, alors que les relations diplomatiques entre les grandes puissances européennes étaient à fûts tendus, un navire espagnol naviguant dans ses eaux territoriales accosta un bateau de contrebandiers britanniques. Le capitaine ibérique trancha alors l’oreille de son homologue anglais, Robert Jenkins, lui sommant de rapporter à son roi qu’il lui ferait la même chose s’il devait venir par ici.

« ...le fourbe me sectionna ensuite l'oreille, avant de me dire quelque chose que je n'ai pas bien entendu. »

« …le fourbe me sectionna ensuite l’oreille, avant de me dire quelque chose que je n’ai pas bien entendu. »

Si les relations entre les deux pays étaient déjà exécrables, les efforts de leurs premiers ministres respectifs avaient jusque-là préservé la paix. Toutefois, avec les années, il devint essentiel pour la Grande Bretagne, pressée par les jeunes lobbies industriels, de faire perdre à l’Espagne sa mainmise sur le Nouveau Monde et elle se proposa d’y parvenir par le biais d’une bonne guerre.

Aussi, en 1739, on fait paraître le vieux capitaine Jenkins devant la Chambre des Communes, où il arrive avec sa précieuse chair meurtrie dans un bocal à cornichons. L’agitant sous le nez des Lords, il narre sa tragique mésaventure survenue huit ans plus tôt, soulevant cris d’indignation et appels aux armes. La guerre est déclarée.

L’Angleterre ne traîne pas : le premier décembre 1739, une puissante armada se dirige vers La Havane, d’où partent les galions espagnols chargés d’or, l’évite prudemment parce qu’elle est bien défendue, et s’en va anéantir un petit port du côté de Panama qui n’avait rien vu venir. Triomphe : l’événement est fêté tous azimuts en Grande-Bretagne, des médailles sont frappées, la presse se répand en louanges, on met déjà une bouteille au frais pour la victoire finale.

C’est à Carthagène, dans l’actuelle Colombie, que l’Angleterre porte sa prochaine estocade. En mars 1741, une force colossale met le cap sur le port espagnol qui s’apprête à passer un moment difficile : à 6 navires contre 186 et 3’300 hommes contre 31’000, les chances semblent plutôt du côté britannique. Même calcul du côté du commandement : les Anglais sont menés par l’amiral Vernon et le général Wentworth, tous deux de grand renom, tandis que les Espagnols sont placés sous le commandement de Blas de Lezo, un vieux vétéran couturé de cicatrices, borgne, manchot et unijambiste, que ses propres soldats surnomment « le demi-homme ».

« On ne fera qu'une bouchée du boss de ce niveau ! »

« On ne fera qu’une bouchée du boss de ce niveau ! »

Toutefois, le demi-homme, que l’on considère comme un stratège exceptionnel pour une bonne raison, a compris une chose importante : les Anglais vont rencontrer d’insurmontables problèmes pour approvisionner et entretenir leur flotte démesurée et le terrain va énormément ralentir leurs troupes au sol. Or, un petit mois plus tard, c’était le début de la saison des pluies, des chaleurs étouffantes, des moustiques, de l’insupportable humidité et des maladies tropicales.

Les Britanniques bombardent quinze jours durant le port avant de lancer un assaut le 5 avril, qui échoue lorsque Blas de Lezo fait saborder deux de ses navires pour boucher l’entrée d’un chenal. Privées d’appui naval, les troupes au sol ne parviennent pas à percer les défenses espagnoles et se retranchent dans des camps, qui se verront rapidement inondés par l’arrivée des pluies.

« Il est écrit dans le mode d'emploi qu'il faut entreposer les canons dans un endroit sec ».

« Il est écrit dans le mode d’emploi qu’il faut entreposer les canons dans un endroit sec. »

Un second assaut est lancé peu après, qui échoue encore plus lamentablement parce que, d’une part, les canons sont complètement embourbés et, d’autre part, parce qu’à ce stade, les deux meneurs britanniques ne peuvent plus se sentir et ne parviennent pas à coordonner leurs troupes.

Rapidement, la faim, la maladie, le manque d’entretien, le moral en berne, l’insalubrité et les conditions climatiques désastreuses valent à la puissante flotte anglaise de partir en lambeaux. Un assaut se voulant décisif est lancé le 14 avril, décidé par le général Wentworth, mais dont les hommes devront se passer de l’appui des bateaux, parce que l’amiral Vernon boude. Qu’à cela ne tienne, une énorme force au sol s’agglutine contre les murailles du port, y dresse ses échelles, constate qu’elles sont trop courtes, se fait allumer à bout portant, s’empêtre dans la gadoue et finit massacrée jusqu’au dernier homme lorsque les Espagnols organisent une sortie.

Avec l’intensification des pluies, les Britanniques quittent les camps et retournent s’entasser dans leurs vaisseaux, où ils sont décimés par les maladies encore plus sûrement que par une sortie espagnole. Finalement, à la mi-mai, après 67 jours de siège et 18’000 morts, les Anglais répartissent leurs survivants, incendient cinquante de leurs navires et, penauds, mettent le cap sur la Jamaïque pour se refaire une santé.

Pendant ce temps, la nouvelle d’une formidable victoire arrive on ne sait trop comment à Londres et, rebelote, des médailles sont frappées, la presse est aux anges, des dessins et des gravures montrent de Lezo à genoux devant Vernon et toute l’Angleterre exulte.

Un petit erratum plus tard, le roi George II interdisait que soit désormais mentionné le nom de Carthagène.

Problème réglé.

Problème réglé.

La Guerre de la Hampe

Dans le royaume d’Angleterre, le quotidien du dix-neuvième siècle dans la marine consistait à parcourir les flots, débarquer sur chaque lopin de terre, dire « c’est à nous », regarder comment ça passait auprès des autochtones, taper en fonction, puis aller se coucher en sachant qu’à l’autre bout du monde, les collègues reprenaient le flambeau.

Maintenant, ça ne voulait pas dire que c’était toujours simple ; toutes les peuplades rencontrées de par le vaste monde n’avaient pas eu besoin des Anglais pour apprendre à ne pas être d’accord entre elles et parfois, il arrivait aux Britanniques de se retrouver plantés entre des factions à couteaux tirés et ils n’avaient plus qu’à assister aux conséquences.

Ce fut notamment le cas en Nouvelle-Zélande, dans la ville de Kororareka, aujourd’hui Russel. Les Anglais avaient signé en 1840 le Traité de Waitangi avec les résidents Maoris, un pacte si bien compris par les deux nations qu’il demeure encore débattu à ce jour.

Les Maoris avaient cru conserver la gestion de leurs affaires, tandis que les Britanniques avaient cru les avoir.

Les Maoris avaient cru conserver la gestion de leurs affaires, tandis que les Britanniques avaient cru les avoir.

De ceci découla un accroissement de tensions déjà existantes entre diverses tribus, certaines souhaitant le départ de la Couronne et d’autres s’y opposant, jusqu’au 8 juillet 1844, où l’irréparable fut commis : quelqu’un coupa la hampe du drapeau britannique de Kororareka.

« Maintenant, ils n'auront plus qu'à partir. »

« Maintenant, ils n’auront plus qu’à partir. »

Du côté de sa très gracieuse majesté, on prend la chose au sérieux et l’on réfléchit à une réponse appropriée. Courant août, des soldats débarquent avec un drapeau flambant neuf et un conseil de crise est tenu avec les Maoris pour débattre de cette hideuse déprédation.

« Qu'on se le dise : jamais les Anglais ne se retireront d'une communauté économique qu'ils auront contribué à créer. »

« Qu’on se le dise : jamais les Anglais ne se retireront d’une communauté économique qu’ils auront contribué à créer. »

Le chef des rebelles, Hono Heke, ne participe pas aux pourparlers, mais envoie une lettre proposant de remplacer le drapeau pour apaiser les tensions. Le pire semble évité, les soldats s’en retournent à Sydney.

La situation paraît stable, mais cela ne dure pas bien longtemps. Le 10 janvier 1845, le drapeau est abattu une deuxième fois, cette fois-ci par Hono Heke en personne. Une semaine après, un détachement de trente soldats entre à Kororareka et le même jour, le fier étendard claque à nouveau au vent, cette fois-ci soutenu par un poteau renforcé et gardé par des hommes armés.

« Qu'on se le dise : jamais les résidents d'une petite île ne parviendront à renverser la grande Angleterre. »

« Qu’on se le dise : jamais les résidents d’une petite île ne parviendront à renverser la grande Angleterre. »

Hono Heke met au point un plan : il attend que les gardes aillent se coucher et dégomme le drapeau pendant leur sommeil.

Courant février, des rixes commencent à éclater de-ci de-là tandis qu’un nouveau détachement anglais débarque à Kororareka, où il érige une tour fortifiée où résidera une garnison de vingt hommes. Et bien sûr, on ne manque pas de fixer le fichu drapeau au sommet de l’édifice.

Loi de l’escalade oblige, la situation ne pouvait que dégénérer. Le 11 mars, environ six-cents Maoris menés par Hono Heke et ses alliés prennent Kororareka d’assaut, incendiant et pillant des quartiers entiers et tuant les soldats de la garnison. Vingt victimes sont à déplorer, dont un drapeau.

C’est le début de la Guerre de la Hampe, dont le nom seul donne déjà des frissons. Elle se prolongera pendant à peu près une année, causant quelques centaines de morts et se terminant sur une sorte de consensus flou surtout décidé par le fait que tout le monde en avait un peu marre. Ce qu’on en retirera toutefois, c’est que les Anglais gardèrent certes le contrôle relatif des terres, mais ne plantèrent plus jamais un drapeau à Kororareka.

Ainsi prit fin la Guerre de la Hampe et les Britanniques jurèrent de ne plus jamais se laisser entraîner dans un conflit pourvu d’un nom aussi bête. Hélas !

La Guerre du Tabouret d’Or

Lorsque vous vivez dans un endroit que le monde entier appelle la Côte d’Or, vous pouvez être certain que ça va vous attirer des emmerdes. C’était le cas de l’actuel Ghana, plus précisément d’une peuplade appelée les Ashantis.

Les Britanniques apprenaient à vivre avec les Ashantis depuis quelques décennies, au cours desquelles ils avaient établi des contacts que l’histoire retient comme la première guerre anglo-ashanti, la deuxième guerre anglo-ashanti et la troisième guerre anglo-ashanti. Il fallut un bouleversement majeur pour que le quatrième conflit soit appelé la Guerre du Tabouret d’Or.

Donc, les Ashantis avaient cette relique sacrée, un tabouret pourvu d’ornements et de clochettes, le tout en or ; en plus de symboliser le pouvoir des chefs suprêmes de la nation, il détenait également les âmes des Ashantis, qu’ils soient vivants, morts ou encore à naître.

À l'image : beaucoup de monde.

À l’image : beaucoup de monde.

Alors évidemment, lorsque le gouverneur Frederick Mitchell Hodgson se vit offrir cette opportunité unique de poser ses fesses tout à la fois sur l’esprit des vivants, des morts et du futur même de cette nation, il ne la laissa pas passer. Le 25 mars 1900, alors qu’il venait de prendre ses fonctions, il adressa dans un discours à l’attention des chefs Ashantis le reproche de ne pas lui avoir apporté le tabouret, sur lequel il aurait tant voulu s’asseoir.

Du côté des chefs, on prit bonne note, on hocha la tête et en rentra rassembler du monde et des armes. Peu de temps après, plusieurs milliers d’hommes et de femmes Ashantis, menés par la mère de leur roi exilé, prirent le gouverneur d’assaut, lequel put de justesse atteindre un fort avec quelques survivants aussi abasourdis que lui. Car à ce qu’il paraît, Hodgson n’avait pas réalisé l’importance que le tabouret revêtait aux yeux des Ashantis.

Ce n'est pas comme s'il était au milieu de leur drapeau.

Ce n’est pas comme s’il était au milieu de leur drapeau.

Près de douze mille Ashantis prirent part au siège et aux combats qui suivirent, bloquant les routes et les issues. Pris au piège, le gouverneur et ses troupes durent se serrer la ceinture durant trois longs mois, avant que le manque de ressources ne les pousse à une sortie désespérée. Il parvinrent in extremis à rejoindre une colonne de soldats arrivant en renforts et furent évacués.

La guerre qui suivit ne tourna pas du tout à l’avantage des Ashantis, dont les leaders furent à leur tour exilés aux Seychelles, ce qui ne les empêcha pas de revendiquer la victoire puisque les Anglais n’obtinrent jamais le fichu tabouret, qui demeura caché, avec toutes ses âmes.

« Dites à la reine que son tabouret, elle peut s'asseoir dessus. »

« Dites à la reine que son tabouret, elle peut s’asseoir dessus. »

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  1. […] Le site Et si on disait du mal et son article Casus Belli Stupidus; […]

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