Philosophie Internet

Publié: 31 août 2016 dans Sciences sociales

Il était une fois un petit écureuil qui avait mis des noisettes de côté en prévision de l’hiver. Il en était si content qu’il commença à gonfler tous les animaux de la forêt avec ses foutues noisettes, comme quoi il avait bien raison d’être prévoyant et que les autres étaient des gros harengs de ne pas faire comme lui. Alors un jour, le sage hibou, le pragmatique sanglier, le gentil lapin, le rusé renard et le suffoquant merlu lui firent remarquer que ce qui était important pour lui ne l’était pas nécessairement pour tout le monde, ensuite de quoi le renard mangea le lapin, car il était rusé. Mais l’écureuil ne comprit rien du tout et depuis, il continue de soûler tout le monde. Mais la moitié de la forêt a bloqué ses publications, alors ça va.

Moralité : ce billet parlera des moralités gonflantes qui foisonnent sur internet.

Parce que la philosophie, il faut voir ça comme le fléau d’armes du sage : cela peut s’avérer très pratique pour cueillir à la nuque le Lansquenet de la Guigne lorsqu’il vous cherche des crosses, mais il faut être bien sûr que votre engin tienne la route. Si, au premier mouvement, la chaîne et le boulet tombent au sol, alors ce n’est plus un fléau d’armes du sage, c’est juste un bâton du sage. Et le Lansquenet de la Guigne se rit de votre bâton du sage.

Aussi, je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur quelques-uns de ces proverbiaux (depuis peu) bâtons du sage qui pullulent sur nos réseaux sociaux afin qu’ensemble, nous puissions souhaiter les voir quitter le Web au plus vite pour faire de la place à de nouvelles tendances agaçantes.

Alors, heureux ?

Commençons avec une simple question : êtes-vous heureux ? Bof ? Mince alors ! Attendez, j’ai peut-être la solution pour vous :

Vous avez juste mal choisi ; vous seriez surpris du nombre de gens à qui ça arrive.

Vous avez juste mal choisi ; vous seriez surpris du nombre de gens à qui ça arrive.

Ça va mieux ? Pas tant que ça ? Ce n’est pas grave, essayons autre chose :

D'accord, ça marche mieux si on est Audrey Hepburn.

D’accord, ça marche mieux si on est Audrey Hepburn.

Et là ? Toujours pas ? Mais c’est à n’y rien comprendre !

Écoutez, je réalise pleinement que vous êtes en droit de me voir comme l’écureuil de ma métaphore (car oui, c’était une métaphore) : qu’est-ce je viens piétiner une pensée aussi inoffensive et positive avec mes gros sabots ? D’autant qu’elle peut certainement faire beaucoup de bien à quelqu’un qui la lirait au bon moment, par exemple durant une période difficile ou à onze ans. Ce sont parfois des trucs très simples qui nous font décoller. Concrètement, ce que je lui reproche, c’est cette tendance qu’elle a à pousser ceux qu’elle aide à la répandre abondamment autour d’eux, tel un dogme simpliste d’une divinité gentille, mais un peu bête.

Priez Bubbha.

Priez Bubbha.

Résultat, ce type de philosophie foisonne sur internet comme une nuée grouillante de rats béats d’optimisme, accumulant les adeptes tandis que le Lansquenet de la Guigne affûte son espadon en vue de son prochain coucou. Car un jour, fatalement, il va arriver une vraie tuile qui va nécessiter davantage qu’un soupçon de relativisme.

Et c’est là que le bât blesse : qu’est-ce qui vous fait souffrir comme ça, pauvre de vous ? Vous n’arrivez pas à réaliser votre rêve d’avoir des enfants ? Je suis vraiment désolé, je ne sais pas quoi vous dire. Courage. Vous avez perdu votre peigne ? Peut-être alors devriez-vous rejeter un œil aux citations ci-dessus, en effet.

Il est peut-être juste sous vos yeux !

Il est peut-être juste sous vos yeux !

Dans les faits, c’est certainement beaucoup moins bête que ça, mais ça n’en reste pas moins l’image que vous renvoyez en publiant ce genre de morales. Parce que si cette citation vous a permis de sortir de la mélasse, j’en suis certes ravi pour vous, mais l’impression que j’en retire est que votre problème était déjà plus ou moins réglé et que tout ce qu’il vous restait à faire, c’était vous extraire d’un cercle vicieux de négativisme. On est d’accord que ça peut être coton, mais pour notre ami le Lansquenet de la Guigne, ça reste une passe d’échauffement. Allez-vous vraiment dire à un veuf qu’il n’a qu’à choisir d’être heureux ?

Mais là, que vous soyez endeuillé, malade, dépressif, perdu ou juste en proie à un coup de blues, vous êtes tous rangés au même râtelier : le problème est dans votre tête, c’est juste une question d’état d’esprit ; pourtant, ce n’est pas comme ça que le cerveau fonctionne, ou la mélancolie, ou même la vie en général. Et adhérer trop aveuglément à ce genre de principes revient aussi à tourner le dos aux réflexions qui peuvent réellement faire avancer.

La complainte du vieux con

Internet a sa propre version de l’aîné qui agite sa canne et rouspète en voyant passer des jeunes à motos, à savoir une personne de trente à cinquante ans qui ronchonne en voyant que les enfants d’aujourd’hui ont accès à des smartphones et ça donne ça :

Le bon vieux temps, vu par le bon vieux con.

Le bon vieux temps, vu par le bon vieux con.

Je sais bien que je suis loin d’être le premier à venir sur le sujet puisque ce type d’image a été largement parodié. Il n’empêche que cette pensée reste énormément partagée sur la toile par, je suppose, des personnes qui, d’une part, n’ont pas d’enfants et, d’autre part, ont oublié leur jeunesse. Parce que sinon, ils réaliseraient qu’il est possible d’expérimenter tout à la fois les jeux dans la nature et l’utilisation de la technologie au cours d’une enfance.

Whatsapp : « On va jouer dans la rivière cet après-midi ? »

Whatsapp : « On va jouer dans la rivière cet après-midi ? »

Dame, il est même possible de combiner les deux durant la même journée ! Mais pas pour les zélotes qui partagent ce genre d’images : la technologie est un hideux virus qui ronge l’âme de l’enfance et détourne notre jeunesse des saines découvertes qui nous ont fait grandir et nous épanouir. Sauf que bien sûr, ils oublient que la question ne date pas d’hier :

Lucidité.

Lucidité.

Cette question, elle a même un nom depuis peu : la junenoia, cette tendance qu’on a à se croire plus progressistes que les générations nous précédant et plus sages que celles qui nous suivent. Mais là, ça ne découle même pas de la juvenoia, juste du n’importe quoi : quel genre de message véhicule cette citation ?

Technologie : n.f. : ensemble de moyens ou d'outils que la science nous a donnés et qui s'appliquent aux smartphones et aux tablettes, mais pas aux consoles de jeu et à la télévision.

Technologie : n.f. : ensemble de moyens ou d’outils que la science nous a donnés et qui s’appliquent aux smartphones et aux tablettes, mais pas aux consoles de jeu et à la télévision.

Est-ce que la technologie peut nuire à l’enfance ? Bien sûr qu’elle le peut, les parents s’en préoccupent d’ailleurs assez et ont pleinement raison, mais elle peut aussi amener du positif. Contrairement à ce message-là, qui n’amène rien à personne. C’est juste une version mise à jour de « c’était mieux avant ».

Le voyage est la richesse de l’âme, tout ça

On est d’accord : voyager est un très bon moyen de s’ouvrir au monde. Mais de grâce, ne venez pas me dire que c’est le seul. Comme l’autre nouille, là :

Auteur inconnu ? Quelle honteuse injustice !

Auteur inconnu ? Quelle honteuse injustice !

Je ne sais pas, auteur inconnu, as-tu essayé d’acheter un livre ?

« Oui. Livres nuls. Seul compter vent dans les cheveux et terre inconnue sous les pieds. »

« Oui. Livres nuls. Seul compter vent dans les cheveux et terre inconnue sous les pieds. »

Le fait que nous autres occidentaux souffrions d’un problème d’identité est une évidence. La morosité économique et sociale, la précarité du monde du travail, la disparition des repères moraux, idéologiques ou religieux, l’absence de confiance en le système, l’excès de concurrence individuelle, la désinformation ou encore la généralisation des recours aux extrêmes, les raisons de ne pas se retrouver dans notre société sont légion.

En conséquence, il appartient à chacun de chercher à s’épanouir d’une façon qui lui est propre et dès lors, en effet, la découverte d’autres cultures par le biais du voyage est une méthode plus que valable.

D’ailleurs c’est facile à vérifier : la plupart du temps, quand quelqu’un dans votre entourage se tire une longue période parcourir tel ou tel pays avec son sac à dos, il en revient grandi.

Ou alors pas du tout, et à son retour il publie ça :

C'est surtout vrai si par « livre », vous entendez « guide du routard ».

C’est surtout vrai si par « livre », vous entendez « guide du routard ».

Eh oui, ignares ! Si vous ne voyagez pas, vous vous bornez à lire bêtement la même page encore et encore, retournant au début du texte à chaque jour que Dieu fait. Tandis que si vous voyagez, alors là, vous allez enfin savoir ce qui se raconte après cette virgule qui conclut la première page ! Vous allez connaître la suite de l’histoire ! De votre histoire !

À condition bien sûr de considérer que le quotidien de toute personne passant sa vie dans son bled (dont un bon paquet ne voyage pas faute de moyens) se résume à un éternel recommencement sans surprise ni défi. Ce qui est complètement à côté de la plaque, mais ne laissez pas cette citation nuire à la haute estime que vous avez de Saint Augustin, car le bon Père de l’Église ne l’a vraisemblablement jamais prononcée.

Mais c’est vrai que c’est joli ! Et suivant comment vous la prenez, certes, elle n’est pas dénuée d’un certain sens. Contrairement à la démarche de la personne qui l’a partagée sur sa fichue page Facebook, en ajoutant probablement celle-ci par la suite :

Traduction : qui aime voyager ressent parfois le besoin de voyager.

Traduction : qui aime voyager ressent parfois le besoin de voyager.

Encore une fois, je ne prétends pas qu’il n’existe pas un bénéfice réel à retirer d’une telle expérience. Suivant quelles sont vos ambitions, un voyage peut s’avérer être un véritable défi, mais vous savez quoi d’autre est un défi ? Faire carrière. Ou fonder une famille. Ou progresser en tant qu’artiste. Ou se faire décerner une ceinture noire. Ou intégrer un orchestre. Ou courir un marathon. Autant d’expériences tout à fait valables pour se réaliser, mais qui ne sont pas toujours compatibles avec un grand et beau voyage, entre autres pour une triste réalité que la citation suivante, malgré ses louables efforts, ne saurait occulter :

Traduction : voyage pendant que papa et maman peuvent raquer pour ton appartement et tes études.

Traduction : voyage pendant que papa et maman peuvent raquer pour ton appartement et tes études.

Vous connaissez l’auteur de cette phrase ? Moi non plus, personne ne le connaît et c’est normal. Mais ce dont on peut être certain, c’est qu’il n’a jamais eu à faire face à des problèmes financiers. Certes, il est possible de voyager avec un petit budget, mais tout le monde ne peut pas juste « faire que ça marche ».

Ce qui ne veut pas dire que vous ne devriez pas tout plaquer pour voyager si c’est important pour vous, mais épargnez-nous les citations condescendantes à votre retour. Parce que l’impression que ça donne, c’est que tout ce que vous avez retiré de votre expérience, c’est la fierté de l’avoir réalisée.

Ne changez rien, malheureux !

En gros, je pense qu’on peut résumer la plupart des citations évoquées jusqu’ici par ceci : « pensez comme moi, j’ai raison. » Et le problème n’est pas qu’ils ont tort, le problème est qu’ils ont raison, mais n’admettent pas que d’autres peuvent penser différemment tout en ayant aussi raison. Parce que les gens sont, vous savez, différents.

Mais gardez-vous de prendre ce que je viens de dire trop au pied de la lettre, parce que sinon ça donne ça :

Pourquoi ces citations, qui ne sont ostensiblement pas des proverbes, sont-elles toutes répertoriées sur un site appelé « les beaux proverbes » ?

Pourquoi ces citations, qui ne sont ostensiblement pas des proverbes, sont-elles toutes répertoriées sur un site appelé « les beaux proverbes » ?

S’il existe d’innombrables contextes dans lesquels cette pensée peut s’avérer tout à fait pertinente, la dernière chose à faire reste de l’appliquer à absolument tout le monde, ce qui est pourtant ce qui se passe lorsqu’on la partage sur les réseaux sociaux. Je vous laisse prendre une seconde pour imaginer le foutoir que ça serait si tout le monde devait s’obstiner à ne jamais changer pour les autres. Si vous avez de la peine à vous représenter la scène, focalisez-vous sur la moitié de la foutue société moderne, qui agit déjà comme ça. Parfois de manière assez cash :

« D'abord ! »

« D’abord ! »

Bien sûr, un minimum d’estime de soi est important et beaucoup se sont fait du mal en cherchant à devenir ce qu’ils n’étaient pas pour accommoder leur entourage. Mais faut-il pour autant basculer dans l’excès contraire ? Je pense que si vous en êtes à considérer qu’il revient au monde entier de s’accommoder de vos défauts, votre prochaine étape consistera à vous écrire vos propres mots d’amour sur la buée du miroir en sortant de la douche.

Cette citation s’inscrit dans un registre que l’on voit se répandre considérablement depuis quelques temps et qui consiste à revendiquer de la fierté à être ce que l’on est. Et il n’y a pas vraiment de mal à ça, encore que selon moi, si l’on est en quête d’estime de soi, on obtiendra de meilleurs résultats en cherchant à être fier de ce que l’on fait. Tenez, voici une citation qui n’est pas d’accord avec moi :

Signé : les fleurs de l'arrière-plan.

Signé : les fleurs de l’arrière-plan.

Et oui, selon le point de vue, elle peut tomber assez juste ; toutefois, si vous regardez bien la photo en elle-même, vous constaterez qu’on a mis l’accent sur les fleurs, pas la terre sur laquelle elles poussent. Eh bien voici une révélation choc : les gens font pareil avec vous. Évidemment, la personne que l’on est au fond de nous est primordiale, c’est bien sur elle que tout se construit. Mais tout est là, justement : il faut construire.

Et c’est précisément ce que ces citations vous invitent à ne pas faire.

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commentaires
  1. Anonyme dit :

    J’ai 11 ans, je passe une mauvaise période et j’ai perdu mon peigne. Et si l’homme est la somme de ses actes, que suis-je moi qui n’ai encore rien fait aujourd’hui?
    Que ma bonne fée me transforme en terrine de fleurs. Ce sera déjà ça.
    En attendant, me réjouis de lire la suite de cette néo-philosophie, si tant beaucoup pleine de bon sens.
    Bien à vous,
    Le fils du Dr Zen

  2. Labo dit :

    Ne désespérez pas : onze ans est un bon âge pour retrouver son peigne, et puis vous avez l’appui de la néo-philosophie. A bientôt pour de nouveaux enseignements, cette fois-ci sur le néant philosophique.

    • Anitra dit :

      Just wondering if you are going to ignore Ron Jeremy’s birthday today the way you did Nina Ha;7ley&#821trs yesterday. Two of our greatest thespians should not be ignored in a glorious place like this. Your pal, stevie.

  3. Mathilde dit :

    Excellent travail de recherche d’images cuculs garnies de phrases du même niveau.
    Pré-internet, l’adage ‘après la pluie, le beau temps’ était déjà populaire comme solution de réassurance évidente face à l’absurde de l’existence et de ses mauvais coups, mais c’est vrai qu’on ne mettait pas tant l’individu en avant…
    Je crois que les phrases toutes faites agissent comme doudous à titre préventif. En effet, si leur superficialité n’apparaît pas à tous au premier abord, une phrase concon est encore plus inutile quand on est vraiment dans la galère…

  4. Labo dit :

    Merci ! Je crois que ces petites phrases sont comme souffler sur un bobo, c’est chou mais ça sert à rien. Alors quand on nous en dit une, on répond que c’est gentil, merci. Mais quand on nous en sort dix à la suite, on commence à se demander si on nous prendrait pas un peu pour un con. Et je pense aussi que c’est bien pire pour ceux qui la pilent vraiment. « Tu traverses le Pôle Nord ? Passe mon chandail, moi il m’a tenu bien chaud en Bretagne. »

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