Les grandes tuiles du 7ème art

Publié: 24 décembre 2016 dans Arts et lettres

Il existe une règle universelle selon laquelle plus vous la pilez pour aboutir un projet, meilleur sera le résultat final. Enfin, c’est moins une règle universelle qu’une idée caricaturale que je viens de sortir de mon tiroir à clichés, mais songez-y : James Cameron a failli mourir noyé sur un plateau de tournage et ça a donné Abyss ; quelques années plus tard, il a failli se cogner le genou contre un meuble en entrant dans une pièce et ça a donné Avatar. Coïncidence ? Aucune chance. Le Destin ne se déplace pas pour rien.

Lui.

Lui.

Vous me direz que ce sont des hasards fortuits, mais j’t’en fous : Tolkien a écrit les mots qui amèneraient le Seigneur des Anneaux au fond d’une tranchée en tenant un fusil, là où Bernard Werber a rédigé les premières lignes de ce qui deviendrait les Fourmis dans un fauteuil en mangeant des Smacks. Peut-être. Probablement pas en fait, mais merci à lui de ne pas le relever si c’est inexact, j’essaie de prouver un point ici : ce que je veux dire, et sans vouloir manquer de respect au bon Bernard, c’est que quand on compare les récits, on constate qu’un seul des deux est devenu une œuvre majeure de fantaisie épique adaptée au cinéma.

Car il semble que souvent, la route qui mène à la légende est un chemin de croix semé d’ornières qui vous détestent, comme si une grande naissance impliquait forcément de grandes souffrances. Peut-être que l’ambition de celui qui veut toucher les étoiles le pousse à marcher un peu trop le nez en l’air, au risque de tomber tête la première dans la fosse fétide de la désillusion. Et comme nous l’apprend l’excellent Fossoyeur de Films dans sa série Film Wars, nombre de réalisateurs seront d’accord avec moi :

William Friedkin, L’Exorciste

L’Exorciste, aka « le film avec la fille qui descend l’escalier », a été pour beaucoup l’équivalent d’une nuit enterré vivant dans une tombe infestée d’araignées-serpents. Immédiatement paré d’une aura de mystère et de terreur qu’il n’a depuis jamais perdue, le film a donné à l’horreur un visage nouveau.

Et des cheveux.

Et des cheveux.

Il faut dire que le bougre date de 1973, époque où l’image généralement associée au cinéma d’épouvante consistait en un jeu d’ombre dramatique accompagnant un lever de couteau théâtral sur fond de contrebasse ; c’est difficile à imaginer pour les jeunes générations, mais à l’époque de son exploitation en salle, il y avait souvent des ambulances devant les cinémas pour prendre en charge les spectateurs qui tournaient de l’œil. Aujourd’hui, nos cadets, qui, avec l’évolution des mentalités, jugent un film d’horreur au nombre de fois où ils y sursautent pour rien, ne voient en l’Exorciste rien d’autre qu’une œuvre bizarre incluant une fillette qui ressemble à un gros burrito. C’est con un jeune.

Bien fait.

Bien fait.

Mais dans un bon film d’horreur, et donc dans l’Exorciste, tout est question de dosage ; pas question d’endormir les soupçons avec une histoire bateau avant de prendre le public et la blonde du film en traître avec une scie égoïne : le but est d’instaurer une atmosphère oppressante où mystère, peur et malaise s’alimentent mutuellement pour faire monter une tension de plus en plus étouffante, telle une béchamel maudite. Et dans le cas qui nous intéresse, Friedkin a su obtenir de ses acteurs l’authenticité recherchée en les plongeant dans une situation où mystère, peur et malaise s’alimentèrent pour faire monter une tension de plus en plus étouffante.

Friedkin, en effet, s’accrochait aux nerfs de ses acteurs comme Tarzan à ses lianes, avec les cris et tout. Un bruit inattendu est supposé leur arracher une réaction de surprise ? Un tir d’un flingue chargé à blanc en plein milieu de la scène et William la tient, son expression ; Ellen Burstyn est tractée un peu trop virilement par un câble et se fracasse contre un mur en se blessant au dos ? C’est dans la boîte ! Le prêtre de profession et acteur amateur William O’Malley n’est pas assez convainquant lorsqu’il approche son ami mourant ? Une solide gifle, une bonne poussette, le malheureux finit à genoux et en sanglots, et ça tourne ! Vous vous souvenez de la scène des spasmes, avec Regan qui supplie qu’on fasse cesser ses souffrances ? C’était Linda Blair, en train de supplier qu’on fasse cesser ses souffrances. Friedkin voulait tellement de réalisme qu’on en vient à se demander pourquoi il n’a pas engagé un vrai démon.

 Bilan des personnes physiquement maltraitées sur le tournage : une fillette, une femme et un prêtre.

Bilan des personnes physiquement maltraitées sur le tournage : une fillette, une femme et un prêtre.

Et aux déboires physiques s’ajoutèrent rapidement les déboires, disons, spirituels ; basé sur un best-seller, le film était attendu au tournant et incitait à la controverse bien avant d’atteindre les salles. Certains détails (« il y a un démon dans l’histoire ») valurent à des fondamentalistes de prétendre que le film lui-même était possédé, affirmation dont la crédibilité douteuse se vit renforcée par le fait que neuf personnes plus ou moins liées à son élaboration trouvèrent la mort avant sa sortie. Des décès certes tous naturels (si l’on considère que se prendre une moto sur la poire est naturel), mais quand même, neuf. En outre, un incendie ravagea les lieux du tournage, mais voulut bien épargner la chambre de Regan, ce qui n’arrangea rien aux spéculations. Ni le fait que Friedkin utilisait les rumeurs entourant son film à des fins promotionnelles.

Ou qu'il avait giflé un prêtre.

Ou qu’il avait giflé un prêtre.

Le film finit par trouver les salles quelques déboires plus tard et, rumeurs ou non, il donna à son public une bonne raison d’avoir peur. Ainsi qu’à Linda Blair, qui resta six mois sous protection rapprochée à cause des intentions avérées de certains bon chrétiens résolus à lui faire la peau, parce qu’ils n’avaient pas bien compris la fin de l’histoire. Ni le principe d’un exorcisme.

Werner Herzog, Aguirre, la colère de Dieu

Avec l’arrivée du numérique, il est devenu possible de montrer à peu près tout au cinéma ; tout à l’heure on parlait d’Avatar, lors de son tournage les acteurs étaient plantés sur un fond vert et on leur disait « imaginez qu’il y a des arbres, des montagnes et un scénario » et ils se démerdaient. Mais avant, comment qu’on faisait, hein ? Avant, bon sang de bois, on ne pouvait pas tricher ! Vous vouliez un singe géant ? Il fallait le bricoler de toutes pièces. Vous vouliez un monstre ? Il fallait un Boris Karloff. Vous vouliez décrire la descente aux enfers d’une expédition condamnée dont les membres cèdent à la folie et au désespoir ? Il fallait isoler des gens avec Klaus Kinski.

Parce que Klaus Kinski, il avait cette tête-là (à droite sur la photo, si si), ainsi que le caractère qui va avec  :

Le Kinskisme est une doctrine morale consistant à libérer sa colère sur tout ce qui est constitué d’atomes.

Le Kinskisme est une doctrine morale consistant à libérer sa colère sur tout ce qui est constitué d’atomes.

Klaus était un acteur extraordinaire, dans le sens « qui sort de l’ordinaire ». Il en sortait tellement que lors du tournage de Fitzcaraldo, quelques années après Aguirre et réalisé par le même masochiste, les indigènes engagés par Herzog lui proposèrent le plus sérieusement du monde de liquider Kinski gratuitement. Une aubaine !

 Cette semaine, pour chaque comédien local engagé, profitez d’un Kinskicide gratuit pratiqué par la communauté. Pensez-y !

Cette semaine, pour chaque comédien local engagé, profitez d’un Kinskicide gratuit pratiqué par la communauté. Pensez-y !

L’histoire se déroule au seizième siècle et décrit le voyage d’une expédition espagnole partie à la recherche de l’Eldorado. Une mutinerie plus tard, l’équipe passe sous les ordres de Lope de Aguirre, interprété donc par Klaus Kinski, qui ne découvre l’Eldorado ni dans la jungle, ni dans son cœur, mais trouve par contre folie, mort et des petits singes adorables.

« Adorable » n'était certainement pas dans les pensées du petit singe à cet instant précis.

« Adorable » n’était certainement pas dans les pensées du petit singe à cet instant précis.

Le tournage s’effectue au Pérou, où jungles et montagnes offrent à Werner un plateau certes chaotique, mais vaste ; adepte du système D, le réalisateur se jette à l’aventure bien décidé à se retrousser les manches, avec un budget tellement serré qu’une de ses premières actions en vue de son projet avait été de voler une caméra à l’école de cinéma de Munich.

Herzog tourne son film de manière chronologique, afin que l’évolution de son travail fasse écho à celle de l’histoire ; résultat, la troupe se coupe de plus en plus du monde en s’enfonçant dans la jungle, où chaque prise de vue, chaque scène devient un véritable défi. Les conditions d’hygiène et de sécurité sont à peu près égales à celles de la réelle expédition du seizième siècle et le moral de l’équipe gît au fond de l’Amazone. Comme les membres du staff proviennent de seize pays différents, la communication s’en ressent, d’autant plus que tout le monde s’engueule, à commencer par Herzog et Kinski. Leurs disputes sont constantes et violentes, et Klaus s’emporte tellement qu’il fait peur aux indigènes.

C'est dommage, c'était un des derniers endroits à n'avoir jamais connu de problèmes avec les Allemands.

C’est dommage, c’était un des derniers endroits à n’avoir jamais connu de problèmes avec les Allemands.

Déjà au deuxième jour de tournage, Kinski exige que Herzog renvoie certains membres de l’équipe ; devant le refus du réalisateur, il décide de se tirer lui-même, mais accepte finalement de rester lorsque Herzog le menace de l’abattre au pistolet, non sans avoir préalablement crié « police », à 650 bornes du village le plus proche.

Le tournage dure six semaines, au cours desquelles la troupe isolée dans la jungle se met régulièrement en danger sur des rapides ou des falaises et résiste tant bien que mal aux tempêtes, aux orages et aux éruptions. Et à ceux qui me diront qu’il n’y avait pas de volcan là où ils tournaient, je répondrai que je parlais de Klaus Kinski. Mais ils durent également faire face à une crue inattendue de l’Amazone.

Dans tous les cas, personne ne trouve la mort durant le tournage, ce qui tient presque du miracle ; Werner Herzog rentre en Allemagne pour la post-production, mais le budget ne suit plus. Si le film avait été tourné en anglais pour faciliter sa diffusion, on prend la décision de le post-synchroniser en allemand et Kinski, qui avait déjà englouti le tiers du budget avec son seul salaire, demande une blinde pour doubler son personnage. Le film est achevé fin 1972, mais pour quelque raison bizarre, il est d’abord diffusé en noir et blanc à la télévision allemande avant de trouver les salles et la couleur.

Tout était rentré dans l'ordre : la jungle était verte, et Herzog ne l'était plus.

Tout était rentré dans l’ordre : la jungle était verte, et Herzog ne l’était plus.

Aguirre rencontra toutefois son petit succès et l’accueil critique fut bon. Il a depuis atteint un statut culte, ayant réussi à capturer à l’écran l’ombre de la folie qui s’était abattue sur la troupe. La très forte aura psychologique entourant l’œuvre inspira plus d’un réalisateur, notamment un très célèbre, pour son malheur et notre bonheur :

Francis Ford Coppola, Apocalypse Now

Vous avez peut-être déjà vu Apocalypse Now, sinon je vous autorise exceptionnellement à faire un break le temps de le visionner, car il est largement considéré dans le milieu cinéphile comme étant, je cite, « putain bien ».

On y raconte l’histoire de Martin Sheen, envoyé en pleine jungle pour vérifier que Marlon Brando a bien appris ses textes. Débute alors un voyage initiatique où notre héros, rejoint par un tigre, une planche de surf et Morpheus, s’ouvrira aux vérités fondamentales de la vie qui l’amèneront à trouver la richesse intérieure.

Encore quelques mètres et la richesse intérieure va prendre cher.

Encore quelques mètres et la richesse intérieure va prendre cher.

Et si vous vous demandez à quoi bon regarder le film maintenant que je vous l’ai complètement spoilé, sachez qu’il vous reste une raison majeure de le découvrir, à savoir la réconfortante certitude que chaque scène que vous y visionnerez a été tournée dans les larmes et le sang. Vous n’y verrez littéralement rien d’autre que des gens plongés dans une inconcevable souffrance qu’ils essaient de dissimuler en jouant leur rôle. Yep : comme dans la vraie vie.

Le scénario original provient de « Au cœur des ténèbres », un livre qui se déroule en Afrique légèrement retravaillé pour donner un film qui se passe au Viet Nam. Initialement, Coppola entend juste le produire et demande à un vague inconnu d’alors, un dénommé George Lucas, de s’occuper de sa réalisation. George, qui a déjà les mains pleines avec un petit projet SF de derrière les fagots, décline et le vieux Francis décide de s’atteler lui-même à la tâche, probablement en disant « qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? » un jour de conjonction stellaire en riant très fort à la face de Dieu, avant d’aller signer les papiers dans un bureau construit sur un cimetière indien en renversant une gitane sur le trajet.

Et c’est parti pour huit longs mois de « la croisière, ça use » !

Et c’est parti pour huit longs mois de « la croisière, ça use » !

Les difficultés débutent dès le casting ; Coppola, pourtant au sommet de sa gloire, ne parvient pas à trouver un seul acteur qui veuille bien interpréter son personnage principal et tous ses choix semblent se retourner contre lui. Harvey Keitel est viré au bout de quinze jours pour être remplacé par Martin Sheen, lequel souffre de gros problèmes de bouteille. Dennis Hopper est tellement shooté que tous les chiens policiers du pays hurlent à l’unisson dès son arrivée sur le territoire ; afin de mieux rentrer dans son personnage, il s’abstient de se laver pendant quarante jours, initiative saluée comme vous pouvez l’imaginer par ses collègues. Il est tellement jeté qu’avant peu, Marlon Brando refuse catégoriquement de travailler avec lui, ce qui pose évidemment quelques problèmes, dont le plus gros est, en l’occurrence, Marlon Brando : le bonhomme est largement en surpoids par rapport au rôle, s’est rasé le crâne sur un caprice et débarque sans avoir jeté le moindre coup d’œil au script, ni même à ses textes. Coppola doit retravailler entièrement son personnage et, du coup, toute la fin du film.

Côté accessoires, pas mieux : les hélicoptères sont prêtés par le président Ferdinand Marcos, et, bien qu’à disposition du réalisateur, ils s’absentent régulièrement pour partir en mission contre des « terroristes » (comme quoi ce n’était pas si différent). De véritables cadavres sont acheminés en même temps que des faux et balancés de-ci de-là dans le décor dans un souci d’ambiance, valant au gouvernement d’intervenir en catastrophe avant que Coppola n’inclue des macchabées dans son film à son insu. Philippines oblige, un bon vieux typhon passe faire un coucou, occasionnant pour plus d’un million de dollars de dégâts et coupant toute la troupe du reste du monde.

Mais ce n'était pas grave : ils étaient si bien entre eux.

Mais ce n’était pas grave : ils étaient si bien entre eux.

Selon les propres mots de Coppola, le tournage de ce film sur la guerre du Viet Nam devient peu à peu la guerre du Viet Nam elle-même, où des Américains pourvus de trop de moyens et de trop d’ambition deviennent fous dans une monde qui leur échappe. L’équipe, déjà démoralisée, est affaiblie par les maladies. Un technicien décède de la rage. Martin Sheen est frappé d’une crise cardiaque ; Coppola cache la bonne nouvelle aux banques et fait venir le frère de Martin en douce pour quelques plans de dos le temps que l’acteur se retape. Le tournage était prévu sur une centaine de jours, il en faudra plus de 230 ; le budget du film passe de 17 millions à 30. Coppola n’a plus de quoi payer les techniciens locaux, mais importe des steaks, des spaghettis et du vin des quatre coins du monde et se fait construire une piscine dans son jardin. La révolte gronde.

La presse américaine apprend les déboires du tournage. Le réalisateur sombre dans la picole et les joints, perd la face et quarante kilos, résiste à une tentative de putsch et prend une maîtresse, au grand bonheur de sa femme, qui fait partie du staff. Alors que le tournage touche à sa fin, un technicien envoie à Coppola un sac contenant les cendres de certaines pellicules, menaçant de foutre le feu au reste s’il ne peut pas coucher avec Melissa Mathison, une assistance du bon Francis qui, pour la petite histoire, épousera plus tard Harrison Ford. Il n’obtient pas gain de cause, mais épargne les pellicules et rentre chez lui chercher un nouveau boulot.

À terme, Coppola rentre avec des tonnes de pellicules, énormément de travail en perspective et une solide dépression. Il mettra trois ans à terminer son film, qui entrera dans la légende autant pour l’œuvre qu’il représente que pour les galères rencontrées pour le mener à bien.

On ne sait pas où se situe le film sur l'échelle de la poisse cosmique, mais ce dont on est sûr, c'est que Coppola a marché dessous.

On ne sait pas où se situe le film sur l’échelle de la poisse cosmique, mais ce dont on est sûr, c’est que Coppola a marché dessous.

 

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